The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LA VISITE DE BAUDELAIRE

C'était dans la deuxième moitié de 1866, un an environ avant sa mort. Baudelaire venait de Bruxelles où il endurait stoïquement « l'esprit de singerie » de ses habitants et de ses politiques. A Mogador, il devait endurer « l'esprit de vindicte ». Il courut les maisons praticiennes à la recherche de deux ou trois tableaux de Delacroix mais on refusait de le laisser entrer et encore moins d'inspecter leurs collections. Il avait l'air étrange, avec ses longs cheveux grisâtres, sa vareuse défraîchie, son foulard autour du cou et ses traits métalliques qui lui taillaient un visage de clochard. Il venait des brumes de Paris, des coulisses de ses théâtres de boulevard et de ses rauques tavernes. Il n'avait d'autre préparation que sa longue fréquentation des tableaux de Delacroix. On ne voulait ni le servir ni le conseiller. En revanche, on le saluait volontiers, c'était gratuit.
Baudelaire était un sorcier qui préparait des potions poétiques destinées à perdre-sauver les hommes anémiés, un vandale accumulant son butin de sensations pour en extraire ses vers. Il ne cherchait pas tant à charmer ou séduire qu'à scandaliser. Il s'escrimait avec les mots pour les faire rimer et porter sa diversion dans la création poétique. Mais son style, maîtrisé et ciselé, faisait de lui sage. Son succès ne participe pas tant de sa métrique et de sa vérité que de son talent de chansonnier qu'il s'est retenu de brader pour le mettre au service de l’art. Il peint et sculpte avec des mots et c'est plus troublant qu'avec des couleurs ou des ciseaux. Sa poésie est une alchimie qui convertit de la boue en or et de l'amour en art. Son œuvre serait la cage derrière laquelle il internait ses démons. Chez lui, la damnation serait une modalité de la révélation poétique. Pendant tout son séjour à Mogador, il aurait pris des notes pour écrire un livre sur elle à la place de celui sur la Belgique qui ne lui réussissait pas.
Dans ses recherches sur Eugène Delacroix, il avait découvert deux faits marquants qui avaient échappé à ses biographes et à ses conservateurs. Pendant son séjour au Maroc, le peintre avait résidé à Mogador, visiblement en 1832. Il se fondait sur un passage de son journal : « L’empereur nous a envoyé quelques musiciens de Mogador. C’est tout ce qu’il y a de mieux dans l’empire. » Pendant son court séjour dans la ville, il aurait peint deux à trois tableaux ou croquis que Baudelaire ne trouvait ni dans les musées ni dans les catalogues. Finalement, lassé par l'accueil que les négociants lui réservaient et surmontant sa répugnance, Baudelaire se présenta chez le consul de France. C'était le légendaire Auguste Baumier (1866-1875) qui se souvenait avoir lu des poèmes de lui dans il ne savait quelle Revue des Deux ou Trois Mondes. Il avait la plus belle maison de Mogador qu'il avait réaménagée en faisant venir ses matériaux de France : des briques rouges, des linteaux et des plinthes en bois de sapin, des cheminées… et du meilleur mobilier. C'était un homme érudit qui ne cessait de publier des études sur le Maroc et d'encourager ses hôtes à écrire des articles sur lui. Quand il demanda à Baudelaire ce qu'il pensait de Mogador, ce dernier répondit : « C'est une ville nerveuse. – C'est-à-dire ? – Un réseau de nerfs court ses artères et ses murs. » Le consul ne comprenait pas trop ce que le poète disait. Il se rabattit sur le peintre : « Pourquoi Delacroix ? – Parce que c'est un peintre-poète. – C’est-à-dire ? » Baudelaire ne cacha pas qu’il était lassé de se répéter et de se citer : « Tout l'univers visible n'est qu'un magasin d'images et de signes auxquels l'imagination donnera une place et une valeur relative ; c'est une espèce de pâture que l'imagination doit digérer et transformer. » Le consul savait que Delacroix avait longuement résidé à Tanger, il n'avait pas eu vent d'une virée à Mogador. Comme Baudelaire avait l'air honnête, malgré la dureté de ses traits, il le munit d'une attestation que des chercheurs prétendent avoir trouvé dans des archives bruxelloises : « Nous confirmons par la présente que son porteur est un honnête homme, que nous avons enquêté sur ses mobiles et que nous avons été convaincus de sa qualité de critique d'art. Nous vous demandons de bien vouloir lui apporter votre concours et de l'aider à remplir sa tâche. »
Certains patriciens lui ouvrirent aussitôt leurs musées, d'autres leurs légendaires cavernes. Le soir, Baudelaire se retirait dans sa chambre et écrivait le poème qui avait mûri dans son être pendant le jour et ce sont ces cinq ou six poèmes, davantage que les tableaux de Delacroix, que je recherche. Bien sûr un seul tableau me permettrait de me faire construire une maison sur pilotis qui résisterait aux protestations des vagues les plus critiques, mais je préfère de loin les poésies qui restitueraient les correspondances qu'établissent les alizés entre les marmonnements des vagues et les marmottements des processions, entre le chuchotis des araucarias et les insinuations des conteurs, entre les larmes des palmiers et les pleurs des nouveau-nés, entre les perles de rosée et les perles des embruns… toutes ces liaisons et allitérations qui rangeraient la Rose de Mogador parmi les Fleurs du Mal. Personne ne rivaliserait avec sa sensibilité métronomique pour restituer les courants entre « les parfums, les couleurs et les sons ». Il aura dû expérimenter, comme nulle part ailleurs, les correspondances entre « l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, / Qui chantent les transports de l'esprit et des sens ».
Dans l'attente de ces poèmes, que je vous demande de rechercher pour moi, je me plais à assimiler Mogador au pays Cocagne qu'il célèbre dans L'Invitation au Voyage : « … l'Orient de l'Occident, la Chine de l'Europe…où tout est beau, riche, tranquille, honnête… où la vie est grasse et douce à respirer ; d'où le désordre, la turbulence et l'imprévu sont exclus ; où le malheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique… C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là qu'il faut aller mourir. »
Bien que cette visite – légendaire ! – de Baudelaire n'engage que moi, j'entends certains lecteurs me reprocher : « Qu'avait-il besoin de le faire venir à Mogador ? – Pour la poésie, mes amis, pour le sortir un peu de Montparnasse, pour rendre hommage à son talent et parce que son pays de Cocagne est tout de même plus éloquent que la sempiternelle expression de Claudel dans son Soulier de Satin alors qu'il n'a pas plus mis les pieds à Mogador que Baudelaire… »
Photos : Collection David Bouhadana.

