L'ÉPOUVANTAIL DES LIEUX

21 Aug 2017 L'ÉPOUVANTAIL DES LIEUX
Posted by Author Ami Bouganim

Qui me dira ce que Qaïla est devenu ? Quel était son nom ? Que signifie son surnom ? Il se postait à ce coin de rue où il donnait ses interminables prêches théologico-politiques qui se résumaient à je ne me souviens plus quel slogan contre le makhzen. Il dénonçait la reddition des plus glorieux et irréductibles en échange de cinq pois chiches, trois grains de blés et deux gouttes d'huile. Il se dandinait sur ses deux pieds, courts et nus, vêtu de son immuable tunique, comme pris d'une impatience insurrectionnelle. Il ne ménageait personne, il intentait le procès de l'humanité. Il ne risquait rien, il était imprenable. Il incarnait une insurrection avortée.

Qaïla était, autant le reconnaître pour le sacrer, un spécimen dans la galerie des pauvres créatures humaines qui intriguaient les visiteurs en tournée au Maroc. Les visiteurs ignoraient qu’on leur assurait le meilleur traitement que l'on pouvait – et peut encore – leur réserver. Plutôt que de les remiser dans un asile pour dérober leur démence à la place publique, on les laissait à leur liberté de rutiler et de maugréer, de rire et d'invectiver… d'assumer leur dissidence extrême. On les laissait à la charge de la communauté ou les conduisait à une zaouia où ils recouvreraient leurs esprits par la grâce de Dieu et le mérite du saint.

Qaïla était nain, avait un faciès intéressant et ne pouvait même se pencher pour ramasser les pièces qu'on lui jetait et qu'il repoussait d'un pied méprisant. Il vitupérait contre les hommes et les rats, réitérait la malédiction qui pesait sur la ville et menaçait de semer l'insurrection dans les esprits. Pourtant sitôt que le pacha s'annonçait pour une tournée des souks, il rangeait ses rancunes et ses rancœurs, concluait un traité provisoire avec le makhzen et se proposait pour escorter le notable et le protéger contre l'hostilité populaire. Le pacha ne pouvait le chasser sans attiser le mécontentement des marchands et comme il était de haute taille, on assistait à « la parade de l'échelle et de l'escabeau » et célébrait le très provisoire repos du dernier dissident de la siba. 

Je ne sais s'il est une histoire d'Essaouira depuis que le Maroc s'est secoué de la protection des Français, je ne sais surtout quels personnages elle retient ? Je suis trop sibaïesque pour m'accommoder d'une histoire qui encenserait les personnalités politiques, qu'elles soient locales ou nationales, et trop pauvre pour tolérer une histoire des oligarques qui cachent souvent de grands philistins. Je suis trop poli pour me livrer à l'histoire des mauvaises pierres qu'on a posées et dont rien n'est sorti ou dont ne sont sortis que des monstres architecturaux. Je pratique l'histoire benjaminienne qui retient les exclus et les marginaux. Le Muezzin des Mouettes, le kayyâmiste Omar le Chauleur, Hoizenard, le Maître du Chalet, Baba le Pêcheur pécheur et jusqu'à… Georges Lapassade, Clochard des universités. Peut-être aussi une histoire des saints, mais je n'ai pas reçu mandat du ciel à ce jour pour reconstituer l'histoire sainte de la ville, de Sidna Bilal à Rabbi Haïm Pinto en passant par Sidi Mogdoul, sans mentionner les plus grands d'entre eux, que ni vous ni moi ne connaissons, les saints inconnus. J'aurais volontiers envisagé une histoire mystique de la ville s'il ne m'était explicitement interdit de me risquer derrière le Rideau, le Voile ou le Miroir pour m'interroger sur « ce qui est au-delà, ce qui est en deçà, ce qui est devant et ce qui est derrière » et si je ne me faisais un malin devoir religieux de respecter cette interdiction.

Rassurez-moi, gens, dites-moi qu'on a conduit Qaïla à la zaouia Naciria de Tamegroute, dans l'estuaire de Zagora, et qu'il est vite passé du caravansérail des aliénés à la bibliothèque des lecteurs où il a passé le restant de ses jours à décrypter les beaux parchemins en peau de gazelle, calligraphiés à la brou de noix, avec des enluminures au henné, au safran et en or, ramenés par le saint Abu Abdallah Mohamed Abu Nasr de ses périples en Arabie, en Ethiopie, en Syrie, en Egypte.

Certains jours, à l'occasion de certaines lignes, il m'arrive de pousser la prétention jusqu'à me prendre, comme Qaïla, pour le produit d'une subtile liaison entre le vent et une mouette…  

Photo : Collection David Bouhadana