The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LA RETRAITE DE L'ANE

Permettez-moi tout d'abord de remercier Bouganim de m'accueillir sur sa page. Vous vous doutez bien qu'aux cadences auxquelles je suis soumis, de jour et de nuit, par les pistes de montagne et les ruelles des médinas, de souk en souk et de chantier en chantier, je n'ai le temps ni pour Facebook ni pour Twitter. Je trime comme aucune autre créature au monde. Le gentil Francis Jammes nous décrit « traînant des voitures de saltimbanques / ou des voitures de plumeaux et de fer blanc ». Il excelle à décrire les misères « de ceux qui ont au dos des bidons bosselés, / des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés, / de ceux à qui l'on met de petits pantalons, / à cause des plaies bleues et suintantes que font / les mouches entêtées qui s'y groupent en ronds ». C'est dire que ne n'ai ni le loisir de délirer ni celui de gazouiller. Je braie pour réclamer ma misérable ration d'avoine et tenir sur mes quatre pattes. Seul Francis Jammes trouvait : « Il réfléchit toujours / ses yeux sont de velours. »
Bouganim est, comme vous pouvez le constater, un ami de l'âne et comme lui je viens d'Essaouira. Il ne présume ni des vertus de sa poésie ni des vices de sa prose pour me bouder son hospitalité. Il ne craint pas le ridicule en se compromettant avec moi, quitte à passer lui-même pour un âne. Dans ses petites classes, les maîtres n'arrêtaient pas de le coiffer du bonnet d'âne et de lui prédire l'avenir d'un ânier : dommage qu'il se soit orienté vers la littérature, lui au moins aurait fait un âne heureux. Dans son bréviaire personnel, il a du reste inclus des extraits de « La prière d'un âne » de Robert Dartevelle qui évoque le doux souvenir pour moi d'avoir porté Jésus dans le désert et lors son entrée à Jérusalem : « Seigneur, je ne suis qu'un âne. Depuis tant et tant d'années que l'on me dit stupide, paresseux et têtu, je finis par croire qu'il doit en être ainsi, que je suis ce raté, dernier des animaux, Aliboron de cirque, juste digne d'un bât, et parfois d'un chardon. »
C'est Bouganim qui, sans être aussi pur et innocent que Jammes, m'a fait découvrir la poésie. Sa vie durant, il n'a cessé de consoler les ânes en leur lisant les poèmes que les plus sensibles des êtres humains leur ont consacrés. Il concluait ses lectures par la « Prière pour aller au paradis avec les ânes » (on passe communément pour inspirer des prières …) où le Francis des ânes se propose de se présenter au paradis avec les ânes qu'il entraînerait derrière lui :
« Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n'y a pas d'enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d'un brusque mouvement d'oreilles
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles... »
C'était mon seul loisir dans une vie de bourricot et si aujourd'hui je publie à mon tour cette lettre ouverte, c'est pour sensibiliser les hommes au calvaire de l'âne et à ses besoins poétiques. Je ne demande ni une amélioration dans mon régime alimentaire ni des arriérés sur mes gages, ni une place à l'Académie royale ni au Panthéon des bêtes. Cinq à dix mille ans plus tard, je ne réclame pas même des réparations pour sur-traitance, mal-traitance et para-traitance abusives. J'ai laborieusement et stoïquement servi l'homme pendant des millénaires sans regimber. Je ne me suis dérobé à aucune tâche. Je me suis chargé de tout : de pierres, de tuiles et de ciment ; de branchages et de sacs de céréales ; de détritus et de gravats ; de cercueils et de… télévisions ! J'ai escaladé et dévalé les monts sans trébucher, j'ai cheminé dans l'obscurité, j'ai résisté aux pires chiens… j'ai partout traîné ma croix sur le dos. Sans moi, l'homme n'aurait pas bâti ses tours, pavé ses routes, trotté, pour pasticher Hölderlin, en ce monde. Plutôt que de me remercier, on a pris ma docilité et mon endurance pour des signes de déficience mentale au point de faire de moi le symbole de la bêtise humaine. Je mérite assurément une décoration – peut-être un geste fort de l'UNESCO qui classerait l'âne dans un de ses nombreux patrimoines mondiaux. Ce serait le premier animal à mériter cet insigne honneur et ce ne serait que justice poétique. Le panda chinois, c'est bien mignon, mais on l'a tant gâté qu'il est devenu paresseux et mérite assurément de disparaître. En revanche, l'âne ! Je sais, la condition du poète n'est pas bien meilleure mais lui n'a d'autre bât que sa muse, et dans certaines contrées, particulièrement charitables, il bénéficie du régime des intermittents de l'inspiration.
Je vous demande par conséquent de signer ce post par un bonnet d'âne pour protester contre nos conditions de vie et nous aider à faire valoir nos droits à la retraite, ne serait-ce que sur le territoire marocain. Cela me permettrait de me reposer après tous ces millénaires de corvée et d'écrire « Le Romain de l'âne » que Bouganim m'incite à laisser à la postérité. Je ne souhaite pas tant accompagner Francis Jammes au paradis que rester encore à traîner sur terre, peut-être comme bête intouchable sinon sacrée, à brouter des chardons à longueur de journées sans me charger de tous les embarras et débarras des hommes. Je ne consentirai à la limite qu'à servir de monture aux enfants dans les parcs d'attraction et à symboliser… la démocratie mondiale.
Photos : Bruno Barbey (Fès)

