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LE CHANT DU LIVRE : LA TRAHISON DIGITALE
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12 Jun 2020 LE CHANT DU LIVRE : LA TRAHISON DIGITALE
Posted by Author Ami Bouganim

La crise coronaire a marqué un tournant dans ma vie. J’ai dû abandonner le très cher et très attachant livre en papier, avec une couverture et un dos de couverture, un titre et un sous-titre, le nom de l’auteur, le label de la maison d’édition, pour une vulgaire et satanée liseuse. Je n’avais pas le choix, c’était plus rassurant. Mon libraire, autrement plus averti que les bonimenteurs patentés ès livres, m’a annoncé, au bout de trente ans de bons et loyaux conseils, qu’il ne rouvrait pas sa librairie. C’était un brave homme, plus érudit que la bande de chevaliers et de coquins qui paradent sur les écrans, un amoureux invétéré des livres de 85 ans, avec sa crinière blanche des très vieux lecteurs qui n’ont pas besoin de plus d’une page pour retenir un livre ou l’écarter. Il a décidé de se retirer dans la maison-bibliothèque qu’il a aménagée dans son village natal pour relire les dix, les cent ou les mille meilleurs livres des lettres universelles :
« Cela me manquera, dit-il, mais nombre de mes lecteurs les plus assidus ont succombé au corona et les plus jeunes n’ont plus besoin de libraires. »
C’était dit sans ressentiment, ni contre les librairies en ligne ni contre Amazon, sans se scandaliser de voir le livre digital gagner du terrain sur le livre en papier, sans se sentir obligé d’accourir au secours de « la chaîne du livre ». De l’air d’un rémouleur qui comprendrait qu’il n’est plus besoin des gens de son art, de l’air aussi d’un noble homme qui réaliserait, après cette terrible et risible crise, que l’homme ne doit pas s’attarder indument sur terre…
Ce fut pour moi l’occasion de sortir la liseuse qu’on m’avait offerte pour marquer je ne souviens plus quel anniversaire et pour me consoler de devoir recourir à des lunettes de lecture :
« C’est le moment de t’y mettre avant que tu ne perdes la vue et ne deviennes aveugle avec tous ces livres que tu abats en vain. »
On avait renchéri, comme pour me narguer :
« Tu verras, ça change les habitudes de lecture sinon sa qualité. »
J’avais acquiescé de la tête, résolu à garder mes distances de l’homme à venir dont je plaignais la destinée digitale. L’annonce de mon libraire m’a incité à sortir la maudite liseuse de son étui et à la charger. A peine l’ai-je ouverte qu’elle s’est… illuminée. Elle recelait « Le Livre » commis par Neri Segrè, le malotru qui s’était permis de s’inquiéter de l’état de mes yeux. Le texte, lu alors en papier, traitait précisément du livre dont il annonçait le chant du cygne. Je me suis exercé sur lui, m’amusant à varier les caractères et la luminosité, à chercher les mots, à surligner des passages, à prendre des notes et à les rechercher. Cela réclamait, je vous avertis tout de suite, de l’habilité et de la patience – mais rien qu’on ne puisse surmonter. Pour impudent qu’il fût, Segrè n’en avait pas moins raison. Je n’avais plus les yeux pour les petits caractères, les lignes serrées, les alignements des marges. La liseuse ne me gardait pas rancune pour le long anathème sous lequel je l’avais maintenue sous la pression de toute « la chaîne du livre ».
Puis, je me suis tranquillement risqué du côté d’une librairie en ligne et comme je n’avais pas de titre en tête, que je ne pouvais parcourir le livre pour m’assurer que l’écriture était soignée, j’ai longuement erré en quête d’un ouvrage qui me distrairait du chahut autour du druide, de l’intellectuel ou du coquin de service. Je ne pouvais me résoudre aux romanciers à succès dont je n’ai jamais franchi la dixième page, ni m’en remettre au dernier pamphlet rédigé sur papier-journal avant de prendre le volume d’un livre sous la couverture de Grasset ou de Fayard. Je souhaitais, pour changer, me risquer ailleurs, du côté de littératures inconnues, coréenne, vietnamienne ou tibétaine. Sortir des sentiers battus, des phrases éculées, des intrigues policières, des essais biscornus. Voyager sans m’enliser dans les mêmes bourbiers de mots et sans me retrouver à radoter autour de ce que l’on ne sait pas et n’est pas près de savoir.
Je ne pouvais acheter des nouveautés, c’était trop cher pour un vulgaire test. Ce sont souvent des livres-surprises et, quelles que soient les recensions, souvent dithyrambiques, commanditées par les éditeurs et leurs attachés de communication, ils déçoivent de plus en plus. La prolifération des livres, au crépuscule de la vie, devient, comme l’insinue l’Ecclésiaste, un signe de sénilité et de déraillement sinon une plaie. J’ai alors découvert que je pouvais avoir tout Victor Hugo pour 2 euros, tout Proust ou Cervantès pour autant. J’avais de la lecture pour des années. D’un seul clic, instantanément, comme par magie. Cela m’empêchait peut-être d’être à la page – mais ne se soucient plus de l’être les vieux lecteurs que le battage publicitaire autour des nouveautés ne saurait impressionner. Les auteurs se contenteraient d’ailleurs de paraître en ligne si on ne persistait pas à privilégier la page sur la ligne et n’accusait-on pas celle-ci de briser « la chaîne du livre ». Comme si toutes ces parades autour du livre étaient immuables et qu’en boudant le produit en papier on commettait le pire sacrilège, comme si dans cette sarabande livresque on oubliait les pauvres arbres qu’on abat pour toutes sortes de divinations, de vaticinations, d’incantations, de considérations.
La crise coronaire m’avait totalement déclassé, me convertissant en « personne à risques », interdit de relation, d’errance, de terrasse, de parc, de… prière. La prochaine vague, parce qu’il y en aura une, dans un mois ou dix ans, risquant de m’interdire – allez savoir ?! – tout contact avec le papier ou toute inhalation d’encre, j‘ai entamé ma première lecture sur liseuse et – sacrilège des sacrilèges – mes réticences se diluaient à mesure que je progressais. Sans tous ces remords, ces regrets, ces malheurs dont « la chaîne du livre » me menaçait. Bien sûr, on ne déroulait pas devant moi les pages de garde qui introduisent solennellement le lecteur au texte et je n’avais pas la numérotation des pages, les titres de haut ou de bas de page, mais ce dépouillement accentuait un certain tâtonnement dans la lecture. Je découvrais encore qu’une liseuse était plus sensible, pour ne pas dire réactive, qu’un livre en papier, plus sensuelle. On n’arrête pas de la toucher, pour tourner la page, retrouver la table des matières, chercher un passage, consulter le dictionnaire… On n’a plus besoin d’un signet pour retrouver la page où l’on a quitté un livre, qu’on se concentre sur un seul ou poursuive la lecture de plusieurs en parallèle. On a surtout toute sa bibliothèque à portée du doigt – devenu pour le meilleur et pour le pire un pointeur – et l’on ne doit plus passer des heures à chercher un livre dans sa bibliothèque que pour ma part je n’ai jamais su ranger et où, désespérant de trouver un livre, je ne trouvais rien de mieux à faire qu’à me procurer un nouvel exemplaire du même titre. Désormais, ce sera toute ma bibliothèque que je pourrai prendre en voyage et diable ! une panne technique serait encore plus rare et moins irrémédiable que la perte d’une valise.
Je dois vous avouer que je n’ai jamais rompu un engagement ou résilié une liaison avec autant de facilité qu’avec le livre en papier, je n’ai jamais commis une trahison aussi délictueuse et délicieuse. Cela m’était d’autant plus facile que j’avais pertinemment choisi de relire le « Don Quichotte » de Cervantès qui n’est pas très clément avec les livres de chevalerie. Or tous les livres le seraient d’une manière ou d’une autre, à un degré ou l’autre. On n’a peut-être pas encore brossé le portrait du Don Quichotte intellectuel qui sillonne le monde et ses plateaux de télévision, ses livres au poing et des citations débordant de sa bouche, on ne saurait tarder à le faire. Pareil au Chevalier à la Triste Figure, il commencerait à devenir caricatural à son tour – « tellement il s’était entêté de ses excommuniés de livres ». Il combat pour les déshérités – ce qui est assurément plus noble que de combattre les migrants – et promet, en passant, de verser ses droits d’auteur à… « la chaîne du livre ». C’est qu’il persiste à écrire pour « faire une prouesse capable d’éterniser mon nom et de répandre ma renommée sur toute la surface de la terre ». Comme Don Quichotte, il ne souhaite rien moins que surpasser le fameux Amadis de Gaule, surnommé le Beau-Ténébreux, « le nord, l’étoile et le soleil des chevaliers vaillants et amoureux ». Sinon lui alors Sartre ou Camus.
Les livres, on devrait en convenir, n’encombrent pas moins les esprits de leurs lecteurs qu’ils les enrichissent et n’enrichissent pas moins leurs auteurs qu’ils les empaillent de vanité. Rares sont ceux, parmi ces derniers, qui renient leurs livres dans le prologue, à l’instar de Cervantès qui le fait avec tant d’ingéniosité et d’un ton si badin qu’il s’attache le lecteur averti et dessillé. Dès les premières lignes :
« Je n’ai pu contrevenir aux lois de la nature, qui veut que chaque être engendre son semblable. Ainsi, que pouvait engendrer un esprit stérile et mal cultivé comme le mien, sinon l’histoire d’un fils sec, maigre, rabougri, fantasque, plein de pensées étranges et que nul autre n’avait conçues. »
Ce qui amenait Montesquieu à se montrer particulièrement mordant sur les Espagnols auxquels il ne concède qu’un seul livre intéressant :
« Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres » (« Les Lettres persanes », LXXVIII).
Je ne peux que me désoler de cette trahison des trahisons, m’en excuser auprès des inconditionnels du livre et tenter de la légender en consacrant un chant au livre qui me permettrait de faire mon deuil des relents du papier imbu d’encre…

