The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE CALLIGRAPHE SUR MURAILLE

Un matin, on se réveilla avec la Sourate qui ouvre le Coran sur la muraille extérieure de la nouvelle casbah qui part de la porte des Lions au parc de la Mouette. C'était d'une telle calligraphie, plus belle et sinueuse que toutes celles qui ornent la porte de la Marine ou la porte de l'Horloge, qu'on exclut tout soupçon de vandalisme. Très vite on arriva à la conclusion que ce n'était d'aucun des calligraphes de la ville dont on connaissait les courbures et les sinuosités des lettres. Ce n'était par conséquent qu'un étranger, particulièrement doué, puisqu'on s'accordait à louer ses cursives et ses liaisons. Un nouveau résident de la ville, un hôte de passage. On s'intéressa à sa technique. Ce n'était ni du charbon ni de la brou, ni de l'encre de Chine ni de l'encre d'Inde. C'était un produit inconnu qui présentait le mérite d'être incrusté dans la muraille. On avait dû préparer les moules des lettres, les introduire méticuleusement, couler le produit. On ne savait quelle technique avait été utilisée, elle était inconnue à Mogador. Bientôt tous les habitants étaient venus voir la merveille et lire la sourate :
« Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.
Louange à Allah, Seigneur de l’univers.
Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,
Maître du Jour de la rétribution.
C’est Toi [Seul] que nous adorons, et c’est Toi [Seul] dont nous implorons secours.
Guide-nous dans le droit chemin,
Le chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni des égarés. »
Très vite, le débat s'étendit à toute la population. On n'était d'accord sur rien, ni sur la technique ni sur les commanditaires pour ne point parler des artistes. C'était visiblement un travail qui avait mobilisé toute une équipe sous le contrôle d'un maître-calligraphe pour être accompli en une seule nuit. Certains étaient pour effacer la sourate, d'autres pour la laisser ; certains considéraient que c'était un sacrilège que de l'avoir gravée ; d'autres que ce serait un sacrilège encore plus grand que de l'effacer. Les autorités municipales attendaient des instructions. On ne savait si elles viendraient du ministère de la Culture, des Arts et du Patrimoine, du ministère du Habous, du ministère du Tourisme… du Palais royal. On redoutait surtout la réaction de l'UNESCO qui risquait de pénaliser la ville, la retirer du Patrimoine mondial et la priver de ses subventions. Le grand charme des autorités souiries, leur mérite incontestable, étant de ne rien faire quand elles ne savent que faire, elles laissèrent la sourate sur la muraille. Elle accentuait le côté calligraphique de la ville et ne pouvait qu'accroître la prospérité que la Bénédiction de Mohamed, trônant un peu partout, à l'entrée et à la sortie de la ville, sur les portes et sur les bâtiments, lui garantissait.
On s'habituait à cette calligraphie murale comme d'une nouvelle création du génie poétique de la ville quand un autre matin, on se réveilla avec une seconde inscription sur le pan de la muraille extérieure qui encadre le parc de la Mouette, entre la rue des Caroubes et celle des Amandes. Cette fois-ci, ce n'était ni une nouvelle sourate ni l'extrait d'un hadith. C'était en… latin. Les lettres gothiques, solennelles et flamboyantes, avaient été incrustées selon la même technique que la Sourate de l'Ouverture. Comme on ne trouvait personne dans les proches environs qui parlât latin, on reprit le débat sur la technique d'incrustation et arriva très vite à la conclusion que pour avoir été accompli en une nuit sans que nul n'ait rien vu ni entendu, même parmi les locataires derrière la muraille, ce ne pouvait être qu'à l'aide d'une herse téléguidée par un ordinateur savamment programmée en vue de cette tâche. Il se trouvait même des commentateurs pour parler de robot. Ce n'était pas impossible, rien ne l'était plus, avec les nouvelles imprimantes 3D qui produisaient des objets, des livres, voire les maquettes architecturales. On se prit à soupçonner les autorités d'être impliquées secrètement dans ce ravalement calligraphique des murailles. On avait tant de fois changé le crépi et la couleur que rien n'étonnait plus. Ce ne pouvait être le Conseiller – il ne se serait jamais départi de son personnage princier pour autoriser un ravalement aussi mogadoresque, ni le Gouverneur – il venait d'être muté au Sahara, ni le maire – il avait la voirie à réparer. C'était peut-être la nouvelle loge des Francs-Maçons qui venait de se reconstituer à l'initiative d'un lointain héritier de Sandillon revenu s'installer dans la ville – mais les Francs-Maçons étaient si guindés qu'ils passaient pour des humains empaillés dénués de tout sens de l'humour. Ce ne pouvait être que la dernière Ligue secrète des artistes provisoires de Mogador qui venait de publier un manifeste sous le titre : « L'art de passer ». Si c'étaient eux, ils n'étaient pas près de… passer.
On ne savait pas plus comment arracher ces calligraphies que comment elles avaient été forgées. On attendit stoïquement le passage du curé, qui ne quittait sa maison de campagne dans l'arrière-pays pour son presbytère que pour procéder à des obsèques – très rares tant le vent passait pour inoculer l'immortalité à ses retraités, recevoir des délégations ecclésiastiques – de plus en plus rares depuis que le Souss n'était plus une terre pastorale, célébrer la messe – quand le gardien l'assurait qu'il ne serait pas seul avec le Seigneur. Il se planta au milieu du parc de la Mouette, chaussa et déchaussa ses lunettes et déclama d'une voix onctueuse :
« Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux les affligés, car ils seront consolés.
Heureux les affamés et assoiffés de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi.
Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux » (Matthieu 5, 3-12).
On n'avait pas effacé la Sourate de l'Ouverture, on n'allait pas effacer les Béatitudes qui ne nuisaient en rien, réhaussaient l'hospitalité souirie d'un accent œcuménique et rassureraient l'UNESCO sur la vocation artistique de Mogador. Les chrétiens étaient désormais sa deuxième communauté religieuse même s'ils n'allaient pas plus à l'église qu'à la mosquée. Ils avaient restauré des bâtisses et certains les avaient même aménagées en riads non tant pour s'enrichir que pour le plaisir de voir passer des hôtes. On s'intéressa au Sermon sur la Montagne et attendit patiemment la venue de la délégation de l'UNESCO, invitée par les autorités pour constater… le génie calligraphe de la ville. On avait d'ailleurs découvert que les graffitis muraux en Europe et aux Etats-Unis étaient particulièrement prisés et qu'il était même un peintre – inconnu ! – qui taguait clandestinement les murs de Londres.
Mais un autre matin, on se réveilla avec une nouvelle calligraphie, celle-là en hébreu, sur la muraille qui partait de la porte Sans-Nom au Menzeh. Les caractères étaient aussi bien dessinés, augustes et élégants que les caractères arabes et latins. On ameuta un premier revenant qui avait une résidence secondaire à Essaouira, il ne connaissait pas l'hébreu. Le second réussit tant bien que mal à lire les caractères. On dut attendre la venue du Président des communautés désertées du sud du Maroc pour comprendre que c'était un extrait du Psaume 150 :
« Louez-Le en sonnant du cor, louez-Le au luth et à la harpe,
Louez-Le avec des tabourins et des danses, louez-Le avec les cordes et les flûtes,
Louez-Le avec les cymbales sonores, louez-le avec les cymbales triomphantes,
Que toute âme loue l'Eternel, Alléluia » (Psaume 150, 3-6).
Mogador se posait en cité de l'entente religieuse, le site des noces entre l'Atlantique et la Méditerranée, le laboratoire du matrouz musical et liturgique, elle gagnerait en intérêt avec ces extraits qui donnaient une âme aux murailles. On en était même à se demander comment personne n'y avait songé auparavant. Maintenant que les trois religions étaient représentées on était au bout de ses émotions. Les auteurs avaient dû vouloir garder l'anonymat comme dans le cas des tagueurs anonymes de Londres et de New York. Mais la saga calligraphique ne s'arrêta pas aux religions abrahamiques et un matin on se réveilla avec une citation de Tchouang-tseu sur le pan de la muraille qui court le long de la rue de la Détresse et donne pour partie sur la place du Goéland et pour partie sur l'Océan :
« Le saint n'adopte aucune opinion exclusive et s'illumine au Ciel. »
Quand le désarroi s'emparait de Mogador, on s'abstenait de tout commentaire. La ville ne manquait pas d'élus, ils étaient rémunérés pour se casser la tête, consulter qui se doit et qui de droit – coranique, civil, pénal –, ouvrir une enquête, prendre des décisions, que ce soit pour ou contre les tagueurs, installer des policiers au pied des murailles, de jour et de nuit, alerter la Gendarmerie nationale ou les Forces armées royales, acquérir un drone municipal ou reconstituer une armada de corsaires bénévoles. On ne voulait plus poursuivre le débat – religieux, artistique… calligraphique – et l'on attendait une intervention musclée des autorités quand une nouvelle citation, celle-là de Râmakrishna, s'étendit le long de la muraille extérieure courant le long de la rue du Destin du bastion de Harrouz à la porte de la Scala de la Médina :
« Dieu, caché par Mâyâ aux yeux des hommes,
se joue, invisible, au fond du cœur de tout être. »
Bientôt toutes les murailles extérieures étaient couvertes de citations et l'on se mit à attendre les touristes indiens, chinois, japonais qui ne viendraient à Mogador que pour découvrir leurs écritures que léchaient les vagues. Ce fut alors que l'UNESCO s'en mêla et somma la ville de nettoyer ses murailles de toutes les calligraphies sous prétexte que le phénomène, particulièrement insidieux et contagieux, risquait de s'étendre aux remparts de toutes les cités classées à son patrimoine mondial. On se retrouverait avec des murailles coloriées, piquées de trophées, voilées, tapissées ou tendues de masques de clowns…
La délégation n'avait pas quitté la ville que l'on se réveilla un matin sans plus de traces des inscriptions. Elles avaient été retirées en une nuit et on en était à croire qu'elles avaient paru par miracle et s'étaient volatilisées par miracle, voire que ce n'était qu'un mirage qui s'était emparé de toute la ville (à la lecture de je ne sais quoi…) et que sans les remontrances de l'UNESCO elle ne s'en serait pas réveillée.
C'était bien sûr avant la nomination d'Audrey Azoulay au poste de Directrice générale du prestigieux organisme !
Photos : Collection David Bouhadana.

