The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE CHANT DU LIVRE : DES CAILLOUX SUR LE ROMAN

Je n’ai rien d’un admirateur. Ni des actrices ni des auteurs. Je trouve même le manège autour d’eux un rien ridicule. Je veux bien voir leurs films et lire leurs livres, j’évite de les voir en chair, leur présence physique entamerait leur aura artistique. Je dois être de cette génération où les artistes étaient talentueux parce qu’invisibles – si ce n’est dans leurs productions, les écrivains lisibles parce qu’inaudibles – si ce n’est dans leurs textes. Les choses ont bien changé, l’aura serait d’abord et avant tout médiatique – resterait dans la plupart des cas médiatique. On n’est artiste qu’autant qu’on est visible, écrivain qu’autant qu’on soutient ses livres. Sinon les producteurs et les réalisateurs ne vous proposent pas de rôles, les éditeurs ne retiennent pas vos manuscrits. Ce qui est sûr c’est que cette nouvelle aura est en train de liquider les intellectuels. Mais cela c’est pour un autre post.
Modiano n’est pas tant l’auteur de son œuvre que son personnage principal, un peu comme Proust ou Borges. Il tourne autour de lui-même en quête d’on ne sait trop quoi. Il relèverait le cadastre littéraire d’une présence criblée d’absences sur laquelle plane l’ombre d’un père interlope. Des souvenirs dormants, des déambulations obscures, des rencontres fugaces. On ne sait que penser de lui et de l’œuvre où il se cherche. Pourtant ce ne sont pas les interviews qui manquent. Les journalistes posent leurs questions, il ne trouve rien à répondre. Le geste, non moins que la parole, est stéréotypé, il joint les mains et les disjoint, il ne termine pas ses phrases, comme il ne termine pas ses nouvelles. On ne sait s’il ne comprend pas, s’ennuie ou est débordé. Il bredouille, répète ses bredouillis. Il n’arrête pas de répéter « c’est-à-dire » pour ne rien dire. On ne sait quand il répond à une question par son « c’est compliqué », se dérobe à elle ou bute contre un secret, un mystère, un mensonge ou l’on ne sait quelle indigence. Il tâtonne dans le clair-obscur de ses regards ébahis, il cherche des signes dans ce jeu de pistes que serait sa vie. Il veut rester à la lisière de ses textes et l’on ne cesse de le traîner derrière eux.
Modiano ne se laisse pas débusquer de son œuvre parce qu’il n’est rien en dehors d’elle. Il se disperserait entre les exécutions par le lecteur de la partition de son passé dont lui-même brouille le relevé. Soit parce qu’il remanie – légèrement – sa poétique au gré de ses livres ; soit parce qu’il n’est pas conséquent, n’en est pas conscient, pratique sciemment l’inconséquence ; soit parce qu’il cultive ingénieusement son absence derrière ses nouvelles. Ce n’est pas Proust qu’on chercherait à Combray, dans son lit ou sur les lieux prostitués où il cherchait Sodome et Gomorrhe. Bien sûr, on devrait se lancer à ses trousses, d’une adresse à l’autre, d’un établissement scolaire à l’autre, d’une chanson à l’autre, d’un protecteur à l’autre, d’un livre à l’autre. Ce serait se prêter à son conditionnement littéraire du lecteur pris dans une intrigue autobiographique inextricable d’auteur-narrateur à laquelle Modiano imprime un rebondissement – du moins l’attend-on – avec la parution de chaque nouveau livre. On le lit inlassablement comme on écoute inlassablement le même morceau de musique.
Son lecteur tente de reconstituer sa biographie à partir des indices qu’il sème dans ses livres. Car c’est une autobiographie qu’il poursuit, ne dévoilant pas un détail sans raturer un autre, ne donnant pas un signe sans brouiller un autre, et c’est immanquablement en biographe de Modiano qu’on le lit, plus intéressé par son personnage que par ses personnages encore moins consistants que lui. L’Académie suédoise le présentait comme « le Marcel Proust de notre temps ». Si ce n’est que Proust était résolument du côté de l’autobiographie et ne caressait pas de velléités pour l’enquête policière. Modiano est détective dans son genre, un pisteur, à la recherche d’indices, et comme c’est sa vie, on a comme des variations sur la même partition autobiographique. On ne se méprendrait pas si l’on voit dans ses nouvelles autant de rapports de filature de police, d’autant qu’il se plaît à y glisser des personnages de scandales publics comme l’affaire Profumo où était impliqué un ministre anglais de la guerre qui partageait sa maîtresse avec nombre d’autres amants dont un espion russe. Il n’était que naturel qu’il se révèle scénariste de talent comme dans « Lacombe Lucien », réalisé par Louis Malle. L’attribution du Nobel était une manière de primer le polar. Dans un siècle, on dénoncera le dédain de la critique pour ce genre littéraire qui a été ingénieux, passionnant et rentable, négligé en faveur d’ouvrages dont la lourdeur le dispute à la préciosité.
Je n’ai pas tout lu – on ne saurait tout lire de nos jours ; je n’ai pas tout vu – la toile commence à prendre des proportions encore plus monstrueuses que la bibliothèque ; je n’ai pas tout écouté – les ondes sont saturées. Modiano cherche ses indices dans ses annuaires et ses bottins, je cherche les miens sur internet et YouTube. Les premiers conservent les traces des absents, les seconds celles des virtuels. Ecarter l’auteur, se contenter de ses textes, pour je ne sais quelle analyse pseudo positive, ne répond pas à mes prédispositions critiques qui me disent que tout est dans la vie de l’auteur, son rapport à l'écriture et sa relation au lecteur. Dans le cas de Modiano qui a le don d’orchestrer la lecture de ses textes, c’est encore plus criant que pour les autres.
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Le père reste le salaud dans son œuvre. On ne sait de quelle origine il était. Un lointain ancêtre à Modène, un patriarche à Alexandrie, un grand-père à Salonique. C’était l’époque où les juifs de cette ville, émoulus des écoles de l’Alliance Israélite Universelle, ne rêvaient qu’à gagner la France. Selon Wikipédia – non moins hasardeuse que les textes de Modiano – le grand-père serait « un aventurier toscan juif d’Alexandrie, né à Salonique et établi en 1903 avec la nationalité espagnole, comme antiquaire à Paris, 5 rue Châteaudun, après une première vie à Caracas. » Je ne vois pas comment il se serait procuré la nationalité espagnole à moins que ce ne soit un faux document acheté à quelque secrétaire d’ambassade ou consul honoraire d’Espagne et je sais encore moins ce qui s’est passé à Caracas où se constituait une communauté judéo-marocaine.
Albert Modiano, orphelin à quatre ans, n'a pas connu son père. Élevé avec son frère par une mère anglo-picarde, il prend la dégaine des fils d’émigrés ottomans de ces années-là. Connu sous le sobriquet d’Aldo, il rôde dans les parages de l’industrie du cinéma aux côtés de producteurs originaires d’Europe centrale. Il s’essaie à l’on ne sait quels commerces occultes et se fait gérant d’une boutique de bas et de parfums au 71 boulevard Malesherbes. Un levantin ne reculant devant aucune combine pour parader. Soucieux de sa mise, les cheveux brillantinés, les chaussures cirées, la moustache taillée. On l’imagine avec un bracelet au poignet, une chevalière au doigt, des molaires en or. Ses poches débordant d’argent qu’il n’avait pas toujours, il devait avoir du charme et du bagou pour s’attacher d’aussi belles compagnes. Un personnage d’Albert Cohen qui aurait mal tourné, un Solal de pacotille.
Albert Modiano tombe sous le coup de la loi du 3 octobre 1940 contre les juifs, évite de se déclarer à un commissariat de police. Le 6 juin 1942, un décret est promulgué qui marque le début des déportations. Il se risque volontiers dans le bureau d'achat du SD, le service de sécurité des SS, qu'il fournissait en produits procurés au marché noir. Plus ou moins protégé, il prend une fausse identité qui le dispense de porter l'étoile jaune, se mêle à l'entourage de Henri Lafont, le patron de la Rue Lauriston, le siège de la Gestapo. Il n’en est pas moins pris dans une rafle – une seconde ? – et emmené à la gare d’Austerlitz où il était destiné à un convoi pour les camps. Un ami haut placé se dépêche de le libérer. Selon différentes évocations de Patrick Modiano, ce serait Eddy Pagnon, un des proches de Lafont.
En 1943, Albert s’installe avec Louisa Colpeyn au 15 quai de Conti. Louisa est flamande, avec des origines hongroises. Elle est arrivée à Paris en juin 1942, un peu dans les malles des Allemands, admise comme traductrice au Continental-Films, société de production créée par les nazis. Patrick naît en 1945, son frère Rudy en 1947. Les premières années se passent avec les grands-parents maternels venus à Paris pour élever Patrick. En septembre 1949, sa mère rentre de vacances qu’elle a passées à Biarritz sans lui, elle l’avait laissé chez la nourrice de Rudy où il resta deux ans. C'est là qu'il est baptisé en l'absence de ses parents et placé dans une école catholique. Début 1952, soucieuse de poursuivre sa carrière de comédienne, la mère confie ses deux fils à une amie à Jouy-en-Josas où ils deviennent enfants de chœur. Leur maison aurait été le théâtre de rencontres douteuses et l’arrestation de l’amie en février 1953 pour cambriolage le ramène pour trois ans au 15 quai Conti. Dans la même chambre où Maurice Sachs, écrivain, se livrait à son commerce littéraire, charnel et politique. Un juif collabo qui, lui, sera condamné à mort en 1945. Il laissa une partie de sa bibliothèque sur les étagères et son souvenir dans les pages de « La Place de l’Etoile », le premier livre de Modiano, qu’il aurait conçu sinon écrit plus tard dans cette chambre.
Du haut des fenêtres, Patrick s’amusait à suivre le manège des Académiciens courant après le bus en tenue verte et bicorne. C’est peut-être pour cela qu’il déclina la proposition d’y briguer un fauteuil. Peut-être aussi parce qu’il ne pouvait entrer dans une carapace grenouillarde, quoique malgré le flageolement de sa personnalité il ne répugnât pas aux mondanités, peut-être lui en tenait-il rigueur pour avoir refusé Jean Cau qu’il considérait comme l’un de ses protecteurs. C’était le légendaire rédacteur de Paris Match qui publiait deux livres en moyenne par an et qui intervint auprès de Gallimard pour protester contre le refus du manuscrit de « La Place de l’Etoile » et le faire publier. C’est également lui qui le préfaça. Jean Cau avait vainement brigué un fauteuil à l’Académie française. Il avait été le compagnon de Louisa Colpijn. Quand dans un reportage avec la participation de Patrick Modiano, on lui montre la photo de sa mère, il dit qu’elle est sévère. On ne sait si c’est la photo, la mère ou son souvenir. Il ne précise pas, il se rétracte, il rature le mot.
En février 1957, Rudi meurt d’une leucémie au bout d’une semaine seulement et il ne prend pas moins de six à sept livres à Patrick pour se remettre de sa perte. De retour chez ses parents, il les trouve vivant séparément, chacun dans un étage de leur duplex et chacun avec sa compagne ou son compagnon. Il roula sa bosse d’un établissement scolaire à l’autre. Il est d’abord placé en pensionnat dans une école cossue de Jouy-en-Josas où la discipline quasi militaire l’incite à fuguer. De septembre 1960 à juin 1962, il est au collège-lycée Saint-Joseph (Thônes), en Haute-Savoie, où il attrape la gale et connaît la faim. Albert n’avait mis au monde des enfants que pour qu’ils deviennent des « quelqu’un ». Des consuls de France, des directeurs de cabinet, des collectionneurs d’art. Les diplômes étaient nécessaires, les grandes écoles aussi. Patrick déserte l'internat du lycée Henri IV où il a été inscrit en philosophie. Puis hypokhâgne au lycée Montaigne à Bordeaux. A chaque désertion, c’est une nouvelle rixe avec son père qui avait épousé en secondes noces une jeune Italienne hostile à ce grand adolescent qui persistait à réclamer de l’argent à son père. Il marche partiellement sur ses traces si ce n’est qu’il veut s’enrichir par les livres. Quand son père lui refuse son soutien, il revend à des libraires des éditions originales ou autographiées volées chez des particuliers ou dans des bibliothèques.
Les tensions entre le père et le fils culminent, un soir d’avril 1965, dans une bagarre. Alertée, la police les embarque dans un même panier à salade pour le commissariat où Albert présente son fils comme un voyou. Un an plus tard, le père reprend contact avec lui pour le convaincre de devancer l'appel. Après un échange épistolaire qui en dit long sur les relations entre eux, ils ne se reverront plus. Quand sonne l'heure du service militaire, Patrick consulte le psychiatre d'Antonin Artaud dont le certificat médical détaille des maux qui ne seraient pas tous imaginaires. Sa mère avait étendu ses relations aux hommes de lettres. De son côté, Modiano enchaînait les liaisons sentimentales. C’était un grand et bel homme, on ne pouvait pas ne pas l’aimer, d’autant qu’il était buissonnier et balbutiant, si distrait qu’il en paraissait négligé. La chemise débordant de partout, l’élocution accablée, il ne surmontera son embarras de vivre que dans l’écriture. La vieillesse de Modiano aurait raturé les traits de l’adolescent. C’est le visage de Cohen, en moins virulent et content de lui.
On serait tenté de lire l’œuvre de Modiano comme la version ottomane-parisienne de la « Lettre au père » de Kafka. Modiano ne se reconnaîtrait pas plus en son père que celui-ci ne se reconnaissait en le sien si ce n’est que Kafka cherchait à combler les lacunes de son père en matière de judaïsme alors que Modiano ne montre aucun intérêt pour lui. On ne sait s’il montre des velléités religieuses et lesquelles. Raymond Quéneau, qui passait pour un père de remplacement, lui avait donné des cours qui lui avaient permis de passer son Bac et l’avait introduit dans les cénacles de Gallimard. Il n’avait écarté la publication de « La Place de l’Etoile » que parce qu’il avait décelé une note antisémite dans des passages comme dans cette tirade de l’un des personnages : « Les juifs n'ont pas le monopole du martyre ! On comptait beaucoup d'Auvergnats, de Périgourdins, voire de Bretons, à Auschwitz et à Dachau. Pourquoi nous rebat-il les oreilles avec le malheur juif ? Oublie-t-on le malheur berrichon ? le pathétique poitevin ? le désespoir picard ? » En 1985, ce passage disparaît. Plus tard, ce seront d'autres pages. Les livres qui suivirent, « Dora Bruder » surtout, traitent directement ou indirectement de la déportation et de la collaboration. Quoiqu’il épousât une juive on n’a pas entendu Modiano aborder les questions – théologiques ? – liées à la Shoah. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de Dieu qu’on ne tourne pas autour de lui ou de sa dépouille.
Modiano n’était pas plus antisémite qu’il était anti ou pro quoi que ce soit. Du moins publiquement, pas même par inadvertance, comme si on n’attendait pas d’un auteur dégingandé comme lui de s’engager. On devine du dépit contre son père qu’on ne trouve pas dans sa relation à sa mère. Lui en voulait-il parce qu’il se comportait cavalièrement avec lui ? parce qu’il ne lui montrait pas d’intérêt ? Je me dis que la police a dû rédiger le procès-verbal de l’incident du commissariat et qu’il repose quelque part dans des archives. Il serait intéressant de le trouver et d’en tirer des indices. Mais je n’ai ni la patience ni le talent de Modiano. Même après « Pedigree », l’ouvrage le plus domestique, on ne sait pas grand-chose sur le père. Modiano laisse sa vie dans le vague de sa littérature. Il ne lui reproche pas ses manques ou ses turpitudes, il lui demande : « Qui étais-tu donc ? » Il a peut-être lu Kafka, il ne semble pas avoir succombé à sa détresse. En revanche, il n’aurait pas lu Cohen ou s’il l’a lu, il n’a pas réalisé que son père était un de ses Valeureux qui se serait empêtré dans la glauque France de la collaboration.
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On ne sait pas qui est Patrick Modiano, lui-même ne le saurait pas, et c’est ce qui garantit le mieux qu’on continuera de le lire. Il donne l’air d’être contraint d’exister et comme tout serait compliqué, ses gestes tentent de dénouer l’énigme de l’on ne sait quel encombrement. Il n’a pas été orphelin, sinon de son frère, il a été de trop. Il n’a pas été conçu, il rencontre du mal à concevoir ses textes. C’est parce qu’il manque de stature malgré son imposante taille qu’on le sent vulnérable et le ménage ; c’est parce qu’il manque d’assurance littéraire qu’il prend le temps de ciseler ses phrases. Ses personnages sont si évanescents, du narrateur au passant, qu’ils se réduisent à autant de silhouettes, sorties de bottins et de fichiers pour entrer dans un de ces morceaux littéraires dont il a le secret et où elles se conservaient autrement que dans les mémoriaux de la déportation.
On le trouve casanier, on le sait insomniaque, cinéphile, promeneur de Paris qu’il arpente de long en large. Très jeune, il s’est entouré d’un réseau de relations dans le monde littéraire, cinématographique, musical, et l’on s’interroge sur le rôle de sa mère dans le tissage de ces premières relations. On a des messages de Maurice Chevalier (« Vous avez un talent et le feu de Dieu dans un merveilleux regard d'archange »), des lettres de Louis Malle, Joseph Losey, Romain Gary (« Vous êtes le Saint-John Perse du roman »). C’est un « Livret de Famille » pour le moins prestigieux où les noms de Queneau et de Malraux comme témoins de son mariage raturent la galerie des personnages avec lesquels son père frayait. On le dit discret sur sa vie, nébuleux sur son personnage. Archiviste méticuleux de soi, il s’est constitué son propre mémorial où l’on trouve les documents les plus singuliers. On le dit prude, il ouvre ses journaux de jeunesse. On le trouve timide, il n’en a pas moins présidé le festival de Cannes. On le dit honnête et sincère, il n’a pas arrêté de truquer – littérairement ? – sa biographie. Bien sûr, et ce n’est pas le moindre de ses titres, il est entré dans l’écurie des auteurs auxquels Françoise Hardy inspira une chanson (Étonnez-moi, Benoît !), comme Houellebecq et comme tous les jeunes gens de cette génération que cette « amie de la rose » ne pouvait laisser insensibles. Elle alliait l’ingénuité à la beauté, la grâce à l’élégance, la douceur à la mélancolie. Devant Françoise Hardy reprenant le chant, il dira : « On entend les distances du temps. »
La grande originalité littéraire de Modiano a été de se dégager – avec une remarquable puérilité – du corset du nouveau-roman qui menaçait de liquider le lecteur. Il convertit le mal écrire – toutes ces embûches, ces trous de mémoire, ces creux, ces silences, ces dérives, ces tergiversations – en style littéraire : c’est parce qu’il rencontre du mal à écrire qu’il réalise des prouesses de narration. Un funambule, d’un segment à l’autre, qui s’accrochent magiquement l’un à l’autre, entraînant le lecteur en « une démarche incertaine jusqu’à la fin du livre ». Modiano compare lui-même l’écrivain à un somnambule, à un acupuncteur, à un tisserand, à un sismographe, à un musicien. Ce serait un mythomane qui aurait réalisé les plus beaux de ses mythes. Dans sa vie non moins que dans sa littérature. Surtout, il a le don de convertir ses lecteurs en mythomanes. On ne peut le soupçonner de duplicité, il a été comblé trop tôt par le sort pour connaître ça.
Sitôt qu’il se met à lire, il ne balbutie plus. Il ne saurait pas parler, il ne sait qu’écrire et lire, lire et écrire. Il ne relit plus ses livres, comme pour ne pas les reconnaître, il en parle comme de bâtards qui souhaiteraient répudier leur auteur. Il n’en répond plus, il ne le veut plus, ne le peut plus. Ses œuvres seraient autant de pièces de ciselure qu’il achèverait en les publiant. Parmi les nombreux trucages dans sa biographie littéraire ou sa littérature biographique, il s’est inventé des liens de parenté avec Modigliani dont il transposerait en littérature les montages picturaux. On assiste à une surimpression du passé sur le présent et du présent sur le passé pour produire un texte en noir et blanc ; on assiste également à une pathétique – pour ne pas dire pathologique – surimpression du narrateur sur l’homme et de l’homme sur le narrateur. C’est loin d’être un phénomène singulier, on le rencontre chez tous ceux, lecteurs surtout, qui taillent leur vie sur le patron de textes.
Christophe Ono-dit-Biot est encore celui qui le connaît le mieux. Il en parle comme d’un « sans-papier » vacillant, brumeux et trouble évoluant dans « un brouillard scintillant ». Il est si indulgent à son égard qu’il ne lui pose pas une question sans le secourir et lui proposer sa réponse. Sitôt que Modiano s’embrouille, désespère de débrouiller ses pensées, il le repêche d’un « ce n’est pas compliqué » ou « au contraire c’est clair ». Il persiste dans son incertitude, il ne dispose que d’un nombre limité de mots, il répète ce que disent ses interlocuteurs au point de donner l’impression de les doubler. Son livre le plus attachant, publié en 1988, reste « Catherine Certitude » écrit avec Jean-Jacques Sempé, auteur avec Goscinny du Petit Nicolas. Ce serait comme une « Petite Princesse ».
Modiano est devenu, de son vivant, une relique littéraire qu’on doit protéger et conserver. Ce n’est pas parce que le prix Nobel est venu couronner son œuvre. Ce n’est pas parce que c’est un génie. Ce n’est pas… Il dissuade toute critique. Il n’a pas les perversions de Proust ni les travers de Gide. On a beau l’encenser, il reste propre de toute vanité. Il ne la connaîtrait pas, on ne la devine pas. On ne s’attaque jamais à un grand gentil qui ne cesse de chercher ses mots et qui, sur le papier, réalise de petits vitraux littéraires. Il donne une magistrale leçon d’humilité à la vaniteuse classe littéraire en montrant qu’on peut emballer son œuvre de modestie. En revanche, il se présente comme romancier alors qu’il ne l’est pas. Il croit avoir écrit des romans alors qu’il n’a écrit que des nouvelles particulièrement réussies – autant de cailloux sur le roman. Le prochain Modiano, son héritier et successeur, écrira en braille.

