The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE CHANT DU LIVRE : FAUST CONTRE LES LIVRES

Faust est le savant qui a touché à tout, enseigné de tout et qui au terme de sa vie ne peut que reconnaître son désabusement. Il ne saurait pas grand-chose, il aurait passé sa vie à de vaines recherches qui n'ont débouché sur rien. C’est somme toute un sentiment qui guetterait les chercheurs les plus honnêtes. J’ai passé ma vie à des recherches, à me leurrer et à berner les autres, je n’ai vraiment rien découvert : « Je vois bien que nous ne pouvons rien connaître ! » Faust a vécu comme dans un cachot, « à travers cet amas de livres poudreux et vermoulus, et de papiers entassés jusqu’à la voûte », et le plus curieux c’est qu’il se détourne de son attirail de chercheur et se rabat sur l’on ne sait quelle « magie » comme si seule la charlatanerie assurait encore la volupté, la richesse, le pouvoir, la gloire : « Aussi n’ai-je ni bien, ni argent, ni honneur, ni domination dans le monde : un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix ! Il ne me reste désormais qu’à me jeter dans la magie. » On veut bien entendre par « magie » la science des étoiles : « Et au lieu de la nature vivante dans laquelle Dieu t’a créé, tu n’es environné que de fumée et moisissure, dépouilles d’animaux et ossements de morts ! Délivre-toi ! Lance-toi dans l’espace ! Ce livre mystérieux, tout écrit de la main de Nostradamus, ne suffit-il pas pour te conduire ? Tu pourras connaître alors le cours des astres ; alors, si la nature daigne t’instruire, l’énergie de l’âme te sera communiquée, comme un esprit à un autre esprit. » Une manière de rompre avec la scolastique qui guette la science et la claustration dans une bibliothèque ou un laboratoire pour se mettre à… la poésie – à moins que ce ne soit la débauche quoique Faust se contente de séduire Marguerite et refuse de se laisser entraîner par Méphistophélès à ses bacchanales.
C’est toute la connaissance livresque qui serait remise en question. La lecture permanente ne réserverait rien moins qu’une lancinante et inévitable déception. On n’a jamais assez lu, on n’a jamais fini de lire, d’autant que, contrairement aux boniments des des libraires patentés, on ne tire pas grand-chose de ses lectures : Faust : « Dois-je trouver ici ce qui me manque ? Il me faudra peut-être lire dans ces milliers de volumes, pour y voir que les hommes se sont tourmentés sur tout, et que çà et là un heureux s’est montré sur la terre ! » Pourquoi tous ces livres si en définitive on n’en abat qu’une petite quantité ? Pourquoi chercher dans du papier ce qu’on ferait mieux de chercher hors de lui ? Son assistant, Vagner, est le lecteur assidu qui mourra un livre à la main et demandera que son suaire soit en papier. Il mobilise les principaux arguments en faveur du livre : « C’est une grande jouissance que de se transporter dans l’esprit des temps passés, de voir comme un sage a pensé avant nous, et comment, partis de loin, nous l’avons si victorieusement dépassé. » Faust connaît la rengaine pour s’en être bercé sa vie durant et l’avoir servi à ses disciples : « Mon ami, les siècles écoulés sont pour nous le livre aux sept cachets ; ce que vous appelez l’esprit des temps n’est au fond que l’esprit même des auteurs, où les temps se réfléchissent. Et c’est vraiment une misère le plus souvent ! Le premier coup d’œil suffit pour vous mettre en fuite. C’est comme un sac à immondices, un vieux garde meuble, ou plutôt une de ces parades de place publique, remplies de belles maximes de morale, comme on en met d’ordinaire dans la bouche des marionnettes ! » Vagner : « Mais le monde ! le cœur et l’esprit des hommes !… Chacun peut bien désirer d’en connaître quelque chose. » Faust : « Oui, ce qu’on appelle connaître. Qui osera nommer l’enfant de son nom véritable ? Le peu d’hommes qui ont su quelque chose, et qui ont été assez fous pour ne point garder leur secret dans leur propre cœur, ceux qui ont découvert au peuple leurs sentiments et leurs vues, ont été de tout temps crucifiés et brûlés. » Vagner ne se laisse pas convaincre : « Ah ! Dieu ! l’art est long, et notre vie est courte ! » Il ne partage pas l’enthousiasme de Faust pour ses étoiles et ce qu’elles recèlent, il reste du côté des livres : « Jamais je n’envierai l’aile des oiseaux ; les joies de mon esprit me transportent bien plus loin, de livre en livre, de feuilles en feuilles ! […] Ah ! dès que vous déroulez un vénérable parchemin, tout le ciel s’abaisse sur vous ! » C’est le cœur contre le papier, la nature contre le livre, la connaissance contre l’érudition : Faust : « Un parchemin serait-il bien la source divine où notre âme peut apaiser sa soif éternelle ? Vous n’êtes pas consolé, si la consolation ne jaillit point de votre propre cœur. » De son côté, Méphistophélès, plus formaliste que Faust, ne se contente pas de l’engagement oral de ce dernier de respecter le pacte qu’il conclut avec lui et réclame un écrit. C’est l’occasion pour Faust de railler les écrits. Ils n’engagent en rien, il n’en reconnait pas moins : « Une telle chimère nous tient toujours au cœur, et qui pourrait s’en affranchir ? » Il s’en amuse : « Un parchemin écrit et cacheté est un épouvantail pour tout le monde, le serment va expirer sous la plume ; et l’on ne reconnaît que l’empire de la cire et du parchemin. » Il est prêt à tout, à signer même de son sang, tant il pressé de goûter à sa « magie » contre son âme : « Je suis dégoûté de toute science. Il faut que dans le gouffre de la sensualité mes passions ardentes s’apaisent ! Qu’au sein de voiles magiques et impénétrables de nouveaux miracles s’apprêtent ! »
Méphistophélès, à moins que ce ne soit Faust, se livre au passage à une satire des études et de l’érudition pour éconduire un écolier venu solliciter l’enseignement du maître. Il commence par la logique : « Là on vous dressera bien l’esprit, on vous l’affublera de bonnes bottes espagnoles, pour qu’il trotte prudemment dans le chemin de la routine, et n’aille pas se promener en zigzag comme un feu follet. Ensuite, on vous apprendra tout le long du jour que pour ce que vous faites en un clin d’œil, comme boire et manger, un, deux, trois, est indispensable. Il est de fait que la fabrique des pensées est comme un métier de tisserand, où un mouvement du pied agite des milliers de fils, où la navette monte et descend sans cesse, où les fils glissent invisibles, où mille nœuds se forment d’un seul coup : le philosophe entre ensuite, et vous démontre qu’il doit en être ainsi : le premier est cela, le second cela, donc le troisième et le quatrième cela ; et que si le premier et le second n’existaient pas, le troisième et le quatrième n’existeraient pas davantage. Les étudiants de tous les pays prisent fort ce raisonnement, et aucun d’eux pourtant n’est devenu tisserand. Qui veut reconnaître et détruire un être vivant commence par en chasser l’âme : alors il en a entre les mains toutes les parties ; mais, hélas ! que manque-t-il ? rien que le lien intellectuel. La chimie nomme cela encheiresin naturoe ; elle se moque ainsi d’elle-même, et l’ignore. » Goethe s’acharne contre la métaphysique : « Il faut avant tout vous mettre à la métaphysique : là vous devrez scruter profondément ce qui ne convient pas au cerveau de l’homme ; que cela aille ou n’aille pas, ayez toujours à votre service un mot technique. » Il n’épargne bien sûr ni l’écriture ni la lecture : tout doit être lu, tout doit être compulsivement écrit surtout : « Quand on a mis du noir sur du blanc, on rentre chez soi tout à fait soulagé. » Le droit, lui, est une plaie : « Les lois et les droits se succèdent comme une éternelle maladie ; ils se traînent de générations en générations, et s’avancent sourdement d’un lieu dans un autre. Raison devient folie, bienfait devient tourment : malheur à toi, fils de tes pères, malheur à toi ! car du droit né avec nous, hélas ! il n’en est jamais question.» La théologie en prend pour son grade : « Elle renferme un poison si bien caché, que l’on a tant de peine à distinguer du remède ! Le mieux est, dans ces leçons-là, si toutefois vous en suivez, de jurer toujours sur la parole du maître. Au total… arrêtez-vous aux mots ! et vous arriverez alors par la route la plus sûre au temple de la certitude. » Les mots ne recouvrent pas tous un sens, ils renvoient à d’autres mots et l’on obtient de vains systèmes de mots : « Où les idées manquent, un mot peut être substitué à propos ; on peut avec des mots discuter fort convenablement, avec des mots bâtir un système ; les mots se font croire aisément, on n’en ôterait pas un iota. »
Pour connaître un tel succès, de nos jours encore, cette critique goethienne doit avoir quelque chose de pertinent, davantage que ne le laisse penser l’assourdissant boniment autour des sciences et de leurs pratiques. On ne sait rien et les savants seraient parmi les plus embrouillés et formatés des hommes. Ils compliquent pour mieux convaincre de leur subtilité et exercer leurs chantages. Méphistophélès a cette phrase quand il se sépare de l’écolier : « Suis seulement la vieille sentence de mon cousin le serpent, tu douteras bientôt de ta ressemblance divine. » Sortir de sa bibliothèque, de son laboratoire, de la caverne de ses recherches et de ses lectures serait encore plus dur au lettré qu’au vulgaire de quitter sa caverne platonicienne. Celui-ci part à la retraite, pour cultiver son jardin ou pour accomplir une croisière ; en revanche, celui-là rechigne à prendre sa retraite tant il se serait drogué de ses lectures, de ses recherches et des petits honneurs et avantages qui leur sont liés. Il ne sait pas vivre, il ne connaît pas le monde et ses mœurs, il est gauche et montre une incorrigible propension à recourir à des clichés académiques. Platon n’a pas songé à cela ; Bourdieu s’en serait accommodé pour mieux dénoncer les habitus de ses collègues. Les chercheurs s’habitueraient tant à la caverne qu’ils se bâtissent qu’ils passeraient sans transition de la caverne au tombeau.
Goethe reprend une légende qui était répandue en Allemagne : elle tirerait son origine des attaques des moines contre Jean Faust ou Fust, inventeur de l’imprimerie, qui les privait de leurs glorieuses tâches de copistes de manuscrits.
Photo : Anton Kaulbach

