The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
L'ÉCRIVAIN PUBLIC

Pendant très longtemps, un tronçon de ces arcades était réservé aux écrivains publics. L'un d'eux était aveugle, c'était le plus recherché. Il écoutait longuement et patiemment les demandes et les doléances des solliciteurs, passait une partie de la nuit à ruminer et à concocter les réponses et le lendemain, il les connaissait par cœur. Il attendait le retour des commanditaires auxquels il les récitait. Quand ces derniers ne trouvaient plus rien à corriger, il les dictait au jeune commis qui les calligraphiait sur une feuille de sucre. Ce dernier avait fini major de sa promotion coranique et mérité de calligraphier la Sourate de l'Ouverture sur les tablettes qu'on distribue en guise de diplômes. Il s'appliquait tant qu'il ne commettait pas de fautes, il était parti pour une carrière de poète-calligraphe. L'encre où il trempait sa plume n'était pas moins précieuse que le papier. C'était l'épouse de l'écrivain qui la préparait sur ses instructions et dans le plus grand secret. Elle passait pour imprégner la missive de la bénédiction qui avait échu à l'écrivain en compensation à sa cécité. Ce n'est peut-être qu'une légende, mais c'est toute la ville qui baigne dans une légende.
L'écrivain était de ces lettrés qui maîtrisaient la gnose coranique, de la chi 'à autant que de la sunna, connaissaient les traités du kalam les plus abscons, persistaient à s'interroger sur l'étrange mystique d'Ibn Arabî et les desseins théologiques d'Ibn Rushd, se pâmaient à l'écoute des poésies soufies d'Asie et d'Orient. Lui-même passait pour un grand partisan du soufisme maraboutique du Maghreb. Il connaissait par cœur le Dalaïl el Khaïrat de Mohamed Ben Suleiman El Jazouli, disciple de Moulay Abdessalam Ben M'Chich, premier saint du Maroc, enterré sur le Mont du Monde dans les hauteurs du Rif. Il ne se contentait pas de répéter les légendes qui entouraient les saints, de dégager le sens caché des pratiques des Hmadchas et des Aïssaouas, il articulait toute une mystique de la laine et de la bure, du mektoub et de la baraka, de la poussière que les dévots soulèvent sur les pistes et de l'absence de regard dans leurs yeux. Il énonçait sereinement sa maxime du soufisme : « Qui se connaît soi-même connaît son Seigneur. » Il se déplaçait accroché à son commis, la main sur son épaule, de peur de trébucher et de faire trébucher Dieu. Rien ne le berçait autant que le dikhr des confréries.
L'écrivain disait que la paix est d'Allah – qu'Il soit béni et exalté – et la violence de Satan et que lorsque la violence l'emporte sur la paix, c'est signe que les hommes commettent le sacrilège des sacrilèges de rétrograder Allah au rang de Satan. Il avait un recueil de poésies qui invoquaient Mogador comme mosquée océane, parlaient du vent comme d'un souffle du Très-Haut et considérait le vol des mouettes comme une calligraphie mouvante du hadith des oiseaux. Il avait également un rossignol dans une belle cage en osier tressé de laine rouge et verte. Le matin, il en ouvrait la porte, libérant l'oiseau, et il ne quittait pas son atelier avant son retour. Quand on lui demandait pourquoi il persistait à conserver un oiseau dont il ne profitait pas du chant, il répondait : « Ce n'est pas mon prisonnier, c'est mon hôte. » Le jour où il ne revint plus, il prit son deuil selon la coutume. Il ne devait pas survivre longtemps à sa disparition. Il avait demandé à ce qu'on enterre ses manuscrits avec lui à la façon des juifs : « C'est encore la meilleure manière de les conserver jusqu'à leur résurrection. » Il ne se doutait pas qu'un lointain jour un gouverneur étranger, qui ne connaîtrait ni cette légende ni toutes celles qui nimbent la ville, construirait une vulgaire promenade, avec ses kiosques et ses kermesses, sur les anciens cimetières…
Photo : Collection David Bouhadana

