LE CHANT DU LIVRE : LE BIBLIOTHECAIRE DE BABEL

14 Sep 2020 LE CHANT DU LIVRE : LE BIBLIOTHECAIRE DE BABEL
Posted by Author Ami Bouganim

Jorge Luis Borges écrivait pour dénouer l’énigme d’être sur le mode de l’absence, comme lecteur et comme auteur, pour se dédoubler et mieux voir ce qu’on ne voit pas, corriger et raturer la fioriture métaphysique que l’on incarne et illustre. Dans « L’Autre », il ressuscite le jeune ultraïste qu’il a été pour lui lire son destin, scellé par une cécité héréditaire convertie en trait ontologique : « Tu deviendras aveugle. Mais ne crains rien, c’est comme la longue fin d’un très beau soir d’été. » Le pauvre homme ne pouvait plus lire et écrire ; l’heureux homme écoutait les autres lire – sa mère, lectrice pour son mari avant de le devenir pour son fils, ses étudiants, ses amis, sa compagne – et il ciselait ses textes dans sa tête, les chargeant de sédiments poétiques, avant de les dicter. On saluait tant son talent et encensait sa veine poétique qu’on l’avait embaumé de son vivant. Ses interviews – en français, en espagnol, en anglais – sont si nombreuses qu’on connaîtrait sa vie encore mieux que lui. Sur le tard, sa mémoire phénoménale s’enraya, pour notre bonheur, sur l’essentiel, balayant les questions, de plus en plus saugrenues, de courtes et percutantes réponses. Jamais écrivain ne laissa une aussi riche galerie d’interviews et de photos. C’est que, ne sachant jamais quand il était vu ni comment il l’était, il posait en permanence. Sur une chaise ou à son bureau, la main sur le pommeau de sa canne, son chat sur les genoux ou à côté de lui, tendu vers la caméra qui, parce qu’il ne la voyait pas, le voyait très bien. C’est le visage de la métaphysique, des Anciens de toutes les tribus littéraires, de mon père aussi.

Pour Borges, il n’est de métaphysique que fantastique, de religion que mythologique, de littérature que variations sur une partition de labyrinthes, exécutée par des plumes qui tâtonnent même quand elles donnent l’impression de maîtriser leur style. C’était le citoyen le plus sournois du royaume de Berkeley et de Schopenhauer qui n’étaient, l’un autant que l’autre, que les auteurs des contes les plus fantasques jamais débités dans la section consacrée à la philosophie de la bibliothèque de Babel dont les couloirs sont des labyrinthes. Un poète métaphysicien, un détective parodiste de crimes et de mots croisés, un nouvelliste d’un genre nouveau. Il aura conduit les lettres à l’impasse, on ne sait laquelle. Ce n’est pas Kafka qui a « laissé » une œuvre à son insu, ni Proust qui s’est papillonné à mort dans son lit pour donner à sa vie un cercueil littéraire (« Des potins plutôt mesquins » ?! – Qu’aurait-il dit Borges des ragots de ceux qui se posent de nos jours en les héritiers de Proust ? – Dieu merci, il n’est pas mort à Saint-Germain-des-Prés, malgré son incontestable dette à l’égard de Roger Caillois et de Gallimard). Dans les dernières pages de sa vie, il s’était remis avec sa jeune compagne au vieil anglais, probablement pour ne pas se départir de sa politesse et de sa galanterie de bibliothécaire de Palermo, près du zoo où enfant il ne se lassait pas de suivre les déplacements des tigres.

Le livre devait devenir la marque de Borges, s’exaltant avec Mallarmé qui écrit que « tout, au monde, existe pour aboutir à un livre ». On ne sait si ce débouché est une misère ou une grandeur et si toute l’alchimie poétique ne consiste pas à transmuter l’une en l’autre. On ne sait pas davantage s’il est parmi ceux qui célèbrent le culte du livre ou le dénigrent. De ceux qui sacralisent l’écriture ou qui n’y voient qu’un « succédané de l’oral ». Pour coucher toutes les questions qu’il brasse par écrit – sinon personne n’aurait prêté attention à lui – on ne peut que deviner la paradoxale posture de ceux qui dénoncent par écrit les travers de l’écriture. C’est que le premier venu n’est pas Platon pour s’illustrer dans des dialogues entre les sophistes, que nous serions tous, titillés par ce sophiste railleur que seul Socrate mérita d’incarner sur la scène philosophique. Même les voix chevrotantes et dispersées du Talmud se sont coulées dans des midrashim dont on est en passe de sacraliser l’énoncé, enluminés désormais de tant de commentaires qu’ils se noient, pour reprendre Derrida, dans un « texte à perte de vue ». Sans le prétendre, sans l’insinuer, Borges s’est posé en grand-prêtre des lettres et comme il ne se prenait pas trop au sérieux, on ne sait à ce jour s’il est le grand Bonimenteur ou le grand Détracteur du Livre.

Je veux croire – même si c’est faux – que c’était un brave Pierrot aveugle qui se moquait des lettres en se moquant de lui-même. Plutôt que de rire avec lui, les malheureux et pathétiques zélateurs du Livre – ce serait le dernier cri en matière de religion universelle –, resserreraient leurs camisoles critiques autour de lui pour mieux le condamner à l’iné-lecture. Lui-même reconnaissait qu’on le lisait plus intelligemment qu’il n’écrivait. C’était bien sûr narquois, comme tout ce qu’il écrivait ou disait, presque tout. Pourtant, on ne peut s’empêcher à la lecture des recherches sur lui de mesurer à quel point celles-ci entament ses charmes et dissuadent sa lecture plutôt qu’ils ne l’encouragent. C’est sans cesse qu’on doit le soutirer à ses bonimenteurs pour lui restituer sa belle popularité de maître-fumiste des lettres universelles. Borges se serait donné une anti-œuvre pour mieux protester contre l’œuvre. Celle d’un bibliothécaire qui connaît tous les livres pour les avoir catalogués et rangés dans la bibliothèque de Babel. Il l’aura tramée derrière le dos des genres et pour couronner le tout, il s’est taillé le personnage de l’anti-écrivain qu’elle réclamait. Il le disait à sa manière : « Mon œuvre n’existe pas, c’est une illusion typographique. » Que reste-t-il de la lecture de Borges ? – Borges : « Ce que j’écris, je le laisse derrière-moi, ce sont des brouillons seulement. »

Sa « Bibliothèque de Babel » est la bibliothèque totale et extrême, inextricable, où tous les livres sont remisés selon une clé que le bibliothécaire absolu nous met au défi de trouver. On cherche à comprendre, on n’a jamais compris. Comme tout texte incompréhensible, il se prête à une multitude de lectures et d’interprétations. En définitive, on se rabat sur « Le livre de sable » qu’on passerait l’éternité à ruminer. Il recèle les pages passées et les pages à venir, sur tout et sur rien. C’est le plus suave montage de ce bibliothécaire qui réussit à ranger sa bibliothèque dans une très mince nouvelle de milliards et quelques pages. Elle crée désormais un goulot d’étranglement par lequel l’écriture est obligée de passer. Elle fait de son auteur le nom générique des bons et des mauvais écrivains, des bons et des mauvais lecteurs aussi. Le sphinx aveugle posté à l’entrée de toutes les bibliothèques, passé de son poste de directeur de la bibliothèque des bibliothèques à celui de son portier, n’en autorisant l’entrée qu’à ceux qui maitriseraient la science bibliothécaire des labyrinthes et qui, pour avoir lu « Le Livre de sable », se seraient résolus au sable. On ne peut lire cette nouvelle et s’entêter à ajouter encore une page au livre infini. Pourtant, on n’arrête pas, au risque de se ridiculiser, d’accumuler les pages. Ne sommes-nous pas condamnés à ajouter le sable de notre dépouille au sable de la terre, à laquelle l’homme donnerait ses meilleures légendes et engrais. Pour le meilleur et pour le pire.

Borges avait bien lu Tolstoï, Dostoïevski, Kipling, Dickens, Pound, Conrad, Melville ; il en avait perdu toute patience pour les romans qui se tissent de longueurs de plus en plus assommantes à mesure que les ans se réduisent. Il lisait plutôt des anthologies et des encyclopédies. Ce n’était pas de la modestie littéraire, mais de l’humilité cosmogonique. Les meilleurs écrivains seraient un rien baroques ; sans cela, ce ne seraient que des cuistres parmi les écrivains. Son « Pierre Ménard » ne réécrit le « Don Quichotte » à l’identique que parce qu’il réalise que la bibliothèque est encombrée et qu’un nouveau livre ne lui serait d’aucune valeur ajoutée, d’autant qu’il n’égalerait pas le « Don Quichotte ». Borges se posait en Borges s’avisant, dans mille et dix-mille ans, d’écrire « le » poème et « la » nouvelle du Borges du XXe siècle qui seraient retenus dans l’anthologie universelle et qui lui vaudraient une mention dans l’encyclopédie universelle. Il ne se faisait pas plus d’illusions sur la gloire littéraire que sur la bibliothèque de plus en plus babélienne de l’avenir. Il n’en était pas moins sensible aux marques de reconnaissance et de consécration. Il collectionna les prix, fut membre des Académies, cumula les titres honoris causa. Cela lui permettait de sentir le monde à défaut de le voir. Il ne lui manquait que le Nobel ; il ne l’aurait pas boudé. Quand on lui posait la question de sa non-attribution, il n’arrêtait pas de donner la même réponse, félicitant les Suédois pour leur choix de préférer des promesses littéraires à des réussites littéraires. Il savait que c’était la meilleure manière de tourner en dérision ces mangeurs de morue qui ne connaissent pas les succulences d’un Asado de Tira et d’un Bife de Chorizo.

Bien sûr, il soutint la dictature militaire en Argentine, serra la main de Pinochet au Chili, se dit révulsé par Perón qui incarnait la caricature populiste de la démocratie. Il n’était ni conservateur ni anarchiste, ni baudelairien ni proustien, il était… argentin. Or l’Argentin souhaite d’abord et avant tout devenir gaucho ou souteneur : « Le gaucho et le souteneur sont tenus pour des rebelles ; l’Argentin, à la différence des Américains du Nord et de presque tous les Européens, ne s’identifie pas à l’Etat. [...] Des aphorismes de Hegel du genre : « L’Etat est la représentation de l’idée morale », lui semblent de sinistres plaisanteries. » (E. Carriego, 1969). Il devint coquet comme seul peut l’être un Argentin promu, grâce à Paris, qui reste une valeur sûre en Argentine, gaucho des lettres portant des cravates jaunes parce que c’était encore la seule couleur qu’il distinguait dans les éclaircies de sa gloire. Plus attaché au milonga, relevé de mélancolie pour le flamenco, qu’au tango qui n’en serait qu’un pastiche bordélique pour touristes et autres décavés culturels. Borges était de ces suaves sang-mêlé latino-américains qui ne se leurrent pas plus sur leur popularité que sur leur immortalité. Ce n’était tout de même pas pour s’incliner devant le roi et la reine de Suède, accoutrés en majordome et en vestale des lettres, qu’il allait raturer sa biographie, quoiqu’il tentât, par-ci, par-là, de bredouiller de vagues regrets.

D’ores et déjà, la littérature est vécue comme une reproduction déliée de pages qui donne au chahut mondain et politique des hommes un volume de plus en plus assourdissant. On n’écrit plus de romans qui rivaliseraient avec « Madame Bovary », « Anna Karénine » ou « Belle du Seigneur ». Ni de romans historiques qui rivaliseraient avec « Joseph et ses frères » ni de témoignages de guerre qui rivaliseraient avec « A l’ouest rien de nouveau ». On ne sous sert plus que des biographies plus ou moins romancés, des nouvelles plus longues que par le passé, des essais de plus en plus ravaudés. Le narrateur est désormais le héros de ses livres. Ce qui n’est pas plus mal. Cela dit, on peut toujours se rabattre sur Paulo Coelho et, pour les plus snobs, sur l’un des nombreux pastiches de Joyce. Je croyais naïvement qu’on n’écrirait plus de romans après Borges. Or on n’écrit que cela. Les autobiographies prennent l’allure de romans, les essais aussi. On ne distingue plus entre les genres. C’est bien sûr Borges qui est passé par là : « L’écrivain écrit ce qu’il peut, le lecteur lit ce qu’il veut. » Les vrais écrivains, les libres lecteurs.

Borges se montrait coquet avec la mort aussi, ne demandant qu’à se blottir en elle : « Je suis optimiste parce que j’espère mourir. » Contre toute attente, on inhuma ses cendres au cimetière des Rois du Plein Palais à Genève non loin de Calvin. Pourtant, il n’était pas du genre à laisser ce détail au hasard, d’autant que son père et son grand-père l’attendaient à La Ricoletta. L’un était un anarchiste convaincu ; l’autre, un guerrier argentin impliqué dans toutes les guerres civiles et extérieures, qui choisit à moins de quarante ans de livrer un dernier assaut sur son cheval, revêtu de son poncho blanc, à la tête d’une vingtaine de gauchos, plutôt que de déposer les armes. Borges ne pouvait rêver d’une ascendance plus épique, il l’immortalisa dans nombre de poèmes. Lui-même chercha son sacerdoce du côté des livres. Il entama sa carrière comme aide-bibliothécaire dans une bibliothèque de quartier, il finit comme directeur de la Bibliothèque nationale. Entre l’une et l’autre, il sillonna les marchés de Buenos Aires comme inspecteur des volailles ( ?). Malheureusement, presque rien ne nous est parvenu de cette période, ni senteurs ni caquètements. Il aurait choisi de reposer à Genève parce qu’il n’a pas voulu infliger sa plus grosse perte à Buenos Aires.

Bientôt, les prédictions de ce prophète du non-livre se réaliseront. L’humanité entrera dans sa phase de sénilité où l’on ne saura plus qui a écrit quoi et pourquoi l’a-t-on écrit. Ces questions ne présenteront plus aucun intérêt puisqu’au bout de milliards de pages rien n’aurait vraiment été écrit qui vaille la peine qu’on s’en souvienne, à l’exception notoire du Aleph [la première lettre de l’alphabet hébraïque, initiale de Dieu en hébreu, qui titre l’une de ses principales nouvelles]. Borges ne connaissait visiblement pas l’apologue qui précise que la Genèse commence par le Beth [la deuxième lettre, initiale du mot hébreu pour maison] et non par l’Aleph parce que Dieu devait sortir de son Aleph pour créer à partir du Beth. En revanche, il connaissait peut-être cette rumeur kabbalistique – pour laquelle nous n’aurions ni témoignage ni texte – selon laquelle toute la révélation sinaïtique se bornerait à un long Aleph, indéfini et infini, qui n’émettrait pas même un son. On s’accorderait vite – lui de l’autre côté, moi encore de ce côté – pour attribuer cette variation kabbalistique à Rabbi Isaac l’Aveugle de Posquières…