LE CHANT DU LIVRE : LE PANTHEON DE LA PLEIADE

14 Jul 2020 LE CHANT DU LIVRE : LE PANTHEON DE LA PLEIADE
Posted by Author Ami Bouganim

C’était dans les premières années 2000 à Jérusalem. Benny Lévy, l’ancien secrétaire de Sartre, souhaitait me voir. On avait dû lui dire que j’avais des entrées et des accointances au paradis pour qu’il daigne le demander. Il souhaitait créer, si je me souviens bien, un Institut Emmanuel Lévinas ou créer une antenne de Paris VII dans la ville sainte. Il avait été révolutionnaire, il était devenu intégriste et s’était installé dans un des quartiers pieux de Jérusalem. Il restait maoïste jusque dans son intégrisme, encore plus pointilleux sur le respect des prescriptions rabbiniques qu’il ne l’avait été sur les rites de l’autocritique. Je n’ai jamais rien compris à ces repentirs qui ramènent des personnes cultivées et intelligentes à un mode de vie somme toute anachronique – Lévinas fait l’apologie de l’anachronisme judaïque – et rétrograde – Lévinas célèbre l’ancienneté du Juif. J’étais déjà à cette époque de ces natures talmudistes que rien n’engage de ce qu’on dit ou avait pu dire.

Plus d’une fois, je l’avais croisé dans ce périmètre de la ville qui s’étend entre le mont des Oliviers, le mont Scopus, le mont du Temple et le mont du Mauvais Conseil. Je le vois remontant la rue qui longe la vallée de la Géhenne, la veste noire entrouverte sur une chemise blanche, les cordelettes balançant des deux côtés des poches de son pantalon, également noir, n’accomplissant pas un pas sans donner l’impression de s’élever. Il avait peut-être succombé au syndrome de Jérusalem, se prenant pour un prophète, un saint ou un Messie. Je ne m’étais jamais permis de l’aborder. Je ne dérangeais pas dans leurs rêveries les doux ou virulents penseurs et encore moins les prophètes dans leurs ruminations intérieures. Je cheminais en ethnographe de Dieu, curieux de la riche collection de ses incarnations humaines. Jérusalem était pour moi une synagogue, je respectais les lieux, je m’interdisais de les habiter, je logeais à l’hôtel.

Je n’ai d’abord pas compris pourquoi il ne venait pas me voir à mon bureau. Puis lorsque j’ai découvert que c’était un vrai intellectuel et que les intellectuels sont sourcilleux sur le protocole que leur dicte leur renommée ou leur vanité et considèrent de leur rang de recevoir des visites plutôt que de les rendre, j’ai cédé à ma curiosité ethnographique et me suis rendu chez lui. Pendant plus d’une heure, il reconstitua son parcours de soixante-huitard, ses services auprès de Sartre, dont la conversion qu’il lui aurait soutirée sur son lit de mort, les laborieuses études talmudiques qui pavèrent la voie à son repentir. Il m’a présenté les grandes lignes de son programme qui ne visait rien moins qu’à intellectualiser cette sacrée ville qui se prenait, déjà sans cela, pour le nombril du monde, il m’a demandé enfin de l’aider à dispenser son enseignement. Il avait son salaire, il avait ses disciples, il avait besoin d’une salle et d’un bureau. Il parlait si passionnément et si ardemment que je n’ai pu exercer mes dons de Grand Maître du syndrome de Jérusalem pour remplir mon rôle d’ethnographe et m’éclaircir la nature de sa nouvelle vocation.

En me raccompagnant, on traversa un petit couloir qui reliait le balcon, où il m’avait reçu, à la porte. Il était tapissé des deux côtés de briques (des pavés ?) posées sur des étagères. Les dos étaient vert-antique, violet-moyen-âge, Corinthe-seizième siècle, rouge-vénitien-dix-septième siècle, bleu-dix-huitième-siècle, vert-émeraude-dix-neuvième siècle, havane-vingtième siècle. Ils formaient un assortiment qui n’était pas désagréable à l’œil, d’autant que les dos étaient parcourus de dorures… « grotesques ». Des signets-rubans jaunes, bleus, verts pendaient des livres comme des cordelettes de… vareuses rabbiniques. Il a piqué un volume qu’il a ouvert. Le papier bible très fin couleur chamois se rangeait élégamment dans une couverture en peau de mouton. Il me l’a mis entre les mains en disant : « C’est la collection de la Pléiade de Sartre. » Il l’avait subtilisée, extorquée, récupérée, au grand dam de Simone de Beauvoir. Il a cru m’ébaubir en précisant : « Elle a gagné Jérusalem où elle restera pour l’éternité. » C’était la première fois, je l’avoue, que je tenais un volume de la Pléiade dans la main.

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Jacques Schiffrin était un éditeur originaire de Bakou en Azerbaïdjan. En janvier 1923, il crée les éditions de la Pléiade, J. Schiffrin & Cie. Le nom, désignant la constellation du Taureau, évoque le groupe d’auteurs influencés par Pouchkine qui caressaient la même ambition pour le russe que les sept poètes du XVIe siècle pour le français. Ces derniers, dont Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Jean-Antoine de Baïf, se proposaient de faire de leur poésie le creuset de propagation du français qui ne soutenait pas la concurrence du latin parmi les lettrés ni celle des patois régionaux parmi le peuple. Eux-mêmes auraient été inspirés par un groupe de sept poètes d’Alexandrie qui avaient choisi, au IIIe siècle avant J.-C. ce même nom pour se distinguer et s’illustrer. Schiffrin souhaite se donner une collection de livres – ce sera la Bibliothèque relié de la Pléiade – qui recueilleraient l’essentiel de l’œuvre d’un auteur, classique ou moderne, auraient les dimensions d’une poche de veste et seraient à la portée d’un lectorat populaire. Parce qu’il voulait qu’ils soient transportables et ne se déglinguent pas, il mise sur le papier bible – qu’on trouvait dans les missels dont la durée de vie était garantie pour… l’éternité – et sur une reliure en cuir. Il choisit les caractères Garamond qui s’imposaient dans le monde de l’édition. Le premier volume, consacré à Baudelaire, séduit tant Gide que celui-ci écrivit en 1931 : « Votre petit Baudelaire me ravit. C’est une merveille de présentation. » En 1932, Schiffrin annonçait la parution d’un second ouvrage en ces termes : « Mais vous pouvez avoir tout le théâtre de Racine dans votre poche. » Nul ne se doutait encore que la première édition du livre de poche deviendrait la plus prestigieuse de France et, avec son extension aux auteurs étrangers, du… monde.

Schiffrin s’attache Gide comme conseiller littéraire bénévole et lui confie la traduction de « La Dame de Pique » de Pouchkine à moins que ce ne soit ses « Nouvelles ». Il publie une douzaine de titres — dont Voltaire, Poe, Laclos, Musset, Stendhal —, mais il rencontre des difficultés de trésorerie. En 1933, Gide s’est tant engoué pour la gentille et charmante collection dont il lui arrive de sortir des exemplaires de ses poches pour citer un poème ou un passage et se prend de tant d’amitié pour Schiffrin qu’il convainc Gallimard de recueillir l’homme et d’abriter sa Bibliothèque. Les volumes se succèdent, consacrés principalement aux romanciers et poètes du XIXe siècle, français et étrangers. Les auteurs sont introduits par des écrivains connus, tels Gide, Malraux, Giono... En 1941, Gallimard doit, en raison de l'application des lois sur le statut des Juifs de Vichy, se séparer de Schiffrin. Ce dernier gagne New-York par le même bateau sur lequel embarquent nombre d’auteurs et d’artistes juifs comme Arendt et Chagall ? via Casablanca ? C’est Jean Paulhan qui prend la direction de la collection. A New York, Schiffrin s’associe à l’éditeur allemand Kurt Wolff, auquel nous devons la publication à Leipzig de « La Métamorphose » de Kafka, pour créer les éditions… « Pantheon Books ». Après la libération, Schiffrin ne réintègre pas, on ne sait pourquoi, Gallimard et meurt à New-York en 1950.

En 1949, Raymond Queneau, entré à Gallimard en 1938, adresse un questionnaire à deux cents auteurs pour leur demander : « Quels sont les cent ouvrages que tout honnête homme se devrait d'avoir lus ? » L’idée n’était pas de lui, elle venait des Etats-Unis où les présidents des universités introduisaient les Liberal Arts dans leurs institutions et souhaitaient établir la liste des livres classiques et modernes que leurs diplômés devaient avoir lu pour se poser en « educated man » ou « honnête homme ». En 1909, c’est l’université de Harvard qui publie 51 volumes dans la collection des Harvard Classics. Le phénomène s’étend aux autres universités soucieuses d’établir les « Great Books of the Western World » censés alimenter la « Great Conversation » entre les gens d’esprit. Les Américains n’avaient pas leur Gallimard, ils posèrent des critères : les ouvrages devaient être pertinents – relevant –; se prêtant à une lecture répétée sans cesse nouvelle et enrichissante et traitant des grandes idées et questions qui préoccupèrent les grands esprits pendant les vingt-cinq derniers siècles. En France, où les coteries littéraires sont légende, Queneau renonça à établir sa liste. On raconte que les auteurs sollicités répondirent en donnant… leurs propres ouvrages. Heureusement qu’on avait un Gallimard aux commandes du monde littéraire. Pour le meilleur et pour le pire.

Très vite, la Pléiade s’imposa comme un Panthéon littéraire. Les noms se succédèrent de nouveau : Saint-Exupéry, Proust, Verlaine, Rimbaud, Malraux, Kafka, Rousseau, Saint Augustin, Descartes, Spinoza. On assurait avoir une ligne éditoriale et laisser au temps le temps de sacrer les auteurs avant de les « pléiadiser ». Pourtant, Gide qui avait ramené le butin de la collection de Schiffrin entra de son vivant dans la collection ; Camus partit, lui, si prématurément dans des circonstances si dramatiques qu’on se dépêcha de l’accueillir. En revanche, d’autres piétinèrent longtemps devant le bureau de Gallimard pour lui arracher son accord. Céline le harcèle de lettres où il ne trie pas ses mots. Il avait peur que ses livres ne l’accompagnent dans la disgrâce que lui attirait son antisémitisme et qu’ils ne soient mis à l’index. Dans une lettre datée du 24 octobre 1956, il presse Gallimard de lui donner son tombeau de son vivant : « Cher ami. Les vieillards, vous le savez, ont leurs manies. Les miennes sont d'être publié dans la Pléiade (Collection Schiffrin) et édité dans votre collection de poche (M à Crédit). Je n'aurais de cesse, vingt fois, que je vous le demande. Ne me réfutez pas que votre Conseil, etc. etc. […] C'est vous la Décision. [:::] La Pléiade et l'édition de poche pas dans vingt ans, quand je serai mort ! non ! tout de suite ! cash ! vous n'êtes ni un "rêveur" homme à "histoires" ! Vous me comprenez ! » Il dut attendre sa mort.

La Pléiade serait plus prestigieuse que l’Académie française. On ne voit pas certains auteurs grenouiller ni même se présenter en smoking devant le roi et la reine de Suède. En revanche tous doivent reposer un jour quelque part. On a consacré sa vie à l’écriture, on veut voir son œuvre en lieu sûr. Sitôt que la collection s’impose comme le cimetière livresque le plus perpétuel, personne ne résistera à sa pléiadisation, pas même Sartre, qui refusa pourtant le prix Nobel de littérature, pas même Foucault, ses héritiers sinon lui, malgré ses réserves sur les institutions, pas même Michaux, qui l’avait refusée de son vivant et sera dispersé après sa mort entre trois tomes, qui ne sont ni les 11 ( ?) de Balzac ni les 10 ( ?) de Hugo. Pléiadiser un auteur est devenu à la longue le dernier mot de la canonisation littéraire. Malgré sa machine publicitaire, Gallimard sait pertinemment qu’un auteur vivant est la meilleure locomotive de la promotion de son œuvre et quand il est étranger, du rayonnement du label Gallimard dans le monde. Le Tchèque Milan Kundera entre dans la Pléiade en 2014, le Péruvien Vargas Llosa, en 2016.

Dès les années 60, ses volumes sont achetés par tous ceux qui ont le souci de… leurs salles d’attente. Ce ne sont pas des albums d’art, ce sont des pavés de prestige. Cela dit, Gallimard n’est pas du genre à se contenter de parader, il passe pour allier l’esprit au commerce. Pour l’esprit, il pousse le risque jusqu’à publier des auteurs somme toute ésotériques que nul ne lira plus, à l’exception de rares chercheurs, et que l’on ne placerait dans sa bibliothèque que pour mieux ébaubir des hôtes qui ne s’aventurent pas dans les salons crépis de livres sans succomber au désarroi d’être et de rester incultes. Pour le commerce, il ouvre sa collection à Jules Verne, Melville, TwainSimenon. En revanche, politically correct oblige, il est obligé de retirer… Sade. Depuis 1962, pour la réclame, il publie chaque année un album consacré à un auteur, une période, un thème, une œuvre (« Les Mille et Une Nuits » en 2005, « Le Livre du Graal » en 2008). Ces petits volumes, de même que toutes sortes de gadgets, sont offerts par les libraires aux clients qui achètent… trois volumes de la Pléiade au moins. Romain Gary dut attendre 2020, que le lectorat le blanchisse de nul n’a jamais su quels soupçons et que la recherche le réhabilite de nul ne sait quelles étrangetés, pour mériter sa place.

La collection de la Pléiade – et les collections analogues dans les autres contrées dont la Library of America, la Biblioteca della Pléiade, collaboration entre Gallimard et  Einaudi et tant d’autres – pointe le podium de la pédanterie et de la consécration livresques. Grâce à leur appareil critique, préfaces, notes, annotations, commentaires reconstituant la genèse des textes, les ouvrages de la Pléiade deviennent des outils incontournables dans la recherche universitaire. C’est l’édition la plus fouillée, elle devait devenir la plus « scientifique ». Elle ressuscite des textes tombés dans l’oubli qu’aucun éditeur ne se risquerait plus à rééditer. Elle dit aux chercheurs : « Vos recherches devront s’exercer sur ces tombeaux. Sinon votre étude ne sera pas prise au sérieux. » Comme si on allait continuer pour l’éternité de retourner ces tombes. Comme si cette manie macabre était plus impérieuse que de tenter de produire un texte – un seul ! – d’une centaine de pages qui serait plus révélateur que toutes les recherches sur les auteurs les plus glorieux. Comme si une énième recherche sur Shakespeare, Pascal ou Hugo allait contribuer autre chose que des promotions universitaires. Ce culte livresque derrière tous les cultes et au-delà de tous les cultes ne laisse de me sortir… de mes reliures et de m’attirer toutes sortes… d’anathèmes. Cela dit, quand on tient un volume de la Pléiade, rien ne semble plus fragile et plus éphémère que ces feuilles labiles, rien ne serait plus résistant, solide et pérenne. C’est la vénération des missels qui aurait conquis l’ensemble des livres que la Pléiade recueillerait dans des urnes recelant des poussières de passions et de mots…

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Je ne sais ce qu’est devenue La Pléiade de Sartre. Si elle a été restituée, vendue ou conservée par les héritiers de Benny Lévy. Peut-être a-t-elle échoué dans les caves de la Bibliothèque Nationale de Jérusalem. Me l’aurait-on proposée que je me serais dérobé. D’abord parce que je commence – au terrible âge où l’on devient disciple de l’Ecclésiaste – à trop connaître les livres et leurs auteurs pour renoncer à ma très hérétique dissidence livresque ; ensuite parce que je n’aurais pas souhaité embarrasser-encombrer mes héritiers. Je sais en l’occurrence que l’épée d’académicien de Joseph Kessel git avec d’autres merveilles dans cette sacrée bibliothèque. Mais cela, c’est une autre histoire…