The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
L'ATTENTAT CONTRE L'ARBRE

Le pire attentat commis à Mogador depuis l'Indépendance a été contre le plus monumental, le plus sage et le plus vieux de ses arbres. On ne savait si c'était un ficus ou un caoutchouc, en revanche on connaissait son nom scientifique et se délectait à le prononcer : c'était un Phytolacca Dioïca. On le disait originaire d'Argentine ou du Brésil où il est connu pour sa belle allure, sa résistance et sa longévité comme le « phare de la pampa ». On racontait qu'il était bicentenaire et qu'on ne trouvait pas plus beau au Maroc. Ses souches en étage formaient comme des escaliers sur lesquels les enfants s'ébrouaient et ses frondaisons couvraient toute la cour où il trônait, aux abords d'une ancienne caserne qui s'était reconvertie dans l'artisanat et le commerce de l'or. On le considérait comme le gardien tutélaire de la ville et lui prêtait toutes les vertus qui composent le souab souiri, de la générosité à la bienveillance et de la majesté à la grâce.
On ne savait si sa présence précédait la création de la ville ou remontait à ses débuts. Les légendes qui l'entourent sont si nombreuses qu'elles doivent être toutes vraies. On raconte qu'il avait surgi sur le tombeau d'un homme encore plus saint que Sidi Mogdoul et Rabbi Haïm Pinto ; qu'il avait été planté par un disciple de Bodhidharma en pérégrination dans le monde et qu'il avait poussé en une nuit ; que c'était un des trônes que le Simorg installait pour donner audience aux oiseaux. Les synagogues se relayaient le lendemain de je ne sais quelle célébration pour demander le passage de la rosée à la pluie et rien n'était plus envoûtant, magique et somptueux que de prononcer la prière mensuelle à la lune autour de lui. On raconte qu'il avait reçu la visite du Petit Prince en pèlerinage sur le lieu de sa conception et que ce dernier lui avait transmis les salutations de son baobab et donné des nouvelles de Saint-Exupéry. On raconte qu'il conservait dans la mémoire de ses souches, la sève de son tronc et l'entrelacs de ses branches les bons et les mauvais souvenirs de la ville. Avec une vigie comme lui, on n'avait besoin ni d'une caserne ni d'une garnison.
Sans être vénéré, on venait volontiers consulter le sage vieil arbre avant de prendre une grande décision, accrocher des rubans à ses branches ou enterrer des prépuces à son pied. On ne quittait pas Essaouira sans se séparer de lui, on ne revenait pas sans passer le saluer. Les touristes ne se doutaient pas de son existence et on n'en divulguait le secret qu'aux hôtes qui s'étaient imprégnés de la magie des lieux pour deviner tout de suite qu'ils étaient en présence du maître des arbres. Il ne demandait rien, ni eau ni engrais, il n'avait besoin que du recueillement de ses hôtes et des rires des enfants. On prêtait serment d'amour à son pied, il n'avait rien à craindre de personne.
Pourtant un beau matin, on le trouva décapité, les branches éparpillées et suintant de sève noire. La nouvelle se répandit comme jamais rumeur ne s'était propagée dans la ville depuis la réplique du tremblement de terre d'Agadir. C'était comme si on avait privé les Souiris de leur principal monument, le plus immuable et protecteur. Certains ne voulaient pas même voir les dégâts, ils ne le pouvaient pas ; d'autres se faisaient un devoir de se séparer de lui. On accourait des quatre coins de la ville, de de tous les milieux, de tous les horizons et de tous les âges. Des marchands et des artisans, des lettrés et des artistes, des pécheurs et des débardeurs, des chômeurs et des mendiants, tous ressentaient le besoin de se recueillir sur les restes du sage vieil arbre avant qu'on ne les évacue. Les maîtres conduisirent leurs classes sur les lieux. Les chalutiers n'actionnèrent pas leurs sirènes pendant quatre jours pour protester contre le saccage. Une semaine plus tard, une cérémonie commémorative se tint sur les lieux, au cours de laquelle l'on récita des poèmes et demanda humblement pardon à l'arbre. Un mois plus tard, c'étaient tous les arbres de la ville qui donnaient des signes de dépérissement. On en conclut qu'en l'absence des consignes qu'ils recevaient quotidiennement du sage vieil arbre par l'intermédiaire des moineaux, ils ne trouvaient plus sens à la garde qu'ils montaient contre les vents et les vagues. Ce n'étaient pas eux le danger, c'étaient ceux qui attentaient aux arbres. L'année qui suivit l'attentat, on assista à une hausse dans le nombre des divorces et des fausses-couches.
Les plus malheureux étaient les moineaux qui se retrouvèrent du jour au lendemain sans plus de mission. Ils ne couraient plus du sage vieil arbre aux araucarias, aux palmiers et aux caoutchoucs. Ils n'avaient plus de conseils à leur donner ; ils n'avaient plus à qui rapporter les nouvelles que les arbres les chargeaient de communiquer au vieil arbre pour qu'il les conserve dans sa mémoire. Ils pleurèrent leur saoul et ne se ressaisirent que lorsqu'ils virent que les arbres menaçaient de se laisser mourir. Dès lors, ils prirent sur eux de les consoler. Ils s'accoutumaient à leur nouvelle tâche quand les hirondelles leur infligèrent le pire coup que des oiseaux n'aient jamais infligé à d'autres oiseaux. Sitôt qu'elles virent que le sage vieil arbre n'était plus, qu'elles n'avaient plus à qui raconter les turbulences dans leurs migrations, de qui recevoir la bénédiction de bienvenue et du départ, elles évitèrent la cité pour la punir de l'attentat. Pourtant c'était Essaouira, le berceau du légendaire souab, qui se répandait désormais dans le monde, dont elles avaient été les premières messagères avant que les migrants ne les relaient pour l'enseigner à l'Occident. Cette désertion acheva les moineaux qui redoutèrent de ne plus avoir de branches sur lesquelles se poser et de chenilles pour se nourrir. Ils implorèrent les hirondelles de reconsidérer leur décision :
« Si on a abattu le plus sage vieil arbre de la ville », dirent-elles, « il n'est aucune raison pour qu'on ne poursuive pas le massacre. Bientôt on déracinera jusqu'aux araucarias pour dégager la vue de la baie aux touristes. Essaouira était destinée à devenir la cité des mille et un riads, elle s'est vendue à des chaînes hôtelières dont rien, maintenant que le sage vieil arbre est mort, n'arrêtera le destin balnéaire auquel elles vouent les lieux. C'est Essaouira qui perd un peu plus de son âme avec celle du sage vieil arbre. Pourtant le conteur avait mis en garde ses élus et ses patrons devant le parterre des ministres et des ambassadeurs conviés à la pose des premières pierres de la Nouvelle Essaouira. Les promoteurs, avait-il dit, ne connaissent que le profit. Ce seront probablement des étrangers qui n'auront aucune considération pour l'âme de la ville. Vous ne pourrez résister à leurs demandes. Ils réclameront par-ci un étage supplémentaire, par-là un morceau de plage. Je vous donne un conseil, donnez-leur cette consigne : 'Ne touchez pas aux arbres !' Il avait même été de son Talmud : 'Le cri de l'arbre qu'on abat retentit aux quatre coins de l'univers.' Seul le sage vieil arbre se souvenait de cette consigne et nous aussi qui la transmettions à nos oisillons. Or elle a été sauvagement violée, nous n'avons plus rien à faire à Essaouira. »
Les moineaux ameutèrent bien sûr le Petit Prince qui pleura à chaudes larmes pendant des jours et des nuits pour ressusciter le sage vieil arbre. Sur ses conseils ils investirent la cour où, ne pouvant braver l'émotion générale, on n'avait pas fini de déraciner l'arbre. Ils ne le quittaient ni de jour ni de nuit, organisés sur le modèle des abeilles. Certains étaient chargés de collecter la nourriture, d'autres portaient de l'eau dans leur gésier. Les uns étaient chargés de soigner la souche pour la préserver de toute vermine et de tout parasite ; les autres se relayaient pour émettre en permanence des gazouillis de résurrection. On avait établi une chaîne de Mogador à Paris pour alerter l'UNESCO sitôt que l'on verrait un tracteur ou une pelleteuse se diriger vers la cour. On s'en remettait stoïquement à l'organisme mondain parce qu'on savait les habitants accablés et les arbres immobiles. Ce fut ainsi qu'ils parvinrent à déposer une missive anonyme sur le bureau du commissaire chargé du respect des chartres conclues avec les autorités des sites classés au patrimoine mondial de l'humanité. En définitive, l'organisme menaça de suspendre le classement de la ville et d'abolir ses subventions, et au bout de trois ans, on commença à voir de premières boutures.
Je ne sais si cette histoire est vraie ou fausse, je la tiens du sage vieil arbre régénéré qui n'a consenti à violer sa légendaire discrétion souirie et à me l'inspirer que pour prévenir toute nouvelle tentative de l'abattre. Lui et moi savons qu'au train où vont les choses, les promoteurs ne renonceront jamais à la cour qui lui sert de… salle du trône.
Photos : Collection David Bouhadana.

