LA PORTE DE LA MARINE

15 Aug 2017 LA PORTE DE LA MARINE
Posted by Author Ami Bouganim

Un jour, on vit Salah quitter son piquet de démence près de la fontaine de la rue des Sortilèges et se poster à la porte de la Marine. La rue des Sortilèges relie le souk des Fers à l'artère principale de la Médina et comme toutes les rues qui courent sous les bâtisses, elle part du jour, traverse la nuit et débouche sur le jour. On se demandait pourquoi Salah s'était attaché à ce point d'eau situé au plus obscure de la nuit alors que les fontaines publiques de plein jour ne manquent pas. Il ne réclamait rien des gens qui venaient remplir leurs jarres ou leurs bidons, il se contentait rutiler contre ceux qui laissaient couler l'eau en vain et s'assurait que les robinets étaient fermés quand personne n'était là. On ne savait s'il passait la nuit sur les lieux puisqu'il était constamment présent. On ne savait davantage qui il était, de quel village il venait, à quelle tribu il appartenait. Certains assuraient que c'était un revenant, d'autres un Bouderbala.

Quand on découvrit Salah à la porte de la Marine on s'assura d'abord que ce n'était pas un double. Mais l'eau de la fontaine coulait librement le long de la rue des Sortilèges vers la Médina. On avait assisté par le passé à des rétablissements spectaculaires, il n'était aucune raison pour que ce n'en soit pas un. Il était sorti de sa nuit, il était désormais dans le jour et il devait avoir toute sa raison pour briguer un seuil aussi prestigieux que la porte de la Marine, la plus belle et monumentale. On n'allait pas lui bouder cette auto-promotion après toutes ses années de réclusion et de bons, loyaux et bénévoles services. La police touristique ferait mieux de l'ignorer, ne serait-ce que parce qu'il avait troqué ses loques contre un pantalon bleu de policier, passablement râpé, et une chemise kaki plutôt intimidante.

Plutôt que de maugréer contre les passants, d'exciter les oiseaux ou de harceler les pêcheurs, Salah se proposait comme guide aux touristes – dans un anglais châtié, comme s'il avait passé ces dernières années à Cambridge et non dans la rue des Sortilèges. Il racontait l'histoire de la porte, traduisait son inscription et commentait ses riches symboles. C'est une porte de style grecque surmontée d'un fronton triangulaire au milieu duquel l'inscription en arabe restituait l'ordre donné par le sultan Sidi Mohamed Ben Abdallah au mystérieux Ahmel El Eulj (Aj) de la construire :

1184 de l’Hégire (1770 J.C.)

Par la grâce de Dieu, cette porte du port a été édifiée par la gloire des Rois,

Sidi Mohamed par son serviteur Ahmed El Eulj

Salah précisait d'une voix quasi académique :

« On ne sait qui est Ahmed El Aj, peut-être l'architecte François Cornut, invité par le souverain à dessiner les plans de la ville et qui succomba à son charme au point de se convertir à l'Islam, peut-être le commandant des prisonniers convertis qui furent parmi les bâtisseurs de la ville. Pendant très longtemps, la ville vivait de son commerce international et la porte portuaire s'est doublée de la porte de la Fortune tournée vers l'intérieur. C'est une porte riche en symboles. Je ne vous les décrirai pas tous pour ne pas vous lasser. L’étoile de David ou sceau de Salomon est composée de deux triangles imbriqués l'un dans l'autre – d'aucuns diraient accouplés l'un à l'autre – de manière à former six branches qui symbolisent les six jours de la création. La rosace, connue comme la Rose de Mogador, dépeint l’amour idéal, non charnel, chez les anciens Égyptiens. Son cœur est solaire et ses pétales, symétriquement agencés, déroulent l'harmonieux éventail du monde. Le croissant lunaire, symbole de fertilité et de régénération, commande les marées. La coquille St-Jacques, devenue un symbole de pèlerinage, place l'entrée portuaire de la ville sous le signe de l'hospitalité. Mogador, bercée par la mer et ventilée par les alizés ne serait rien moins qu'une incarnation de Vénus née de l'écume, perle rare qui a germé dans une coquille de grès sous la tendre caresse d'Eole. »

Ce n'était qu'une entrée en matière. Quand les touristes donnaient des signes d'intérêt, il racontait toutes sortes d'histoires dont les auditeurs libres se demandaient d'où il les tirait. Des histoires de portes surtout. Les portes Ouvertes et les portes Closes. Celles du ciel et celles des abîmes. Celles du paradis et de l'enfer, du cœur et des entrailles. Les portes de Mogador bien sûr. Il était si intarissable que les bourses s'ouvraient et qu'on le couvrait de pourboires. Il concluait en désignant la mouette perchée sur le sommet du cône qui surmonte la porte de la Marine : « C'est la sentinelle de Mogador, elle est là depuis deux siècles et demi. »

On en était à se demander ce qu'il allait faire de ses revenus quand l'on découvrit qu'il s'était improvisé à lui seul Service des Fontaines et avait conclu un contrat d'entretien avec une petite Confrérie des Eaux dont les membres se recrutaient parmi les derniers porteurs d'eau et qui proposait des services de plomberie aux plus démunis. Salah investissait toutes ses économies dans la restauration des fontaines de la ville. Il ne parlait qu'aux touristes et au caïd de la confrérie qui assurait l'avoir entendu dire que c'était la Qendisha qui lui avait intimé cette mission.

Dans la ville, on haussa les épaules. On savait la prédilection de la Qendisha pour les plans et les points d'eau. On la prétendait phénicienne, portugaise… rifaine, soudanaise, guinéenne, on ne la soupçonnait pas British et encore moins cambridgienne. C'était, vous en conviendrez, un nouveau trait dans son riche, insaisissable et imprévisible personnage.

Le caïd, qui ne parlait pas l'anglais, s'entretenait avec Salah en berbère. Il insinuait qu'en cette langue, sa voix était douce, cristalline et… féminine.

Photo : Collections David Bouhadana