LE CHANT DU LIVRE : LA BABEL DE PAPIER

18 Aug 2023 LE CHANT DU LIVRE : LA BABEL DE PAPIER
Posted by Author Ami Bouganim

On ne sait quelles étaient les mœurs de Babel, on sait seulement que ses hommes parlaient la même langue et qu’ils s’échinaient à bâtir une tour qui se proposait peut-être en autel – le plus commun et monumental au monde. Babel venant de Bab El ou Porte de Dieu, on incline à voir en elle un monument érigé en l'absence de Dieu à son absence. Le texte biblique serait partiellement humoristique. Malgré le gigantisme de la tour que l’on dresse pour aller prospecter le ciel, Dieu doit encore descendre pour découvrir ce qui se trame sous lui :

« Or, toute la terre parlait un même langage avec les mêmes mots… Ils dirent : Allons ! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet (touche) au ciel et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas disséminés à la surface de toute la terre. L'Eternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. L'Eternel dit : voici un seul peuple ! Ils parlent tous un même langage, et voilà ce qu'ils ont entrepris de faire ! Maintenant il n'y aurait plus d'obstacle à ce qu'ils auraient décidé de faire. Allons ! descendons ; et là, confondons leur langage, afin qu'ils n'entendent plus le langage les uns des autres. L'Eternel les dissémina loin de là sur toute la surface de la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville. C'est pourquoi on l'appela du nom de Babel, car c'est là que l'Eternel confondit le langage de toute la terre, et c'est de là que l'Eternel les dissémina sur toute la surface de la terre » (Genèse 11, 1-9).

Le commentaire rabbinique est ambigu. D'un côté, il loue le langage unique des Babéliens ; de l'autre, il réprouve leur audace. Il ne s’interroge pas sur la nature du langage qui leur permit de croire qu’ils pouvaient accéder au ciel. Trois à cinq mille ans plus tard, considérant ce qui se passe de nos jours, on ne peut que s’engager dans des spéculations somme toute aléatoires. L’idée d’un langage commun n’a cessé de hanter l’humanité. On connaît la tentation pour une langue universelle, un esperanto qui s’attache encore de nos jours de pittoresques partisans. On est surtout impressionné par la conquête des échanges et des esprits par l’anglais et amusé par le combat de coq que lui livre le français. On ne peut écarter surtout le langage logique-mathématique sur lequel se trameraient les théories scientifiques couvrant les protocoles des observations dans les laboratoires ou les télescopes. Dans un mince traité d’une cinquantaine de pages, intitulé « Traité logico-philosophique », Ludwig Wittgenstein privilégiait au début du XXe siècle le déploiement logique auquel tout langage devait se plier pour que ses propositions soient positives et fassent science sinon sens. Toute proposition dérogeant à sa logique était écartée comme métaphysique. Wittgenstein ne résista pas longtemps à son monisme logique et dut convenir, dans une seconde période, que le langage logique autorisant la science n’est qu’un « jeu de langage » parmi d’autres et que ceux-ci articulent ou déploient autant de « formes de vie » (sphères) telles l’éthique, l’esthétique et… le commerce. Les tracés entre les sphères interdisant les transitions entre elles, on ne cesse de commettre des transgressions linguistiques, s’exposant à des mécompréhensions, sitôt qu’on parle d’une sphère en des termes qui relèvent d’une autre, comme lorsque le philosophe des sciences traite de religion ou un maître d’esthétique donne des instructions morales. Le langage logique de Wittgenstein éclatait en mille et un jeux de langage dont chacun aurait sa logique interne propre. Ce n’était pas dire pour autant que les chercheurs dans les sciences naturelles ne sont pas liés par le même langage logique et ne sont pas tous mobilisés à la construction d’une tour dont on ne sait si elle ne mènera un jour à la lune ou n’avortera d’un robot transgénique, voire génético-numérologique doué de l’on ne sait quelle prétendue intelligence artificielle. La bombe nucléaire n’a pas arrêté la cavalcade des sciences naturelles, rien ne l’arrêterait sinon… Dieu.

Le langage commun le plus terrible est encore le langage totalitaire. On dit ceci ; on pense autre chose ; on ne dit pas cela. On parle tous d’une même voix que personne n’écoute vraiment. On recourt à des clichés et l’on s’exécute ou se dérobe pour ne pas risquer sa vie. On redoute des poursuites ou des représailles. On se trouve embarqué dans des chantiers où la vie est d’autant plus gratuite qu’elle n’a pas d’importance et ne trouve de sens que dans l’érection de tours qui se dresseraient, même quand elles se réclament de Dieu, contre le ciel. La tâche devient si ingrate et répétitive que l’on ne s’entend plus sur les chantiers : « Quand l'un disait à l'autre : "Donne-moi de l'eau." On lui donnait du sable. Ils se disputaient et s’infligeaient des blessures à la tête. "Apporte-moi une pelle." On lui donnait un râteau. Ils se disputaient et s’infligeaient des blessures à la tête » (Genèse Rabba, Yalkout Shimoni). Les dirigeants – les patrons ? – prennent des mesures qui confinent à la terreur. On arrête ; incarcère ; rééduque ; enchaîne. Les victimes se plaignent. Dieu entend leurs cris, vient à leur secours et c'est grâce à lui qu'ils se libèrent de la tutelle de leurs maîtres, leurs patrons… leurs dirigeants. Un beau jour la tour s’écroule sur ses contremaîtres et ses ouvriers. C’est la débâcle ou la Perestroïka. Les Babéliens n'ont pas été exterminés comme dans le cas de la génération du déluge, parce que parlant la même langue, ils s'aimaient les uns les autres (voir Genèse Rabba). Dans le texte biblique, c'est Dieu qui multiplie et mêle les langues pour dissuader les Babéliens de poursuivre leur œuvre ; c'est lui qui sème la mécompréhension entre eux. C'était peut-être le premier rêve mondialiste, centré sur un seul temple, qui volait en éclats. Dieu se déclinerait en plusieurs langues, pour le meilleur et pour le pire, il pointerait de nouveau derrière chaque échec totalitaire, que ce soit en Russie ou en Amérique du Sud.

Le culte de la tour de Babel était peut-être celui du travail qui domine et programme tant nos vies. On ne saurait plus pour quelles raisons on trime autant. Pour gagner sa vie. Pour acquérir les richesses et tout ce qu'elles permettent. Pour s'oublier. Le travail ne sauve plus, le travail force, le travail perd. Le souci de la carrière l'emporte sur tout autre chose et l'on perd à la longue sa vocation. Dans la plupart des cas. On accumule sans cesse, pris dans un engrenage qui nous domine davantage que nous le dominons. Nous devenons des bêtes de labeur qui pratiquons le travail pour le travail. Selon un autre midrash, les Babéliens ont été dispersés parce que le rendement du travailleur était plus important que sa personne : « Quand un homme s'écroulait, on ne faisait pas attention à lui ; quand une pierre tombait on se désolait et pleurait : "Malheur à nous, quand remontera-t-on une autre à sa place" Et c'est Abraham qui passant par là maudit les Babéliens en ces termes : "Engloutis, Dieu, divise leur langue" » (Pirkei de Rabbi Eliézer). On a l'impression d’un culte auquel on se livrerait pour rien. Une civilisation claquemurée et, pour reprendre la Kabbale, « orpheline de Dieu », à moins que le travail – avoda en hébreu – ne se résorbe dans le service de Dieu – avoda en hébreu.

La tour de papier

Le passage biblique sur la tour de Babel serait le premier manifeste de la dissémination. On parle peut-être la même langue ; on ne se comprend pas pour autant. Les uns parlent de ceci, les autres de cela. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la tour de Babel s’est mise à ressembler à une tour en… papier. C’est la bibliothèque universelle où l’écrivain argentin Jorge Borges s'est taillé une place de choix en se déclarant citoyen du Babel des livres. Il ne se reconnait métaphysicien qu'autant qu'il a été perverti par les livres, désespéré et comblé à la fois, tournant en aveugle dans une bibliothèque désormais plus obscure que lumineuse :

« Moi, je dérive sans but aux confins

De l'immense et profonde bibliothèque aveugle. »

Borges se perd dans le labyrinthe des livres où les lecteurs, parce qu’ils n'ont pas les mêmes lectures, ne se comprennent pas. Dans sa Bibliothèque de Babel, les livres « enregistrent toutes les combinaisons possibles de symboles orthographiques, tout ce qu'il est possible d'imaginer d'écrire dans toutes les langues possibles... Tout : l'histoire minutieuse de l'avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue, fidèlement tenu à jour et conforme à la Bibliothèque, des milliers de catalogues faux, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue faux, l'Evangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le compte rendu véridique de ta mort, la traduction de tous les livres en toutes les langues, les interprétations de chaque livre dans tous les livres... » Borges se plait à brouiller les listes bibliographiques en inventant des livres fictifs, poussant la malice jusqu'à en présenter des recensions critiques.

Plutôt que comblé par les livres, le bibliothécaire déluré serait déréglé sinon débilité par eux. Dans sa stérilité littéraire, il se rit des lettres, pratiquant le trucage littéraire comme genre littéraire ultime : « Celui qui voudrait écrire un livre nouveau devrait posséder une force d'imagination assez immense pour lui faire oublier l'existence de la Bibliothèque ; mais Borges n'a pas d'imagination. Et d'autre part, il n'arrive pas plus à comprendre les livres dont il prend la défense : il ne sait plus les lire, il en confond les lettres, il en a perdu la clef, il feuillette de faux catalogues. Il ne lui reste plus qu'un moyen. Faire des résumés, ou des recensements très documentés et d'une grande érudition, de quelque livre peut-être oublié sur une étagère poussiéreuse de la Bibliothèque » (P. Citati, « L'Imparfait Bibliothécaire », L'Herne, J.-L. Borgès, 1981). Blanchot dit de Borges qu'il est « un homme essentiellement littéraire (ce qui veut dire qu'il est toujours prêt à comprendre le mode de compréhension qu'autorise la littérature) » (M. Blanchot, « Le Livre à Venir », p.140). Un fumiste des lettres, qui ne pouvait mourir puisqu'il ne prenait pas le temps au sérieux, vivant dans un univers qui ne serait qu'un mirage. Ce ne serait qu'une fiction, moi-même, qui me trouve lui accorder de l'intérêt, n’en serais qu'une, nous retrouvant, lui, moi et toi, dans la même éternité ou la même illusion. Borges assimile le monde au livre, le livre au monde, au point de prendre le livre pour l'archive du monde sinon de les identifier : « Mais si le monde est un livre, tout livre est le monde, et de cette innocente tautologie, il résulte des conséquences redoutables » (M. Blanchot, « Le Livre à Venir », p.141).

On ne sait que penser de la fascination de Borges, Georges Steiner ou Umberto Ecco pour Babel. C'est trop sophistiqué et critique. On n'est pas près de se remettre de cette manie de produire de la culture en procédant à sa critique. Dans tous les domaines. La peinture autant que la littérature. Nietzsche, pourtant l'un de ses pionniers, la dénonçait, elle et ses volcans qui exercent « à satiété l’art de faire bouillir la vase ». On ne sait plus qui a dit quoi. On accumule les commentaires. Les textes sur les textes. On ne sait plus qui sait quoi, on ne sait plus à qui se vouer. On se livre à une écriture échevelée, produisant du sur-texte sur le texte, sans grande considération pour le hors-texte, se berçant de l'illusion que le texte comblerait l'abîme qui pourrait béer dans le hors-texte. On écrit pour écrire ; on s'oublie dans l'écriture. Le discours bascule dans le babil – onomatopée de Babel – sinon dans le baratin – précieuse dégradation du babil natal. C'est l'ère de la dissémination, expression d'un désarroi philosophique qui recouvre un désarroi textuel : « Perdre la tête, ne plus savoir où donner de la tête, tel est peut-être l'effet de la dissémination » (J. Derrida, « Hors Livre », « La Dissémination », p.27). Dans cette dissémination, on se perd plutôt qu’on ne prend son plaisir. Les Babéliens nous compliquent la vie davantage qu'ils ne la réenchantent. Ils nous écrasent sous leur érudition, tellement talentueux qu'ils dissuadent tout talent.

Cette exaltation du texte pour le texte ne devrait pas induire en erreur. La civilisation babélienne reste plutôt technologique. La science n’est pas tant mue par le souci de savoir que par la prouesse technologique. Dans ce cas, la nouvelle tour de Babel symboliserait la surenchère technologique. On n'arrête pas de bâtir des tours de plus en plus hautes. On ne comprend pas pourquoi, peut-être pour irriter le ciel, sûrement pour le gratter. On n'arrive pas à renoncer à ses desseins ; on ne sait quand arrêter ; on n'a pas de critère d'échec ; on persiste jusqu'à la débâcle. On rivalise dans un promothéisme ostentatoire au point de provoquer une inversion dans le statut de l'homme. Il ne se serait posé en maître de la nature que pour se retrouver en définitive au service de la technologie et devenir un instrument. On se croit, pour reprendre une interprétation du Zohar, en haut alors qu'on est en bas. Les tours s’élevant vers l'abîme, elles sont condamnées à s'écrouler. On ne sait si dans l'avenir les séismes ne seront pas encore plus violents que ceux que nous avons connus jusque-là. L'histoire de Babel pose la question des limites à mettre à la surenchère technologique.

Les tours portent à son accomplissement la volonté de centralisation qui œuvre dans la ville moderne. On vit sous le régime de l'anonymat, dans une société impersonnelle. Sans curiosité pour le voisin du dessus ou du dessous. Ce n'est pas seulement l'incompréhension générale, c'est l'indifférence générale. Dans les grandes tours, concentrés sur un même lieu, on vit davantage repliés sur soi que lorsqu'on est dispersés. La dispersion n'est peut-être pas une si grande malédiction. L'homme dispersé est davantage intéressant que l'homme replié sur soi et concentré sur son intimité où tout serait permis du moment qu’on s’astreint aux convenances publiques. Cette immunité de la sphère privée contre toute intrusion de l’autorité morale serait le revers de la séparation des sphères. C’est ce qui exciterait l’inquisition religieuse, qu’elle soit judaïque, chrétienne ou musulmane, c’est ce qui paverait la voie aux totalitarismes. L’apôtre Jean traite Babel de « Grande Prostituée ». On serait tous à la limite des prostitués. On dit ceci, on pense cela ; on préconise ceci, on pratique cela. La prostitution serait une catégorie morale. Peut-être la catégorie morale – ou immorale – par excellence. De Babel dont le culte se réduirait au boniment, à la réclame, à la publicité. 

Photo : Cornelis Anthonisz (1547)