The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LA KABBALE DE FILS-DU-SERPENT

Mon père, le très honorable Fils-du-Serpent, écrivit, lui aussi, son traité de kabbale. Comme chacun, comme tout le monde. Chaque âme était porteuse d'une étincelle de divinité que l'encre révélait. Je suis sûr que sa kabbale est plus intéressante que Le Livre de la Création qui n'est qu'une consignation brouillonne et par conséquent géniale de considérations pythagoriciennes ou Le Livre du Gâchis de Nathan de Gaza, traitant des élucubrations messianiques du Dément de Smyrne, le Livre de la Vanité qui est à L'Ecclésiaste ce que Le Livre de la Splendeur est au Cantique des Cantiques, Le Livre de la Dissidence et de la Dissémination, Le Livre de l'Embrouillamini hiéro-philo-sophique, Le Livre de L'Oiseau de l'Ame… et tant d'autres ouvrages qui traitent de Tout et de Rien, de la Complétude et de l'Insuffisance, de la Brisure et de la Réparation.
Dans son livre, Fils-du-Serpent prétend que les dix sphères zohariques sont autant de bulles où chacun est chargé d'inscrire les dix intuitions qui ont marqué et instruit sa vie et lui ont permis d'accéder à la divinité. Il plancha si longtemps sur ses dix bulles qu'elles titrent les dix chapitres de son traité. Ce n'étaient ni les sphères dans l'émanation ou la contraction de la divinité – c'eût été trop facile et il n'était pas sûr de les avoir comprises – ni les Principes de Foi de Maïmonide – il n'était pas sûr que celui qu'on nommait Le Grand Aigle y croyait lui-même. Ses bulles recelaient les maximes qu'il avait tirées de ses études, de ses lectures et de ses expériences de vie :
1. La première porte sur les vertus divines du vent : « C'est à la fois le souffle de Dieu et sa traîne. Soit on se tient devant lui et l'on est soulevé d'inspiration, soit on lui tourne le dos et l'on se traîne lamentablement derrière lui. »
2. La deuxième bulle concerne le chant liturgique, ses harmoniques andalouses et ses vertus cathartiques, curatives et extatiques. Fils-du-Serpent prescrit bien sûr les séances aurorales en hiver et les séances soirales (il disait soiral plutôt que crépusculaire) en été. Il écrit : « Les piyyutim sont une panacée universelle contre les accès de mélancolie, les troubles de la foi et les maux de tous les jours. Ils diluent Dieu, sa nostalgie, sa verve et ses paroles dans l'âme. »
3. La troisième bulle considère Le Cantique des Cantiques comme un aphrodisiaque sacré inscrivant l'accouplement entre l'homme et la femme sous le signe de la Présence divine. Fils-du-Serpent écrit : « Seule l'invocation du Nom soustrait les êtres humains à leur régression dans la bestialité et répand sur les partenaires une tendresse divine mutuelle. »
4. La quatrième bulle traite de la considération pour les ancêtres et du souci de la progéniture. Fils-du-Serpent pousse l'audace jusqu'à écrire : « Il n'est d'autre éternité que celle de la divinité et de la lignée. Les gènes se transmettent de génération en génération et nouent, à chacune d'elles, un nœud dans le cordon liturgique qui lie à Dieu. »
5. La cinquième bulle départage la recherche et la révélation. Fils-du-Serpent écrit : « C'est à la croisée de la recherche et de la révélation que se trame le sens. Elles ne convergent pas plus qu'elles ne divergent. Elles placent l'homme devant son écartèlement et lui permettent d'entrevoir l'interstice du sens. Sitôt que l'on tente de les concilier, l'interstice devient une meurtrière à travers laquelle l'homme attente à l'homme. »
6. La sixième bulle traite des conditions climatériques (sic) les plus propices à l'épanouissement spirituel : « Le climat qui prédispose le mieux à la prophétie est celui de Jérusalem, au bonheur celui de Mogador. » Il conclut ce chapitre par un chant de louange au microclimat que je ne reproduis pas pour éviter qu'on ne rétrograde Fils-du-Serpent au rang d'un vulgaire poète.
7. La septième bulle traite de la cacherout et s'interroge sur ses restrictions. Fils-du-Serpent ne cache pas son désaccord avec les Grands Décisionnaires qu'il accuse d'être dénués de « toute sensibilité kabbalistique pour l'âme cosmique dont des parcelles se rencontrent (il écrit bien « se rencontrent » et non « ont chuté » comme le veut la tradition lourianique) dans les plantes autant que dans les bêtes ». Il propose de revisiter la place de l'homme dans la chaîne alimentaire et d'instaurer un régime végétarien obligatoire pour tous. Il n'omet pas de reprendre ce qui a été son combat dans ce domaine et appelle les rabbins à autoriser la consommation des sauterelles, des crevettes et des moules.
8. La huitième bulle traite des contrastes entre la lune et le soleil et loue l'humilité, la clandestinité et la tendresse de la première.
9. La neuvième bulle raille la vanité des honneurs et la poursuite du vent. Il s'autorise de son expérience mogadorienne et de son titre de Maître du Serpent et Maître du Vent pour proposer une lecture magistrale de l'Ecclésiaste. Il écrit : « Le vent véhicule le pollen comme la poussière. »
10. Je ne divulguerai pas la dixième bulle pour éviter aux non-initiés qui la mésinterpréteraient de s'exposer aux morsures post-mortem de l'honorable et brave Fils-du-Serpent, paix à son âme.
Les livres aussi ont des destins imprévisibles. Ce ne sont pas toujours les meilleurs qui sont retenus par la Bibliothèque universelle. Je garde précieusement le manuscrit de Fils-du-Serpent, je ne léguerai en aucun cas à la remise des brouillons kabbalistiques de la Bibliothèque Nationale de Jérusalem. Je demanderai à ce qu'on l'enterre avec moi, comme le veut la tradition, ne serait-ce que pour avoir de la lecture pour l'éternité. J'aurai enfin le temps de résoudre l'énigme du père qu'on ne résout pas de son vivant et encore moins du sien. Pour le drame du Père et du Fils ou, pour être plus explicite, de Freud et de Bouderbala…

