LE CHANT DU LIVRE : KAFKA MIDRASHISTE

13 Jan 2025 LE CHANT DU LIVRE : KAFKA MIDRASHISTE
Posted by Author Ami Bouganim

Dans la Ruelle d'Or, située dans l'enceinte du Hradschin, les livres de Kafka sont exposés dans une devanture percée dans le mur, à moins que ce ne soit sur le rebord intérieur d'une fenêtre. En 1916, Ottla, sa jeune sœur, avait loué une petite maison dans la rue des Alchimistes pour retrouver son compagnon qui avait été enrôlé. Une maisonnette construite entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle par l'extravagant Rodolphe II (Prague, 1552 – 1612), de la maison de Habsbourg, pour accueillir des alchimistes. De l'automne 1916 à l'été 1917, Kafka passe ses après-midis, ses soirées et souvent une partie de ses nuits à écrire. Le quartier était désert, presque à l'abandon. La nuit, il était plongé dans ce silence que Kafka désespérait de trouver dans le domicile de chez ses parents où il résidait. L'ermite avait trouvé sa cave et l'on a du mal aujourd'hui à l'imaginer évoluant dans le minuscule espace, monter le petit escalier intérieur, passer des heures dans cette ambiance de siècles moisis. C'était la première fois qu'il avait un chez soi à sa convenance, qu'il pouvait ouvrir une porte et fermer une fenêtre. Passer de la neige au silence et à la chaleur et de ceux-ci à la neige. Sans être dérangé ; sans manquer de rien. La fée Ottla veillait sur les lieux et sur les besoins de son frère. C'est là que Kafka entama des récits et termina d'autres dont une grande partie des nouvelles publiées de son vivant comme Le Chasseur Gracchus, A cheval sur le seau de charbon, Chacals et Arabes, Un médecin de campagne, Lors de la construction de la muraille de Chine, Onze fils, etc. Cette maisonnée abrita l'un des auteurs les plus sidérants du XXe siècle pour lui permettre de se livrer à la plus insigne alchimie à laquelle s'entendrait encore l'humanité – la transmutation – la métamorphose ? – littéraire.

La littérature était pour Kafka un sacerdoce en dehors duquel il n'était sens à rien. Pour lui, écrire réclame de prendre le risque de « s'ouvrir jusqu'à la démesure ». On doit puiser au tréfonds de soi de quoi se résoudre à ce qu'on écrit. On a besoin de silence, de solitude, de concentration extrême. On ne sait pas toujours où l'on va, on s'égare volontiers, on rebrousse chemin. Kafka en était à croire que seule la réclusion dans une cave, à la lueur d'une lampe, serait propice à une créativité souveraine et comblée : « On m'apporterait mes repas, et on les disposerait toujours très loin de ma place, derrière la porte la plus éloignée de la cave. Aller chercher mon repas en robe de chambre en passant sous toutes les voûtes de la cave serait mon unique promenade[1]. » De cette réclusion, seul avec lui-même, il tirerait les ressources qui lui seraient nécessaires pour se… créer. Il ne se leurrait pas sur son endurance, il recherchait et redoutait cette réclusion extrême dans l'on ne sait quelle cave interne, balançant entre l'étrange et la démence, le sens et le non-sens. En définitive, c'est une grande œuvre qui en est sortie, livrant les annales d’un interminable procès littéraire de soi, retenues par la postérité contre les derniers vœux de leur auteur.

Kafka est le narrateur du prosaïsme de la vie, du manège de la rue et des choses du quotidien. Il est si bouleversé par leur caractère dérisoire, précaire et transitoire – par « ce sentiment de l'éternel provisoire »[2] – qu'il trouve sa consolation dans le sommeil et ce ne serait, en définitive, que plus dérisoire et risible. On passe sa vie à redouter la mort qu'on simule dans le sommeil et l'on recherche le sommeil où l'on goûte « l'opulence de son incertitude ». Le Grand Choix de Kafka était entre le lit et la rue et il ne se rabattait pas sur l'écriture sans trouver qu’écrire était encore plus absurde que dormir ou se promener pour ne point parler de travailler. On dirait – si ce n'était attenter à son talent – qu'il était victime d'une névrose aigue dont il semblait s'amuser : « Une pluie de nervosités s'abat continuellement sur moi. Ce que je veux maintenant, je ne le veux plus l'instant d'après. Arrivé en haut de l'escalier, je ne sais toujours pas dans quel état je serai en entrant dans l'appartement[3]. » Lui-même se présente comme « un être qui, certains jours et même la plupart du temps, s'abîme positivement en lui-même et refuse de bouger »[4]. Il en devient mélancolique, partagé entre la lassitude et l'ennui. Ceux-là mêmes qu'il tentait de diluer dans une écriture somme toute rébarbative qu'il soutenait – malgré tout – avec héroïsme et endurance. Dans une de ses lettres à Felice, il reconnaît être partagé entre trois possibilités : « Bondir, s'effondrer et languir[5]. » Il n’aurait cessé de passer d'un état à l'autre, ballotté dans tous les sens. Son incertitude inhibait tout mouvement, le désespérant au point d’être tenté de se « jeter par terre et de rester ainsi étendu jusqu'après tous les Jugements derniers »[6].

Kafka ne se reconnaissait pas dans son texte, ni dans sa narration ni dans son ton. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait demandé de détruire ses écrits comme l’on demanderait de briser un miroir qui conserverait une image déformée de soi. Plutôt tomber dans l’oubli que laisser cette caricature littéraire d’une présence tortueuse dans un univers grotesque. Ses personnages, dénués de chair et de passion, seraient autant de marionnettes sans fils, voire sans montreur. Ils ne dialoguent pas, ils se manquent. Pourtant, c'est tout un existentialisme qui se cache dans les coulisses de ce théâtre de marionnettes humaines. Désormais, on ne se présente pas à son seuil sans rebrousser chemin ou sans s’incliner devant le génie de son scénariste. On part dans tous les sens pour mieux prospecter le non-sens sur les traces d’un arpenteur résolu mais perdu. On ne sait qui est quoi. On ne connaît ni les dessous ni les dessus des situations et l'évidence est souvent déçue. Soutenir la lecture du texte kafkaïen serait désormais l’examen par excellence de tout lecteur qui se respecterait :

« "Pourquoi veux-tu t'en aller ? Assieds-toi et bois ! C'est moi qui paie !" Je m'assis donc. Il me posa quelques questions, auxquelles je ne pus pas répondre ; je ne comprenais même pas les questions. Je lui dis donc : "Tu regrettes peut-être maintenant de m'avoir invité ; je vais m'en aller", et je m'apprêtais à me lever. Mais il tendit la main par-dessus la table et me fit rasseoir. "Reste, dit-il, ce n'était qu'un examen. Celui qui ne répond pas est reçu aux examens.[7] »

Un maître de la parabole

Kafka montrait un rare talent de mettre sa vie en paraboles. Dans Souvenir du chemin de train de Kalda [calqué sur Kafka] une ligne de chemin de fer vient de nulle part et débouche dans une bourgade dont l’on ne sait rien. Le train passe le matin, passe de nouveau le soir et ce n'est que la nuit que le gardien de la station trouve un peu de répit pour se livrer à l'on ne sait quoi. Or une simple charrette suffisant pour assurer le transport, la ligne est menacée. Nul ne se fait d'illusions sur sa rentabilité, personne ne l'a jamais établie. On n'étudie pas la rentabilité d'une vie, ni à l'avance ni en marche. Elle passe à quarante, soixante ou quatre-vingts ans. On résiste par paresse et désespoir autant que par espoir de voir son destin rebondir : « Cet espoir lui-même était bien moins de l'espoir que du désespoir et de la paresse[8]. » La solitude tourne à la paresse et celle-ci à l'oisiveté : « Tu es un homme débile. Tu ne partiras plus d'ici[9]. » Dans de telles conditions, l'homosexualité guette : « Nous nous affalions ensemble [le gardien de station et son inspecteur] sur le lit de camp, dans une étreinte qu'il nous arrivait souvent de ne pas desserrer pendant dix heures de suite[10]. » On en est réduit à passer son temps à protéger sa hutte contre les rats. Puis on devient loup solitaire. Kafka ne se doutait pas que sa vie, volontiers impraticable, marquerait autant les esprits et que son œuvre revêtirait une telle portée symbolique.

La prédilection de Kafka pour la parabole dénote ce génie qu’on trouve dans le midrash, qui convertit toute chose en symbole sans renoncer à la linéarité/littéralité allégoriste. Kafka se situerait à la croisée du judaïsme et de la littérature allemande. Il se serait mis à composer des midrashim à son insu, genre sous lequel tomberaient ses aphorismes autant que ses récits et des passages entiers de ses romans. Sans l'avouer, sans le clamer. Sans invoquer de versets, sans avancer de vérités. Sa Métamorphose est probablement le midrash le plus réussi de tous les temps. Le Verdict. La Colonie pénitentiaire. La Taupe géante. Sans parler d'un certain nombre d'aphorismes qui s'imposent comme les midrashim de ce qu’on est tenté de caractériser comme une théologie de l'impuissance. On s'est plu à souligner l'existentialisme de Kafka. Le terme, véhiculant des connotations humanistes, serait impropre. Son manifeste existentialiste, si tant est qu’on parle d’existentialisme et non de prosaïcisme, serait dans cet apologue, d'une rare clarté et d'une non moins rare obscurité. L'homme est un voyeur impénitent. Le temps de sa vie. Il cherche à voir, il ne voit pas grand-chose. Il se montre indiscret. En vain :

« Conformément à ma nature, je ne peux me charger que d'un mandat que personne ne m'a donné. C'est dans cette contradiction, toujours dans une contradiction que je peux vivre. Mais il en va sans doute de même pour tout homme, car vivant l'on meurt, mourant l'on vit. C'est ainsi, par exemple, que le cirque est recouvert d'une toile tendue autour de lui et que, par conséquent, toute personne qui n'est pas sous cette toile ne voit rien. Mais voilà que quelqu'un trouve un petit trou dans la toile et parvient à voir de l'extérieur. Bien sûr, il fait qu'il soit toléré à cette place. Nous tous, nous sommes ainsi tolérés un instant. Bien sûr – deuxième "bien sûr" – on ne voit généralement par un trou comme celui-là que le dos des spectateurs du promenoir. Bien sûr – troisième "bien sûr" –, on entend tout de même la musique, et puis le rugissement des bêtes. Jusqu'à ce que l'on tombe enfin, défaillant de terreur, dans les bras de l'agent de police que son service oblige à faire le tour du cirque et qui n'a fait que te taper légèrement sur l'épaule, pour te rappeler ce qu'il y a d'inconvenant à regarder avec une attention aussi soutenue un spectacle pour lequel tu n'as rien payé[11]. »

Certains passages sont encore plus explicites, trop explicites. Kafka ne les inclut pas dans ses écrits, il les laisse en l'état de fragments, comme s'il se faisait un devoir de maquiller la veine judaïque de son œuvre pour la convertir en midrash universel. Ainsi écrit-il dans l'un d’eux :

« Ce légiste avait toujours l'Ecriture ouverte devant lui, et l'étudiait. Il avait l'habitude d'accueillir par ces mots quiconque venait pour un conseil : " Je suis justement en train de lire quelque chose sur ton cas ", et disant ces mots, il désignait du doigt un passage de la page qu'il avait devant lui[12]. »

En revanche, d'autres textes se proposent ouvertement en midrashim de passages bibliques. Dans Onze fils, un père passe en revue ses enfants, précisant les défauts et les qualités de chacun. On ne sait ce que ces enfants symbolisent. Peut-être les qualités et les défauts de Kafka ; peut-être les onze enfants qu’il n'aura pas. Comme le premier enfant, il serait interné dans ses pensées. Comme le second, dont le père dit qu’un poison « rôde dans le sang de mon fils », le frappant d’une « incapacité de boucler complètement la boucle de sa vie[13] », il présenterait la même irrégularité d'esprit et la même inaptitude à se dépêtrer du bourbier de sa vie. Comme le troisième, il serait pris d'accès de mélancolie, serait insociable et se sentirait étranger au monde : « Dans notre époque, il se sent étranger ; on dirait qu'il n'appartient pas seulement à ma famille, mais encore à une autre qu'il aurait perdue pour toujours. » Comme le quatrième, il succomberait au découragement au point de toucher le néant. Comme le cinquième, il serait innocent et courtois. Comme le sixième, il serait loquace et bavard, présentant son physique : « Il est beaucoup trop grand pour son âge. Cela le rend plutôt laid dans l'ensemble malgré certains détails qui frappent par leur beauté, ses mains par exemple, et ses pieds. Mais son front est vraiment sans grâce ; l'ossature et la peau en sont comme ratatinées. » Kafka ressemblerait davantage au septième qu'aux autres. Comme lui, c'était un incompris qui se désolait de sa stérilité : « Le monde ne sait pas l'apprécier ; il ne comprend pas son genre d'esprit. » Le père a pour lui ces mots prémonitoires : « Il ne fera pas rouler la roue de l'avenir ; mais son tempérament est si encourageant, il donne de si grands espoirs ; je voulais qu'il eût des enfants et que ses enfants en eussent aussi. » Kafka partagerait la solitude et l'auto-exclusion du huitième ; présenterait l'élégance et la paresse du neuvième. Il serait aussi malicieux et sournois que le dixième. Il serait encore aussi faible, pour ne pas dire débile, que le onzième : « Ce n'est pas une faiblesse honteuse, c'est une chose qui ne paraît faiblesse que sur cette terre. » Le narrateur prend le même ton que Jacob bénissant ses fils et comme lui ses bénédictions tournent pour partie d'entre elles en malédictions. Il ne souligne pas les qualités sans les nuancer, les défauts sans les dénoncer, au point de ne plus distinguer entre les unes et les autres. On sent comme un désenchantement paternel. On s’intéresse de savoir pourquoi onze et non douze enfants ? Peut-être l’enfant manquant chez Kafka est Joseph, le rêveur qui réalise ses rêves, accédant au pouvoir et à la gloire, le père présumé du premier Messie censé annoncé le vrai Messie, fils de David.

Dans Le Gardien du tombeau, un vieux gardien passe ses nuits à lutter avec des fantômes, des revenants ou des démons – peut-être ceux de l'écriture à laquelle Kafka passait ses nuits. Il croule sous le poids de son adversaire : « …la violence de la lutte nous fait basculer. Lui, si grand, moi, si petit ; lui, si large, moi, si frêle ; je ne me bats qu'avec ses pieds, mais parfois il me soulève et je lutte aussi en l'air. » La lutte prend une tournure risible : « Tous ses compagnons font cercle autour de nous et se rient de moi. L'un d'eux, par exemple, fend mon pantalon par derrière et, pendant que je me bas, ils se mettent tous à jouer avec le pan de ma chemise[14]. » Le réveil n'est plus aussi magique ni aussi merveilleux : « Quand l'aube vient. Alors, il me jette loin de lui et me crache dessus, c'est ainsi qu'il s'avoue vaincu. » On ne peut s'empêcher de voir dans ce récit une parodie de deux passages du Pentateuque consacrés à Jacob. Dans Genèse 28, 10-22, Jacob voit une échelle sur laquelle des anges montent et descendent et sur laquelle Dieu trône : « Jacob s'éveilla de son sommeil et dit : Certainement, l'Eternel est présent dans cet endroit, et moi, je ne le savais pas… Ce n'est rien moins que la maison de Dieu, c'est la porte des cieux » (16-17). Jacob passe la nuit à lutter avec l'ange et ne consent à le laisser partir que contre sa bénédiction : « Jacob ne sera plus le nom qu'on te donnera, mais Israël ; car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu as été vainqueur » (Genèse 32, 29). Si Jacob sort de sa lutte parce qu'il s’est mesuré avec un ange, dans Communication à une Académie l’orateur, qui est un singe, boîte parce qu'il a reçu une balle dans le derrière. Il n’est pas jusqu’à La Muraille de Chine qui ne représenterait les murailles dont s’entoure le judaïsme, celle du ghetto et celle des commandements. Les exploits que sa construction requiert sont « destinés à être agréables à Dieu »[15] – un des rares endroits où Kafka mentionne nommément Dieu. Les ennemis du Nord contre lesquels la muraille est érigée rappelle l'adage rabbinique selon lequel « le mal viendra du Nord ».

Kafka pratique en virtuose la duplicité littéraire midrashique qui ne dévoile pas sans voiler et ne voile pas sans dévoiler. Son génie consiste à maquiller l'intention de l'auteur en menant sa narration dans plusieurs sens en parallèle. Partout l'on trouve cet entrelacs, quelquefois indémêlable, entre sa vie, l'histoire de son peuple et la narration littérale. Les Recherches d'un chien, écrit sur ses derniers jours, est littéralement le récit d'un chien qui pratique le jeûne en guise de recherche destinée à découvrir de quoi les chiens se nourrissent. Sur le plan autobiographique, c'est une métaphore de la vie de Kafka qui aura passé sa vie adulte à jeûner partiellement et ses derniers jours à jeûner totalement au point qu'on a pu dire qu'il est mort de faim. Sur le plan généalogique, c'est le questionnement permanent de son peuple partagé entre la terre et le ciel, cherchant sa nourriture sur terre, l'attendant du ciel :

« Nos ancêtres m'apparaissent d'un air plein de menace. Je les considère, il est vrai, sans que j'ose le dire publiquement, comme les responsables de tout ; ce sont eux les responsables de notre vie de chiens, et il ne m'eût pas été difficile de répondre à leurs menaces par d'autres menaces. Mais je m'incline devant leur savoir : ce savoir provenait de sources que nous ne connaissons plus. C'est pourquoi je ne voudrais jamais, quelque envie que j'aie, engager contre eux le combat, enfreindre ouvertement leurs lois. C'est seulement à travers les interstices de la loi, pour lesquels je possède un flair particulier, que je peux me glisser[16]. »

On retrouve partout la même indétermination – midrashique – que dans nombre de passages talmudiques qui se perdent en conciliabules ou n'aboutissent pas. On ne connaît pas l'intention de Dieu, contredite et contrariée par la réalité, on l'interprète à sa guise. On ne sait si Kafka pratique l'indétermination ou si celle-ci se glisse irrésistiblement dans sa narration pour mieux cultiver l’ambiguïté sinon le mystère. Il était doué pour laisser sa narration dans l'indétermination et ne pas laisser pointer de précision prédisposant à une interprétation sans rebondir sur une nouvelle indétermination. On ne connaît pas la nature de l'insecte dans La Métamorphose ni la nature de la bête dans Le Terrier. L'œuvre de Kafka présente la vertu midrashique de se prêter à plus d'une interprétation. Une interprétation biographique et une interprétation généalogique ; théologique et occulte ; exotérique et ésotérique ; une interprétation pour les Gentils et une interprétation pour les Juifs. Ces derniers, quand ils sont versés dans les textes de la tradition, ne peuvent, à l'instar de Brod, que la lire comme une métaphore sur le destin du peuple juif diasporique, « peuple fantôme, sans patrie, qui est masse sans corps et sans forme ».

Le dernier kabbaliste

Dans son testament, Kafka demandait à Brod de brûler tous ses textes inachevés, ses journaux, sa correspondance, voire les rares dessins qu'il a laissés. Il insista auprès de ses correspondants pour qu'ils détruisent ses lettres. Il en était même à espérer que les textes publiés soient oubliés un jour : « S'ils pouvaient au contraire être entièrement perdus, cela correspondrait entièrement à mon désir[17]. » Rares sont ceux qui, se piquant de littérature, se soient aussi pénétrés que Kafka de l’échec de leur œuvre. Or, on ne poursuit plus de vocation littéraire sans se positionner par rapport à lui, à son succès et à son échec. La décence littéraire réclame désormais de surmonter la ruine de la littérature – la narration, la réflexion, la prière – telle qu'elle guette dans l'œuvre inachevée de Kafka. On comprend qu'il ait demandé qu'on détruise ses écrits : on n'écrit pas ça ! on ne publie pas ça ! C'est monstrueux ; c'est destructeur. Dilthey recommandait de reconstituer l'atelier d'un auteur pour mieux le comprendre ; dans le cas de Kafka, on doit reconstituer la cave ou le terrier où il se retirait pour s'acquitter de l’écriture en guise de prière. Il habitait un atelier d'écriture qui l'habitait. On s'invite chez lui et l'on dit ses impressions. Sans plus. Pour Paul Ricœur, grand exégète et grand philologue, le lecteur serait toujours programmé par l'auteur, impliqué dans la trame sinon la geste de l'œuvre, à l'instar du spectateur au théâtre. Or rares sont les auteurs qui ont excellé dans cette mise en scène sinon en condition du lecteur comme Kafka. C'était comme une chenille qui tisserait son cocon pour elle-même ne saurait quel papillon et nous en sommes réduits à voltiger et à butiner autour de son œuvre en quête de papillons. En définitive, ce n'est pas la honte, tant redoutée, qui lui a survécu, mais la gloire. Précisément parce qu'il a vécu dans la hantise de la honte.

Kafka écrit à rebours de la littérature, de la narration, voire de la phrase. Il resserre tant les mailles de sa narration qu'on passe à côté de la situation humaine telle qu’il la décrit et la décrie. C'est un univers d'où l'espoir est exclu, du moins n'est-il accordé qu'aux amei ha-aretz, aux vagabonds dans L'Amérique et aux aides dans Le Château, tous ces êtres sans caractère, inachevés, qui hantent le monde davantage qu'ils ne l'habitent et qui seront enterrés dans leur espoir – leur inconscience – davantage que sous terre. Dans Le Procès, K. se moque de la Loi, s'accommode de son manège, se soumet volontiers à ses rouages. Il la méprise tant qu’il ne cherche pas à la tourner, voire la comprendre. Il ne sait qu’en dire ni qu’en penser sinon qu'il la trouve ridicule, de même que ses procédures, ses acteurs et ses lieux. Il en est réduit à ressasser ses ordonnances : « Nous autres – je parle ici sans doute au nom de beaucoup de gens – n'avons pris conscience de nous-mêmes qu'en ressassant les ordonnances de la Direction suprême, et nous avons compris que, sans la Direction, ni notre sagesse scolaire ni notre intelligence humaine n'auraient suffi pour accomplir l'humble fonction qui était la nôtre à l'intérieur du grand Tout[18]. » Dans Le Château, K. ne cherche plus à comprendre, il tente de s'extraire du manège bureaucratique où il est pris. Le premier K. est encore jeune, inconscient, pétulant ; le second est plus mûr, endurci, obstiné. Les autres personnages sont autant de ratés d'une création qui ne débouche pas. Cette œuvre inachevée, exaltée par-ci, sobre par-là, portée par un acharnement irrépressible, commentaire sur commentaire, fragment sur fragment, serait une production kabbalistique – la dernière. On est pris dans la souricière de sa vie et l'on n'a de cesse d'en sortir. La seule issue porterait encore Dieu comme nom. Les kabbalistes exploraient cette issue, tour à tour inspirés, illuminés et hallucinés. Or celle-ci est interdite à Kafka auquel il ne restait qu’à ruminer l'envers du sens, marmonnant on ne sait quoi d'une voix qui ne trouverait d'écho ni dans sa vie ni dans celle de son entourage, ni sur terre ni au ciel. On est au seuil de l'abîme qui guette la solitude, au bord de la démence, à la veille de mourir. On se trouve sous l'assaut de l'inconnu, on mène l'assaut à l'inconnu. On est coincé entre deux inconnus, celui que nous incarnons et celui que nous composons. D'une certaine manière la mort s'impose comme la seule résolution à l'énigme de la vie, à la croisée de la présence vertigineuse et de l'absence irrémédiable. Dans cette impossibilité de sortir de soi, on chercherait un brouillon de salut dans l'écriture – un divertissement et une diversion. Dans une kabbale : « Il est vrai qu'une telle tâche exige du génie, un génie combien incompréhensible qui s'enracine à nouveau dans les anciens siècles ou recrée les anciens siècles[19]. » La kabbale serait délire du non-sens en quête d'un sens qu'on ne trouverait que dans le sillage de Dieu. Or Dieu n'était pas présent, quoi qu'on dise, dans l'univers de Kafka.

Brod note que le mot « juif » ne paraît pas une seule fois dans les écrits de son ami. Malgré les douleurs qu’il endurait pour tenter de se donner une œuvre, Kafka n'était pas un grand passionné et l'on ne sait comment caractériser l'intérêt qu'il portait au judaïsme, au sionisme, voire à la littérature. C'était un homme détaché plutôt qu'engagé. Il n'était ni des meneurs ni des militants et il se trouvait plus volontiers entraîné qu'il n'entraînait les autres. Il ne cherchait pas à savoir, il cherchait à écrire, même il ne savait pas pourquoi il écrivait. Il ne cherchait pas à vivre, il cherchait à survivre, même s’il ne savait pas pourquoi. Il ne cherchait pas à s'éclaircir sa condition juive, il la traînait sur lui et autour de lui. Il ne cherchait pas à légitimer le sionisme, il écoutait ses discours et caressait, à son habitude, des velléités d'immigration en Palestine. Il n'était ni judaïsé ni assimilé, ni écrivain ni philosophe, ni attiré par le sexe ni révulsé par lui. Il s'est trouvé que Kafka s'intéressait au judaïsme et au sionisme parce qu'il était juif de naissance, qu'il vivait dans un environnement juif, qu'il n'avait pratiquement que des relations juives. Sa biographie n'en est pas moins un modèle de biographie juive. Peut-être la plus éloquente de ce début du XXe siècle. Il n'avait pas de solides amarres avec le judaïsme ; il n'avait pas de berceuses liturgiques ; il n'avait pas des souvenirs particulièrement attachants ; il n'avait pas de modèles à imiter. Son judaïsme sonnait creux et c'est parce qu'il sonnait creux que la perspective de s'en démarquer ne l’a pas même effleuré. Rien ne le retenait dans le giron du judaïsme, rien ne l'en excluait. Pour certains, il passerait pour un am ha-aretz ; pour d'autres, pour un rabbin sans doctrine. Les commentateurs judaïques de Kafka ont vu dans son œuvre une tentative théologique de surmonter la rupture avec le judaïsme : « C'est une théologie du reniement », écrit Felix Weltsch, « de l'absence de tout salut et de quête désespérée de salut[20]. » Kafka était peut-être perdu, il sentait néanmoins les conditions propices à un nouveau sursaut du judaïsme. Il ne savait lequel ; il savait seulement, comme beaucoup d’autres, que le sionisme entravait ou reportait ce renouveau : « Toute cette littérature est assaut contre les frontières et, si le sionisme n'était intervenu, elle aurait pu aisément aboutir à une nouvelle doctrine secrète, une nouvelle kabbale. Il lui reste des dispositions pour cela. Il est vrai qu'une telle tâche exige du génie, un génie combien incompréhensible qui s'enracine à nouveau dans les anciens siècles ou recrée les anciens siècles et ne dépense pas toutes ses forces dans ce travail, mais commence seulement à les dépenser[21]. » Cela explique qu’il se soit trouvé nombre de commentateurs pour déceler dans son œuvre une nouvelle variété de kabbale dans la riche production – qui va du Livre de la Création à L'Etoile de la Rédemption de Franz Rosenzweig en passant par Le Livre de la Splendeur (le Zohar) – dont nous ne comprenons, malgré les recherches historiques et critiques, ni les dessus ni les dessous. Dans le cas de Kafka, ce serait une kabbale qui aurait oublié ses sources et qui n'attendrait plus rien. On retrouve la même compulsion et la même hallucination. Le même acharnement aveugle de l’écriture, contre et en quête d'on ne sait quoi. Sinon que dans son cas, la kabbale ne se tresserait pas de versets et ne se coulerait pas dans un moule pseudépigraphique. Dieu n'est plus, peut-être n'a-t-il jamais été, on n'en traîne pas moins dans le sillage sa parole et de son silence. Les kabbalistes étaient prétentieux sinon vaniteux. Ils prétendaient restituer la grandiose trame de la création et descendre aux racines des âmes. Kafka était modeste et sournois. Il parle toujours de Dieu sur le seul mode encore légitime – celui de la dérision qui tourne à l'autodérision. Sa kabbale clôt la kabbale.

Le Job de Prague

On ne comprend pas vraiment les ressorts littéraires de Kafka. On n'aurait que le haut de la personnalité, le bas resterait immergé dans ses textes pour l'éternité. Pour les psychiatres autant que pour les lecteurs. L’acharnement s'était mu en plaie et celle-ci sécrétait du génie. On ne sait pas, on ne saura pas. Il reconnaît à demi-mots le caractère psychiatrique de sa plaie, il récuse les prétentions thérapeutiques de la psychanalyse. C'était un homme désancré, « déterritorialisé », pour reprendre Deleuze, qui poussait la diasporisation à bout, de soi autant que des autres, se condamnant à une détresse qui n'aurait pas de remède. Il continue de s'agiter comme le lui dicte l'inexpugnable noyau qui commande sa personnalité même si ce noyau ne présente plus de sens. Lui-même propose une topologie plus comportementale que psychanalytique. Trois lieux, trois cercles, trois instances. Un noyau inextirpable – A – explique pourquoi l'on est tenu par ceci ou par cela, donne sens et/ou non-sens à la vie, dicte les tourments et les désirs. Un second noyau – B – dicte l'action. Un troisième – C – détermine la relation, souvent maladive, à soi qui dicte le comportement : « C agit sous la pire pression et dans la sueur de l'angoisse (existe-t-il pire sueur que la sienne ? elle lui jaillit du front, des joues, des tempes, du cuir chevelu, du crâne entier). C agit donc par crainte plus que par intelligence ; il fait confiance, il croit qu'A a tout expliqué à B et que B a tout compris et transmis comme il faut[22]. » On ne traiterait ses troubles qu'en changeant A. Or c'est le noyau de notre être et l'on ne peut le changer. Ni les thérapies ni les prêches ne réussiraient. On est, pour le meilleur et pour le pire, ce qu'on est. D'une certaine manière, l'impuissance est inhérente à l'humain. Chacun aurait son impuissance, ses troubles, ses étrangetés. On n'a pas prêté attention à cette structuration de l'humain. Kafka considère son existence comme « une perche inutile couverte de neige et de givre, plantée légèrement et de travers dans le sol, sur un champ retourné de fond en comble, à la lisière d'une grande plaine vue par une sombre nuit d'hiver »[23].

Kafka était à part. De l'humanité. De la société. Du monde. Malgré ses protecteurs et ses protégés, hassidiques pour la plupart, et ses amis, sionistes pour la plupart. Aux exhortations de Brod, l'incitant à guérir pour s'acquitter de ses travaux littéraires, il répond, triste et désabusé à la fois : « Ce que tu me donnes comme tâche, un ange peut-être aurait pu l'accomplir au-dessus du lit conjugal de mes parents, ou plutôt : au-dessus du lit conjugal de mon peuple, à supposer que j'en aie un[24]. » Brod égrène des louanges pour restituer la singularité de son ami. Il était mordant sans être méchant. Il se glissait dans ses mots et les mots galbaient ses observations. Il imprimait la poétique de son esprit à ses phrases qui en devenaient plastiques. C'était un véritable artiste des lettres – au-delà de l'écrivain. Il était si prude qu'il ne connaissait pas les limites de la pudeur. Il n'avait pas de bras. Ni pour enlacer ni pour lutter. Malgré son habileté de rameur, il allait à la dérive. Dans le rêve de la réalité dont il ne comprenait ni les dessus ni les dessous. Sinon qu'il en était une épave de héros. Le rêve de vivre devait tourner au cauchemar de vivre. Pendant le trop court et trop long temps que dura sa vie : « Il ne me manque rien, sinon moi-même[25]. »

C'était un grandiose et malheureux personnage. Sans bouée de sauvetage. Un Job de Prague : « Quand je regarde en moi, je vois encore pêle-mêle tant de choses vagues que je ne puis même pas justifier précisément l'aversion que j'éprouve pour ma propre personne ni la prendre entièrement pour moi[26]. » Il entra dans l'histoire des lettres comme le chroniqueur de la chute humaine dans un univers contre lequel on n'aurait plus le recours d'un autre monde : « A quoi bon souffrir d'avoir été jeté du haut de je ne sais quel ciel sur cette terre noire hérissée de piquants[27]? » Le dénouement de sa vie est différent de celui de Job. On ne trouve chez lui ni repentir, comme le laisse entendre Brod, ni rétablissement. Si ce n’est la promesse d'un mariage à Dora qui n'eut pas lieu et qui n'aurait peut-être pas eu lieu. Brod précise : « Job apparaît d'emblée à autrui aussi bien qu'à lui-même, comme un juste sans défaut, alors que Kafka éprouve profondément son imperfection[28]. » Il vivait dans la crainte permanente de succomber à la folie et cette crainte s'accentuait et s'atténuait tour à tour avec la maladie et la hantise de la mort. La folie serait humaine, l'humanité serait folie. On est présent sans savoir où l'on est et pourquoi l'on est là. On attend qu'on nous le dise. Or personne ne dit rien. Sinon des mensonges. Des impostures. On serait tous plus ou moins fous parce qu’impuissants. Certains plus que d'autres. Les plus rebutants sont encore ceux qui font raison de leur folie et se laissent dicter leur présence au monde par elle. Peut-être un trait pharisien, peut-être un trait christique (à moins de considérer le christianisme comme une exacerbation du pharisianisme). Les plus sobres seraient encore ceux qui se tiennent à l'écart du monde et de son manège. Sans s'exalter de leur retraite ou de leur exclusion : « La non-folie consiste à se tenir en mendiant devant le seuil, à l'écart de la porte, pour y pourrir et s'effondrer[29]. » Kafka était hors-humain, de l'autre côté, démoniaque autant qu'angélique, d'un angélisme démoniaque ou d'un démonisme angélique. Ce n'était plus un homme, mais un monstre au sens noble du terme. Un génie de la sensibilité. Un artiste de l'observation et de l'introspection. Un maître de la pénétration. Un montreur de choses. C'est cette sensibilité qui pave la voie à l'auto-accusation, à la non-résistance, à la souffrance. Il ne cherchait pas pour autant à l'ériger en levier de quoi que ce soit. Ni pour tirer des leçons ni pour donner des conseils. On ne peut l'exalter, comme chez un Kierkegaard, sans succomber à la vanité et rien n'est plus dérisoire et absurde que la vanité de donner à son calvaire l'envergure d'une philosophie ou d'une théologie, même si de son aveu la question du sens s'inscrit « dans ces bas-fonds »[30]. On ne convertit pas ses contrariétés, ses petites misères, ses dérisoires impuissances en leviers du sens. La variété de sa plaie porte désormais un nom : Kafka.

Kafka est à la fois le raté et le génie. L'incrédule et le crédule. L'introverti et l'excentrique. Ceci et cela. Partout il traite de deux personnages dans le même personnage, sans les distinguer l'un de l'autre et c'est peut-être ce procédé, parmi nombre d'autres, qui nous séduit et nous perd. Il était tellement pris par lui-même qu'il n'aurait livré qu'un seul combat : le combat permanent avec lui-même. Un être attiré par le commerce des hommes qui entrave sa vocation littéraire et un être totalement pris par sa vocation littéraire qui lui interdit le commerce des hommes. Ce dédoublement est si général que partout Kafka est lui-même et un autre, à la fois vrai et faux. Il se considère volontiers comme un être mensonger demandant qu'on lui passe ses mensonges alors que rien ne l'horripile autant que le mensonge. Il reconnaît : « Il y avait et il y a toujours en moi deux êtres qui se combattent[31]. » L’un déterminant le cours de la vie de l’autre : « Le premier est dépendant du second ; jamais, jamais pour des raisons intérieures, il ne serait en mesure de l'abattre ; au contraire, il est heureux quand le second est heureux ; et quand, selon toute apparence, le second est sur le point de perdre, il s'agenouille auprès de lui et ne veut plus voir rien d'autre que lui. » Mais il lui arrive de ne plus savoir qui est engagé dans quelle lutte avec qui et c'est cette confusion qui l'épuise : « Ces deux qui se battent en moi, ou, plus exactement, dont le combat, […], est ce qui me constitue, ces deux-là sont un homme bon et un mauvais ; par moments, ils échangent leurs masques, le combat confus n'en devient que plus confus encore ; mais, pour finir, lors des chocs en retour, j'ai pu croire malgré tout jusqu'à ces derniers temps que la chose la plus invraisemblable arriverait (le plus vraisemblable eût été un combat perpétuel)…[32] » Lui-même ne savait pas vraiment quand il était l'un et quand l'autre. Il recourt souvent à des métaphores où ce dédoublement prend une plasticité restituant la cruauté de ses tourments – « comme si j'avais reçu mission… d'enfoncer un clou dans une pierre ; je suis à la fois l'ouvrier et le clou[33]. » En définitive, ce serait l'homme bon, poussé à bout, n'en pouvant plus, qui aurait craché du sang pour gagner l'indulgence du mauvais.

Plutôt que se réconcilier avec lui-même, Kafka se plaignait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Il ne faisait rien pour sortir du bourbier de sa vie, ni démissionner ni quitter le domicile familial où il habitait en sandwich entre ses parents et leurs invités, « dans ma chambre entre la salle à coucher et la salle séjour ». Il en vint à trouver dans la solitude le meilleur refuge contre le harcèlement dont il se sentait victime. De la part de son père, de ses proches, de ses amis. Il reconnaît dans une lettre à Felice : « Je me précipite dans la solitude comme l'eau dans l'océan[34]. » A Milena aussi il lance sur un ton nietzschéen : « Allons-nous-en dans la forêt[35]. » Kafka parle ouvertement et crûment de ses mésententes et de ses mécontentements par sincérité et peut-être aussi parce qu'il y trouvait un plaisir pervers : « A tenir des propos de ce genre j'éprouve en même temps presque jusqu'à la surface de moi-même un sentiment de plaisir et d'apaisement[36]. » Milena nous a laissé un portrait étonnant de lui. Un homme pris de vertige permanent. Il n'était pas plus porté aux choses théoriques que pratiques. Ni sens de la mesure ni sens de la démesure. Un maniaque extrême, possédé par les démons de l'incertitude, de l'indécision et de l'indétermination. Un funambule parmi les hommes. Un ange. Un ascète. Un être entier. D'un autre monde, d'un autre âge. Un anachorète dans la flamboyante ville de Prague. Un Christ qui au bord de l’abîme soupirerait : Père, pourquoi m’as-tu mis au monde ? 

Le succès d’un échec

Kafka passa sa vie à lutter et à résister. Contre la corvée du travail. Contre la solitude du célibat. Contre le bruit domestique et public. Contre un père despote. Contre lui-même. Il n'était rien, il était condamné, il ne sera rien. Il n'avait pas vraiment de mère, malgré la sollicitude de sa mère, ni de sœurs, malgré l'admiration qu'elles lui vouaient. Il eut un destin tragique, condition sine qua non pour entrer dans le panthéon des grands maîtres. Il a été accablé par cette impuissance qui entrave la vie et cultive, en guise de compensation, le génie. Il incarnait l'échec, coulé dans sa vie et dans sa production. D'un côté, son œuvre est un échec monumental ; de l'autre, un succès monumental. On ne sait pour autant en quoi il a échoué ou réussi. Il entame des textes indéterminés et indécis qu'il ne conclut pas, peut-être parce que leur conclusion entamerait leur mystère, et quand il lui arrive tout de même de les conclure – comme dans La Métamorphose ou La Colonie Pénitentiaire – c'est un véritable tour de génie. Il ne voulait pas davantage réussir en littérature que dans le travail, peut-être parce que le succès l'aurait acculé à des choix qu'il ne pouvait assumer et aurait requis des conversions devant lesquelles il reculait. De retour d'une mission de conciliation qu'il avait remplie haut la main en tant que juriste, il ne trouve rien à se dire que : « Tu aurais dû te défendre contre le succès[37]. » L'échec guette, il est la règle ; le succès est une exception, d’autant plus inintéressant qu’il dédramatise et desserre la pression à… réussir. Comme dans cette tentative de couper une miche de pain en deux. Elle résiste au couteau sous le regard sidéré des enfants auxquels le père réplique : « Pourquoi vous étonnez-vous ? Le fait que quelque chose réussisse n'est-il pas plus surprenant que le contraire ? Allez vous coucher, j'arriverai peut-être tout de même à mes fins[38]. » Pourtant, Kafka passe désormais pour incarner l'écrivain par excellence, entravé dans son sacerdoce, « moi qui suis réduit aux mots, ici et par nature »[39].

La condition et le destin particuliers de Kafka ne sont pas moins importants que son œuvre. Ses lettres que ses romans, son journal que ses nouvelles. S'il n'avait eu ce destin, il n'aurait pas produit cette œuvre et son œuvre n'aurait pas connu le destin qui est désormais le sien. C'est le rare alliage entre l'homme et l'œuvre qui donne à l'un son envergure et à l'autre sa portée. On ne peut percer, ne serait-ce que partiellement, l'énigme de l’œuvre sans s'accrocher aux traits de son auteur et sans convertir sa vie en pivot du déploiement de son écriture et en clé de sa compréhension. C'est peut-être vrai de tout grand auteur, ce l'est davantage de Kafka. Son atelier d'écriture se résorbe à son personnage. Ses rêves et ses ambitions, ses tentations et ses inhibitions, ses craintes et ses espoirs, ses exaspérations et ses distractions. On est presque tenté de dire : « Dites-moi qui était Kafka, donnez-moi le nœud de son personnage, et je dénouerai pour vous son œuvre. » Pourtant aucun auteur n'a autant parlé de lui sans dire grand-chose et n'a autant parlé de Dieu sans prononcer son nom. Kafka était entravé dans sa recherche de soi et de Dieu ; on restera entravé dans nos recherches sur lui et sur son œuvre. C'était un personnage raide, réglé comme seul peut l'être un juriste contre son gré, un insomniaque cherchant dans l'insomnie des heures creuses pour noircir des pages blanches, un maniaque des lettres qui désespérait de son génie et de son talent, un hypocondre qui succombait à ses maladies imaginaires, un végétarien qui n'arrivait pas à établir ses menus et encore moins à s'entendre sur leurs vertus, un soupirant éternel, balançant entre le mariage et le célibat et trouvant son exutoire avec des prostituées. C'était un célibataire endurci, un écrivain endurci, un incrédule endurci…, un Golem comme seule Prague pouvait en donner. On avait prononcé comme un verdict le condamnant à disparaître dans l'inconnu sinon à se noyer comme pour le héros du texte obscur et prémonitoire du Verdict, où l'on assiste à une étrange querelle entre un père atrabilaire et imprévisible et un fils dévoué, attentionné et loyal. On l'imagine bien mourant avec ces mots dans la bouche : « Chers parents, je vous ai pourtant toujours aimés ![40] »

C'était un nazir, voué au service d'un Dieu qui ne lui parlait pas et qui ne l'attelait pas moins à sa table de travail. Il ne prenait pas plus de viande que de vin. Il n'était pas de ce monde, il n'était pas d'un autre. Il n'était pas résident, il n'était pas étranger. Il n'était nulle part, il ne souhaitait aller nulle part. Toute la terre vacillait sous ses pieds, comme pris « d'un mal de mer sur la terre ferme ».[41] C'est l'homme-hors-de-tout qui assiste, penaud, à l’on ne sait quelle parade où l'on ne distingue pas entre le rêve de la réalité :

« C'est un bien joli travail, et qui fait beaucoup d'effet, cette cavalcade que nous appelons la Cavalcade des Rêves. Nous la montrons déjà depuis des années ; celui qui l'a inventée est mort depuis longtemps, de phtisie, mais cette part de son œuvre posthume est restée et nous n'avons encore aucune raison d'éliminer la Cavalcade de nos programmes, d'autant moins qu'elle ne peut être imitée par nos concurrents, elle est, tout incompréhensible que cela paraît à première vue, inimitable. Nous la plaçons généralement à la fin de la première partie, elle ne conviendrait pas pour la fin du spectacle, ce n'est rien d'éblouissant, rien de précieux, rien dont on puisse parler en rentrant de chez soi ; la représentation doit finir sur quelque chose qui reste inoubliable même pour la tête la plus grossière, quelque chose qui sauve toute la soirée de l'oubli, cette Cavalcade n'est rien de tel, en revanche elle se prête[42]… »

Kafka n'était pas de la représentation. Il en était exclu par quelque chose d'intérieur qu'il ne cernait pas. De son poste d'observateur, inexpugnable, il suivait le manège, en artiste de la scène, du geste, de la réplique. La rue est le lieu où l'on n'est personne. Surtout pas soi. Kafka n'était pas particulièrement persistant ou pugnace. Il ne se déterminait pas sans céder à l'inanité de l'effort ou à la vanité des choses, à l'instar de ce gardien de Kalda où ne passent presque pas de trains et où ne descendent ni ne montent presque pas de voyageurs : « J'étais trop léger, ou pour mieux dire, je n'étais pas léger, ma propre personne me tenait trop peu à cœur pour que je tinsse à faire beaucoup d'efforts [43]» C'est ce qui attend le génie quand le Grand Patron n'est plus présent.

Kafka s'est donné une âme errante, de celles qui ne sont admises ni au paradis ni en enfer, naviguant dans le vide, poussée par les vents de la mort. Un jour, je présume, on descellera sa tombe pour étudier je ne sais quoi à partir de ses restes. Peut-être le ressuscitera-t-on. Il serait alors le premier étonné du succès que rencontre son œuvre et des interprétations et mésinterprétations auxquelles elle donne lieu. Lui-même la trouverait toujours en deçà de ses attentes et demanderait à réintégrer son tombeau : « Je dois avouer qu'un jour j'ai beaucoup envié quelqu'un : il était aimé, bien gardé, par la force et par la raison, paisiblement étendu sous des fleurs[44]. » Dans Le Procès, Kafka a cette dernière phrase qu’il reprend dans La Lettre à son père : « Il craint que la honte ne lui survive. » La honte lui a survécu. Sous la forme d'une œuvre monstrueuse et géniale. De laquelle nul n'aurait honte. Pour l'éternité. Désormais on ne peut concevoir les lettres universelles sans Kafka pour la simple raison que son œuvre pointe une… sépulture. De la kabbale de la littérature. Avant lui, c'était passionnant ; après lui, ce n'est plus que divertissant ou assommant.

Benjamin nous a laissé à sa manière le récit de sa rencontre avec Kafka. Il le tire du côté d'une modernité où tout se déliterait en ce que l'on nommerait l'a-sens plutôt que le non-sens pour le situer au-delà de la question du sens et du non-sens. Les traditions seraient plus vermoulues que ruinées ; les mythes plus étranges que creux. On ne se reconnaîtrait pas. Ni sur la photographie qui renvoie de nous une image déformée et déformante ni dans la voix que conserve son enregistrement. On est étranger à soi parce que nous n'avons de soi que des renseignements traités par les techniques d'enregistrement, de conservation et d'archivage. Dans cet univers, la littérature tournerait à vide pour restituer le rien. Par accablement ou par résignation. Par force de caractère ou par absence de caractère. C'est un peu Benjamin qu'on retrouve dans son Kafka. Mais il a raison de nous dissuader de chercher un sens à sa narration. Elle n'aurait pas plus de sens que l'univers sur lequel elle porte ou qu'elle concerne : « L'œuvre entière de Kafka est un catalogue de gestes qui, pour l'auteur, ne possèdent pas d'emblée un sens symbolique déterminé, mais se trouvent constamment repris dans de nouveaux contextes, de nouveaux arrangements expérimentaux autour d'un tel sens[45]. » Benjamin aurait à l'esprit les procédés talmudiques de décontextualisation et de recontextualisation de bribes de versets. On invoque les versets pour étayer ses positions et parvenir à des décisions. Les bribes sont détournées de leur sens originel pour revêtir un sens nouveau. Benjamin cède, lui aussi, même si c'est modérément, à l'interprétation judaïque de l'œuvre de Kafka. En revanche, on n’est pas près de reconstituer l’impossible rencontre entre Kafka et Pessoa, tant on baratine sur ses hétéronymes sans rien en dire…

[1] F. Kafka, Lettres à Felice, du 14 au 15 janvier 1913, La Pléiade, vol. IV, p. 232.

[2] F. Kafka, Lettres à Felice, du 13 au 14 mars 1913, La Pléiade, vol. IV, p. 333.

[3] F. Kafka, Lettres à Felice, le 28 septembre 1912, La Pléiade, vol. IV, p. 5.

[4] F. Kafka, Lettres à Felice, le 3 décembre 1912, La Pléiade, vol. IV, p. 119.

[5] F. Kafka, Lettres à Felice, le 21 janvier 1913, La Pléiade, vol. IV, p. 245.

[6] F. Kafka, Lettres à Felice, du 7 au 8 février 1913, La Pléiade, vol. IV, p. 279.

[7] F. Kafka, « L'examen », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 588.

[8] F. Kafka, « Souvenir du chemin de fer de Kalda », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 294.

[9] F. Kafka, « Souvenir du chemin de fer de Kalda », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 296.

[10] F. Kafka, « Souvenir du chemin de fer de Kalda », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 297.

[11] F. Kafka, « C'est un mandat », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 549.

[12]  F. Kafka, « Un commerçant était grandement… », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 353.

[13] F. Kafka, « Onze fils », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 447.

[14] F. Kafka, « Le gardien du tombeau », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 428.

[15] F. Kafka, « Lors de la construction de la muraille de Chine », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 477.

[16] F. Kafka, « Les Recherches d'un chien », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 706.

[17] F. Kafka, « Les deux testaments », La Pléiade, vol. IV, p. 1196.

[18] F. Kafka, « Lors de la construction de la muraille de Chine », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, pp. 478-9.

[19] F. Kafka, Journaux, le 16 janvier 1922, La Pléiade, vol. III, p. 520.

[20] F. Weltsch, « La conscience historique de Franz Kafka », dans Perakim mi-Morashtah shel Yahadout Guermania, Hakibbutz Hameuchad, 1975, pp. 143-56.

[21] F. Kafka, Journaux, le 16 janvier 1922, La Pléiade, vol. III, p. 520.

[22] F. Kafka, Lettres à Milena, La Pléiade, vol. IV, p. 1106.

[23] F. Kafka, Journaux, le 5 décembre 1914, La Pléiade, vol. III, p. 370.

[24] Lettre à Max Brod, le 12 octobre 1917, III, p. 819.

[25] Cité dans M. Brod, Franz Kafka, Folio / Gallimard, 1972 (1945), p. 106.

[26] F. Kafka, Lettres à Felice, du 19 au 20 février 1913, La Pléiade, vol. IV, p. 298.

[27] F. Kafka, Lettres à Felice, du 25 au 26 février 1913, La Pléiade, vol. IV, p. 309.

[28] M. Brod, Franz Kafka, p. 246.

[29] F. Kafka, Journaux, le 4 décembre 1913, La Pléiade, vol. III, p. 321.

[30] F. Kafka, Voir Lettre à Max Brod, mi-novembre 1917, La Pléiade, vol. III pp. 834-35.

[31] F. Kafka, Lettres à Felice, fin octobre – début novembre 1914, La Pléiade, vol. IV, p. 653.

[32] F. Kafka, Lettres à Felice, le 16 octobre 1917, La Pléiade, vol. IV, p. 827.

[33] F. Kafka, Lettres à Milena, La Pléiade, vol. IV, p. 918.

[34] F. Kafka, Lettres à Felice, le 26 septembre 1916, La Pléiade, vol. IV, p. 768.

[35] F. Kafka, Lettres à Milena, La Pléiade, vol. IV, p. 969.

[36] F. Kafka, Lettre à Grete Bloch, le 7 février 1914, Lettres à Felice, La Pléiade, vol. IV, p. 514.

[37] F. Kafka, Lettres à Felice, le 26 novembre 1912, La Pléiade, vol. IV, p.  97.

[38] F. Kafka, « Une grosse miche de pain… », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 621.

[39] F. Kafka, Lettres à Felice, du 17 au 18 mars 1913, La Pléiade, vol. IV, p. 339.

[40] F. Kafka, « Le Verdict », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 191.

[41] F. Kafka, « Description d'un Combat », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 27.

[42]F. Kafka, « C'est un bien joli travail… », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 647.

[43] F. Kafka, « Souvenir du chemin de fer de Kalda », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 299.

[44] F. Kafka, Lettres à Milena, La Pléiade, vol. IV, p. 1114.

[45] W. Benjamin, « Franz Kafka », Œuvres, vol. II, Folio/Gallimard, 2000, p. 424.