LE CHANT DU LIVRE : LA DISSEMINATION RABELAISIENNE

12 Aug 2022 LE CHANT DU LIVRE : LA DISSEMINATION RABELAISIENNE
Posted by Author Ami Bouganim

C'est toute l'érudition que Rabelais tourne en dérision. Il se moque des aliments de l'esprit autant que de l'estomac. Il ne comprend pas plus comment l’on peut ingurgiter des traités de scolastique, qui polluent la tête, que des victuailles, qui empuantissent l'estomac. C'est de la raillerie à grandes rasades et conneries. La religion, la philosophie, la science, la médecine… tout y passe. On n’aurait que des scolastiques travesties en religions ou en sciences. On ne sait rien, on ne saura rien. On peut tout dire, on peut médire de tout, ne serait-ce que pour en rire. Gargamelle, femme de Grandgousien, porte Gargantua pendant onze mois dans son ventre, « car les femmes peuvent porter leur ventrée aussi longtemps et même davantage, surtout quand il s'agit de quelque chef-d'œuvre de la nature, d'un personnage qui doive en son temps accomplir de grandes prouesses » (« Gargantua », Editions du Seuil, 1995, p.69).

L'homme – le lecteur ? – consomme des conneries, crache des conneries, libère des conneries. Toute tentative de le blanchir et de célébrer ses vertus ne résiste pas au rire qui passe pour guérir les troubles de l'estomac autant que de l'esprit – le rire est, pour être plus précis, un remède contre « la colique aux tripes du cerveau ». Ses vertus médicinales sont insondables. « Les grandes et inestimables Chroniques de l'énorme géant Gargantua » sont encore le meilleur traité médical. Contre les maux de dents, Rabelais recommande « les Chroniques entre deux beaux linges bien chauds » ; contre la vérole et la goutte, « une page de ce livre ». « Gargantua » connaît du reste un tel succès qu'en « deux mois il en a été vendu par les imprimeurs plus qu'on n'achètera de Bibles en neuf ans » (« Pantagruel », p. 49-51). Rabelais donne sans détour la maxime qui commande sa production. Le grand choix qui guette l’homme étant entre la gaieté et la tristesse, le rire et le pleur :

« Mieulx est de ris que de larmes escripre,

Pour ce que rire est le propre de l’homme » (« Gargantua », p.33).

Lui-même tient ses billevesées d’une révélation non moins éloquente et convaincante de celle de la Bible : « C'est par un don souverain des cieux que les origines antiques et la généalogie de Gargantua nous ont été transmises plus intégralement que toutes les autres, excepté celle du Messie, dont je ne parlerai pas, car il ne m'appartient pas de le faire » (« Gargantua », p.57).

Dans les choses de l'esprit, c'est bien sûr la religion qui en prend le plus pour son grade. Rabelais l’assimile à un tissu de sottises. Il n'a aucun respect pour elle, il ne le cache pas. Il brave ses interdits et ses menaces, poussant l’audace jusqu’à percher Gargantua sur les tours de Notre-Dame et le faire pisser sur la foule venue l'écouter ou recevoir ses étrennes : « Alors, en souriant, il détacha sa belle braguette et, tirant en l'air sa mentule, les compissa si roidement qu'il en noya deux cent soixante mille quatre cent dix-huit, sans compter les femmes et les petits enfants » (« Gargantua », p.155). Il procède à la parodie irrévérencieuse de la Bible et de ses généalogies et s’il pratique la dérision c’est pour ne pas s'empêtrer dans la satire théologique et s'embourber dans la controverse. Il ridiculise la manie de considérer les Ecritures comme un texte prophétique prédisant les événements que nous vivons et décèle dans les Psaumes une prédiction de la mésaventure de... six pèlerins malmenés par Gargantua.

Rabelais n'a d'autre choix que de se poser en polisson – Panurge, maître de Pantagruel, est le polisson par excellence – et de pratiquer la polissonnerie pour mieux en découdre avec les sophismes de tous genres. Il n'a ni dieu ni maître, il dit tout ce qui lui passe par la tête, et plus c'est délié et plus c'est plaisant. C’est un maître de l'impertinence et celle-ci séduit d'autant plus qu'elle trouve son accomplissement dans le pire sacrilège – celui contre le livre, la Bible autant que les Anciens. Sa truculence livresque allie l'intelligence au désabusement, ne s’entendant qu’à rire et faire rire. Il ricane avec d'autant plus d'impunité qu'il trouve atrocement risibles toutes les savantes balivernes. Il ne cède à aucun chantage ascétique et s’il est un idéal qui le tente, c’est celui de la paresse : « Vous n'avez jamais vu homme plus avide que moi d'être riche et roi, afin de faire grande chère, de ne pas travailler, de ne pas me faire du souci et de bien enrichir mes amis et toutes gens de bien et de science » (« Gargantua », p.57). Il parodie avec d'autant plus d'alacrité qu'il présume de l'universelle et incurable connerie humaine : « Sitôt qu'il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants : « Mie ! Mie ! Mie ! », mais il s'écriait à haute voix : « A boire ! à boire ! à boire ! » comme s'il avait invité tout le monde à boire [...] J'ai bien peur que vous ne croyiez pas avec certitude à cette étrange nativité. Si vous n'y croyez pas, je n'en ai cure, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu'on lui dit et ce qu'il trouve dans les livres. Est-ce contraire à notre loi et à notre foi, contraire à la raison et aux Saintes Ecritures ? Pour ma part, je ne trouve rien d'écrit dans la sainte Bible qui s'oppose à cela. Mais si telle avait été la volonté de Dieu, prétendriez-vous qu'il n'aurait pu le faire ? Ah ! de grâce, ne vous emberlificotez jamais l'esprit avec ces vaines pensées, car je vous dis qu'à Dieu rien n'est impossible et que, s'il le voulait, les femmes auraient dorénavant les enfants de la sorte, par l'oreille. Bacchus ne fut-il pas engendré par la cuisse de Jupiter ? » (« Gargantua », p. 89). Rabelais reconnaît écrire comme il mange, dort et chie – à grandes bouchées, à grandes rasades et à grands étrons. Ca respire et ça pue la santé. Ses trouvailles dénotent une bonhomie imperturbable. Il ne se laisse abattre par rien, déconcerter par rien et convaincre de rien. C'est le rire de l'incrédulité congénitale. Il incarnerait le politiquement incorrect par excellence

Rabelais n’a pas de limites et l'on ne peut s'empêcher de soupçonner que sa période n'était peut-être pas si bigote qu’on veut nous le faire croire ni si policière qu'on le prétend. Son Pantagruel se pose en « dominateur des altérés ». Né un jour où tout était sens dessus dessous, son nom vient du grec panta, tout, et du mauresque gruel, altéré. Dans « Gargantua », c'est le moine qui entreprend de railler les exhortations religieuses, surtout quand elles portent sur la guerre : « Je connais certaine oraison que m'a confiée le sous-sacristain de notre abbaye, oraison qui protège la personne de toutes les bouches à feu. Mais elle ne servira à rien, car je n'y ai ajouté point de foi. Cependant mon bâton de croix fera diablement merveilles. Pardieu, celui d'entre vous qui fera la poule mouillée, je me donne au diable si je ne le fais pas moine à ma place et ne le harnache pas de mon froc : il porte remède à la couardise des gens » (« Gargantua », p.301). Rabelais se déchaîne contre les moines qui ne se retirent du monde que parce qu'ils en sont la risée. Ils en sont écartés plutôt qu'ils ne s'en écartent d’eux-mêmes. Leurs habits sont des déguisements, leurs couvents des lieux d’internement. Ils s’apparentent à des singes qui ne servent à rien qu'à « conchier et saccager ». Des parasites assourdissant leur voisinage de leurs cloches, marmonnant des prières qu'ils ne comprennent pas, ridiculisant Dieu. Rabelais ne cède à aucune des intimidations traditionnelles invitant à respecter la vocation monastique.  

La béatitude n’est ni dans la prière ni dans la lecture. Elle est dans le plaisir des papilles, du cul et du sexe, dans la lubricité, plus que dans celui des livres. Après avoir détaillé la multitude de manières de se torcher le cul, Gargantua arrive à la conclusion : « Ne croyez pas que la béatitude des héros et des demi-dieux qui sont aux Champs-Élysées tienne à leur asphodèle, à leur ambroisie ou à leur nectar comme disent les vieilles de par ici. Elle tient, selon mon opinion, à ce qu'ils se torchent le cul avec un oison » (« Gargantua », p.141). La boisson est bien sûr un remède contre les déconvenues, les aigreurs et les passions. Boire préserve du ressentiment, de la rancune et de l'envie. C’est une panacée contre tous les maux humains, piteusement humains. Le lecteur de Rabelais n'arrête pas d'avoir l'eau – ou autre chose – à la bouche. Lors de sa grossesse, la mère de Gargantua brave la recommandation de son mari de ne point s'empiffrer de tripes : « On a, disait-il, grande envie de mâcher de la merde, si on mange ce qui l'enveloppe. » Le pantagruélisme pointe la débauche gastronomique, derrière laquelle seuls des esprits débauchés devineraient… la débauche sexuelle. Rabelais redonne leurs lettres de noblesse à l'estomac, au sexe, à leurs besoins et à leurs mécanismes. Il se livre à une dissémination scatologique, plus heureuse que celle d'un Derrida, un gai savoir. On lui passe volontiers ses vulgarités pour leurs riches connotations sinon vertus médicinales. Dans cette déconstruction généralisée, le sexe retrouve ses droits, voire il est revêtu de vertus corrosives. Rabelais pousse le graveleux à l'obscène : « Cette pierre [l'émeraude] a la vertu d'ériger et de sustenter le membre viril » (« Gargantua », p.99). Il est intarissable sur ce membre par lequel tout arrive :

« Les autres enflaient en longueur du membre qu'on nomme le laboureur du champ de nature, de telle sorte qu'ils l'avaient prodigieusement long, grand, gras, gros, vert et dressé en crête à l'antique, si bien qu'ils s'en servaient de ceinture, s'en entourant le corps cinq ou six fois ; et s'il advenait qu'il fût en forme et eût le vent en poupe, à les voir vous eussiez dit que ces gens tenaient leurs lances sur l'arrêt pour jouer à la quintaine. Et de cette race, on n'en trouve plus, comme le disent les femmes, car elles se plaignent continuellement qu'il en est de plus gros, etc. vous savez le reste de la chanson. D'autres se développaient en matière de couilles si démesurément qu'avec trois on emplissait bien un muid. C'est d'eux que descendent les couilles de Lorraine, qui jamais n'habitent en la braguette : elles tombent au fond des chausses. [...] D'autres se développaient par les oreilles, lesquelles ils avaient si grandes que d'une seule ils se faisaient un pourpoint, des chausses et un sayon, et que de l'autre ils se couvraient comme d'une cape espagnole… » (« Pantagruel », pp.57-59). Rabelais se targuait d'avoir écrit un livre portant comme titre « La Dignité des braguettes ».

Cela dit, Rabelais donne à son tour dans la lourdeur : l'éloge de la boisson bascule dans des incitations du genre : « Regarde à qui tu verses : mets-en non pas rasibus, mais rasibois car je n'aime pas conjuguer boire au passé » (« Gargantua », p.81). Rabelais ne récuserait pas cette accusation de lourdeur. Son Pantagruel ne serait pas moins truculent, à l'en croire, que maître Crétinus de la Crétinière « licencié ès lourderies, comme disent les professeurs de droit canonique : Heureux les lourdauds, car ils ont trébuché d'eux-mêmes » (« Pantagruel », p.149). Rabelais pousse la vulgarité au burlesque et cherche le comique dans l'invraisemblable. C'est la caricature littéraire de la littérature. S'il est un humour rabelaisien, au-delà du comique, il se loge surtout dans « les bulles d'air immunisées » du langage.

Rabelais est à la France ce qu’Aristophane est à la Grèce, Cervantès à l'Espagne, Gogol à la Russie, Hasek à la Tchéquie. Il trône au-dessus de la culture sans régner sur elle. C'est l'auteur clown qui ruine les lettres. Il incarne le génie comique – volontiers vulgaire – de la France. Il est indéboulonnable, il le restera. Les Goncourt disaient de lui que c'était « le plus gros monument scatologique de la littérature : la merde y est le sel et la merde y semble le Dieu du rire » (E. & J. Goncourt, « Journal 1851-1865 », vol. I, Robert Laffont, 1989, p.351). Désormais, les Français ne sauraient pas plus rire qu'ils n'auraient le sens de l'humour. Ils ont des plaisantins, cancres pour la plupart, reconvertis dans le théâtre de guignol sur écran. Ils ne se résignent pas encore à voir la dissonance – criante ! – entre leurs rêves de grandeur, leurs attentes politiques, leurs discours philosophiques et la réalité. Les intellectuels du XXe siècle ont liquidé le bon rire rabelaisien. De Gaule a éradiqué tout sens de l'humour dans la classe politique, au point qu'il n'est plus un dirigeant se proposant pour servir la nation, qu'il soit de droite ou de gauche, qui ne rêve d'écrire une biographie de Napoléon, ne caresse des velléités néocoloniales ou ne se sente investi pour donner des leçons aux États-Unis ou à la Chine. Le coq, c'est connu, ne rit pas. En général l'intellectuel moyen est tellement vaniteux qu'il faut tirer à trois mètres au-dessus de sa tête pour le blesser, l'intellectuel français, le plus vaniteux de tous, à dix mètres au moins.