The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE MIGRATION : D’UNE DEMEURE A L’AUTRE

Ver-de-Serpent est né dans la Maison des Abeilles du côté de l'ancien moulin converti depuis en Riad des Vents. Elle tirait son nom de la fabrique de bougies que tenait son grand-père maternel au rez-de-chaussée. La cire retenait des abeilles qui s’élevaient à l'étage et étaient la hantise de ses locataires. Heureusement, le grand-père, connu pour ses faillites répétées, dut liquider son commerce pour se livrer à ce qu’il faisait encore le mieux : enterrer les morts en tant que cheikh de la Société mortuaire et séduire leurs veuves. Fils-du-Serpent le tança pour ses mauvaises mœurs, soutira sa marmaille aux piqures des abeilles et emménagea au premier étage d’une bâtisse de deux étages située au fond d'une impasse dans la médina.
Pour mieux protégée contre les vents, la Maison du Puits ne s'en dressait pas moins en hardes dans la mémoire de Ver-de-Serpent. Elle était adossée aux remparts qui couraient le long des rochers et certaines nuits, on sentait les vagues lécher les murs. L’océan menaçait de toutes parts, imprimant ses alarmes et ses convulsions aux âmes. On n’en attendait plus rien, ni sirènes ni dragons, ni paquebots, trop lourds pour mouiller dans le port, ni bateaux de pirates et de corsaires, attirés par des sites plus fabuleux. On redoutait la vague qui raturerait cette ville de grès et d’arar où les liturgies se mêlaient pour chasser les démons qui ne survivaient à leurs victimes que pour mieux parasiter leurs héritiers. Depuis que les Français s’étaient démis de leur protectorat, la ville n’était la propriété de personne. Sinon du Habous et d’une une poignée de propriétaires qui vivaient de leurs clés. Essaouira retournait à sa presqu’insularité avec les vaticinations des illuminés, qui passaient pour les plus libres des dissidents, comme échos de sa grandeur passée. Sitôt qu’on le pouvait, on passait des bâtisses obscures du mellah à celles occultes de la médina et de celles-ci à celles troubles et guindées de la casbah. Migrer d’un quartier à l’autre recouvrait une ascension sociale.
La verrière laissait passer une pâle lumière qui mouvait quantité d'ombres inconnues bredouillant toutes sortes d’histoires insolites et décousues qui partaient en croûtes et se diluaient dans les larmes que versaient les murs. Nina ne s’aventurait pas dans la cour sans accomplir la tournée des chambres, qui étaient autant de débarras, pour prendre des nouvelles de leurs locataires. Elle écoutait les maux des uns et les misères des autres, recevait les doléances et les bénédictions. C’étaient de vieilles gens qui étaient autant de gravats d’une grande et vieille divinité transie par un exil bimillénaire, des dignitaires harassés du royaume et encore étaient-ils mieux lotis que les miséreux du mellah qui, eux, n’avaient pas même une paillasse sur laquelle dérouler leurs os endoloris. Ils couraient les banquets, d’une circoncision à une cérémonie mortuaire, s’improvisant bedeaux ou pleureuses. Ils vivaient de la grâce du ciel et de la charité déguisée en hospitalité et en solidarité.
La Maison du Puits n’avait pas l’eau courante, elle n’était pas la seule. Elle s’approvisionnait à un puits situé au milieu de la cour et protégé par un couvercle de planches liées les unes aux autres. Nina décrochait le seau, tenait solidement la corde à son extrémité et le laissait tomber dans l'abîme noir et glauque qui s'étendait sous leurs pieds. Ver-de-Serpent percevait le bruit mou que faisait le seau en touchant l’eau. Sa mère tirait la corde, légèrement inclinée, gardant une prudente distance du puits. Elle ne courait pas de grands risques, il n’en redoutait pas moins qu’elle ne tombe ou qu’une vague n’en surgisse pour les emporter. Sitôt qu’elle ramenait le seau, elle humectait son doigt pour vérifier la salinité de l’eau. Quand elle était trop salée, elle la reversait dans le puits et se résignait à attendre le passage du porteur d’eau qui débarquait ses cruches sur l’épaule pour remplir les deux ou trois citernes qui les servaient. On devait finir son verre d'eau, son assiette de lentilles, son croûton de pain. Un demi-siècle plus tard, chaque fois qu’il réussissait à actionner les douches de plus en plus sophistiquées des hôtels, il avait du mal à mesurer le grand-écart qu’avaient été sa vie et celle de ses frères.
En revanche, ils étaient mieux lotis pour l’électricité, même si elle était intermittente, venant et partant sans avertir le long des fils qui couraient librement les murs. Le vent s’acharnait contre eux, ne cessant de les emmêler. Les pannes étaient autant de « courts-circuits » dans des soirées houleuses où la ville bruissait de rumeurs. Quand elle partait, ils retournaient à la bougie et attendaient la venue de Fils-du-Serpent, seul autorisé à allumer les lampes à pétrole. Malgré son habileté, il lui prenait près d’une demi-heure. Il devait remplir les petits réservoirs de pétrole, tailler les mèches à la lame, mettre le feu à la bordure, placer le globe de verre sans étouffer le feu et hausser progressivement la flamme. Souvent, le feu ne prenait pas ou enfumait le globe et Fils-de-Serpent devait répéter la manœuvre à plusieurs reprises. Bientôt, les relents de pétrole étaient tels qu’ils se rabattaient sur les bougies dont l’odeur de cire présentait le mérite d’être de moisi et de piété. Quand l’électricité revenait le même soir, on criait au miracle et un sourire accentuait les visages tour à tour anxieux et radieux. Il est resté l’enfant qui calligraphiait ses premiers gribouillis à la lueur de la bougie qui auréolait le doux visage de la mère surveillant la tenue de ses lettres.
Dans la soirée, ils se postaient à l’entrée de l’impasse pour suivre la procession qui reliait les portes. C’était comme si les flâneurs mimaient la marée, de la porte de la Prairie à celle de la Marine et de la porte des Lions à celle de la Mer. On se croisait, s’attardait à un brin de conversation, se débandait, reprenait la procession, escortée par un bourdonnement où se mêlaient les chuchotements des humains, les huées des chiens, les prières juives et les litanies coraniques, les rires des goélands et les roucoulements des pigeons que tentait d’arraisonner un coq somnambule. On glanait les nouvelles sous les lumières des rares ampoules de rues tamisées par les embruns qui étourdissaient le soir pour mieux le préparer à sa dilution dans la nuit. Les gens avaient peur parce que tout autour l’océan menaçait et qu’ils n’étaient plus que des ombres se demandant s’ils connaîtraient le réveil que leurs prières disaient miraculeux. C’était dans cette décoction d’une pénombre saturée d’humidité, de relents de cuisine et de détritus, d’incantations croisées qui tournaient aux pleurs, aux râles et aux délires, que végétaient les démons qui prenaient les traits de la misère, de l’illumination et de l’angoisse ambiantes. Heureusement que la ville avait ses embellies liturgiques, de shabbat en shabbat et de célébration en célébration, qui venaient réconcilier les gens avec leur destin. Contre les microbes ils avaient les vaccins et les sirops des Français, contre les démons ils n’avaient que le Cantique des Cantiques et le Vent alizé des vents qui aérait régulièrement les intérieurs. Ver-de-Serpent quitta trop tôt cette maison pour emporter son intimité avec lui. Or elle avait couvé les premiers remous, interrogations et ruminations. Il aurait laissé le nourrisson là-bas, dans la pénombre, entre la vague et la vague, au seuil de l'océan. Quarante-cinq ans plus tard, quand il retourna sur les lieux pour renouer avec les sensations de son berceau, la bâtisse, qui menaçait de s'écrouler, était condamnée.
De la Maison du Puits ils passèrent à la Maison lézardée où leurs craintes de voir l'océan surgir des abîmes se muèrent en celles de voir les lézardes s'élargir et la bâtisse se disloquer. Elle était contiguë à la résidence du pacha aveugle qui s'était compromis avec les Français. Sa démolition en guise de représailles avait ouvert les lézardes et c'est dans cette maison branlante que devait se tisser le cocon d'où sortit le monstre – ne montrant pas à vrai dire grand-chose, ne montrant pour être précis rien – que Ver-de-Serpent est devenu. L'escalier était obscur, de jour et de nuit, et l'on ne savait jamais qui l'on croisait. Les marches étaient si vieilles qu'elles s'effritaient sous les pieds et qu’on devait savoir où et comment les poser. Les carreaux de la verrière, tourmentés par le vent, ne cessaient de casser et de s'écraser dans la cour. Les balustrades des fenêtres étaient si fragiles qu’il était interdit de s’y accouder. Les portes et les volets n’arrêtaient pas de claquer, secouant toute la demeure. Les mouches et les hannetons voltigeaient librement jusqu'à ce que par distraction ils échouent dans l'une des nombreuses toiles d'araignées qui dentelaient les coins. Les souris et les chats s'introduisaient librement sous la porte. De malheureuses hirondelles entrées par la verrière se heurtaient aux murs. On ouvrait alors toutes grandes les fenêtres et les portes. Car elle devait vivre pour revenir l’année d’après plus ou moins indemne, plus ou moins la même. On commençait par se mobiliser pour la guider mais très vite on choisissait de se cacher pour ne plus l’effaroucher et il leur arrivait de quitter la maison pour mieux lui permettre de s’en sortir. Quand ils revenaient, ils vérifiaient qu’elle ne gisait nulle part et soulagés, ils se désolaient de ne pas avoir assisté à sa délivrance.
Une buanderie – qu’on nommait penderie par un de ces mésusages coloniaux qui persistèrent à grever le français de Ver-de-Serpent – était si obscure que seuls les grands s’y risquaient. Elle recelait des gousses d'ail, qui servaient davantage à préserver du mauvais œil qu'à relever les plats, des articles morts, de rauques souvenirs et les maux mêlés d’une grande et rare collection de médicaments laissés par la mort du précédent locataire. Quand le vent se levait c’était toute la maison qui résonnait de variations sans cesse nouvelles. Il s’introduisait brusquement par la verrière, malicieusement par les interstices dans les armatures des fenêtres, impudemment par les lézardes que Fils-de-Serpent colmatait de vieux journaux et des brouillons des dictées que Nina, institutrice suppléante, dispensait bénévolement à la progéniture du gratin d’une ville saisie de transes orthographiques. Elle avait une voix onctueuse qui articulait clairement les mots, s’appesantissant sur les doubles lettres, marquant de silences les lettres muettes, épousant les accents. A la longue, Ver-de-Serpent était devenu un fin connaisseur de cette voix qui resta, jusqu’à son dernier jour, la voix des voix. Elle ne chantait pas, elle dictait, et plus tard, quand arrivèrent les rédactions et qu’il planchait lamentablement sur un sujet, ne sachant comment commencer ni conclure, ne trouvant rien à dire que l’ennui que lui inspiraient ces écritures forcées, c’était elle qui les rédigeait pour lui sur le mode d’une dictée. Dans ses efforts pour contenir le vent, Fils-du-Serpent ne réussissait qu’à moduler ses ballades qui berçaient ses rêves et ceux de sa marmaille qui trouvait plus de charmes aux sons qu’il soutirait à cette bâtisse à lézardes qu’aux piqûres des abeilles ou aux harcèlements des vagues. Cette maison aussi avait ses histoires mais elles l’avaient désertée, les murs les avaient oubliées et il n’était personne pour les raconter. Ce fut un paradis et à l'occasion du tournage d’un documentaire, il découvrit que des promoteurs sagement avisés s'apprêtaient à en faire une résidence de charme.

