LE CHANT DU LIVRE : LE PIVOT DES LETTRES

4 Jul 2022 LE CHANT DU LIVRE : LE PIVOT DES LETTRES
Posted by Author Ami Bouganim

C’est un grand personnage de la saga littéraire française dans la deuxième moitié du XXe siècle et l’on devra l’enterrer au Musée National du Livre que l’on aménagera dans une cathédrale ou à… la Bibliothèque Nationale. Pendant des décennies, il fut le pivot de la production littéraire puisqu’il anima les deux émissions littéraires les plus importantes de l’histoire de la télévision. Les grands noms de la littérature mondiale se sont succédés chez lui. De Soljenitsyne à Modiano, de Françoise Sagan à Marguerite Duras. Il s’est rendu chez Albert Cohen et chez Vladimir Nabokov, chez Marguerite Yourcenar et chez Georges Simenon. Ce n’était pas sans étonnement qu’il découvrait la vénération de Cohen pour un Dieu en lequel il ne croyait pas : « Je suis un Hébreu inconséquent… tout en n’y croyant pas, j’y crois » ; ce n’était pas sans malice qu’il servait à Nabokov je ne sais quel breuvage alcoolique dans une théière. Bernard Pivot titre une plaque tournante dans le trafic des livres, des auteurs, des artistes. Après lui, les livres ne seraient plus les mêmes. Ils n’en auraient plus l’aura, ne présenteraient plus le même intérêt.

Un ancien enfant de chœur, né en 1935, déserté par la foi. Fils de commerçants, il faisait des livraisons dans son enfance. Il n’aurait pas arrêté d’en faire. Sinon qu’il travaillait pour les éditeurs, les libraires, les auteurs, davantage maître-adoubeur que maître-livreur. Il poursuit des études au Centre de formation des journalistes (CFJ) de 1955 à 1957. Un an plus tard, il entre au Figaro littéraire. En 1971, l'hebdomadaire disparaît mais Pivot reste chef de service au Figaro jusqu’en 1974. Il est généralement considéré comme l’un des fondateurs du magazine « Lire » dont il est le premier directeur. De 1992 à 2022, il est chroniqueur, d'abord humoristique, puis littéraire au Journal du Dimanche. Il propose également des chroniques gastronomiques sous des noms de plume.

En 1968, il participe comme critique littéraire à l'émission « À la vitrine du libraire ». A partir d'avril 1973, il produit et anime l'émission « Ouvrez les guillemets » et un an plus tard, le 10 janvier 1975, il lance « Apostrophes » sur Antenne 2. L'émission est diffusée en direct le vendredi soir à 21 h 30 et durant 75 minutes, il accueille ses invités. Apostrophes devient le « magazine littéraire de référence » de la télévision française jusqu'à son arrêt en 1990. Pendant près de vingt ans, ce fut l’avalanche des livres, de jour en jour. Pivot ouvrait lui-même les paquets, lisait 10 à 14 heures par jour. Malgré cela, il n’a pas croulé, il n’a pas eu la nausée. Un bonimenteur de la lecture, de tous les livres, sur tous les sujets. Il disait que se pencher sur une question de philosophie est plus amusant et surtout moins dangereux que se pencher pour ramasser des clés qui sont tombées. Sur le plateau, il donnait l’impression d’écouter ces hommes curieux qui sécrètent leurs mots et pour lesquels il se passionnait tant qu’il les laissait légender leurs ouvrages de leurs réponses à ses questions. De leurs esclandres et de leurs postures-impostures aussi. Le doigt contre la bouche pour voiler un sourire narquois et encourager la marionnette qui se cacherait en chaque auteur. Son indulgence était désespérante, c’était en vain qu’on tentait de lui arracher une méchanceté sur ses invités. Il misait tant sur la gentillesse qu’il en oubliait d’être critique. Il présentait sur ses invités l’avantage de connaître d’autres livres que les leurs.

Face à François Mitterrand, assis comme un vieux concierge sur sa chaise, ne sachant que faire de ses mains, venu présenter « L’abeille et l’architecte », Pivot ne cache pas son ennui et l’on n’a pas envie de découvrir ces chroniques qui n’en seraient pas. Il ne réussit à traîner Kundera sous ses caméras, malgré les velléités de l’auteur tchèque pour l’invisibilité, que pour le soumettre à deux panégyriques dont l’un est convenu, l’autre embarrassant tant son auteur est ému de se retrouver en présence d’un auteur qu’il admire. Pivot est ébloui par la trouvaille d’Umberto Ecco dans « Le Nom de la Rose » : le suicide par l’absorption d’un manuscrit d’Aristote. On n’avait certes pas besoin d’Ecco pour se convaincre que les livres constituent des incitations au crime, à la guerre, au génocide. Ni pour savoir que les livres les plus passionnants portent sur des crimes. On n’a pas davantage besoin de preuves pour se convaincre qu’on se crève les yeux à leur lecture. On ne se résout pas pour autant à reconnaître que les « meilleurs » livres sont encore ceux qui nourrissent des déraillements. Pivot se retenait, je veux le croire, de donner libre cours à ses railleries. Parce que hors caméra il n’avait pas sa langue dans la poche. Quand il reproche à Ecco de présenter la bibliothèque comme « un lieu pervers », celui-ci demande : « Connaissez-vous beaucoup de lieux qui ne le soient pas ? – Ici [sur le plateau] par exemple. – C’est un lieu de neutralité, répond Ecco, nullement déstabilisé, où se rencontrent des représentants [de livres]. » Et Max Gallo présent sur le plateau de remarquer : « Nous avons des millions de voyeurs. »

On découvre qu’autant les personnalités littéraires étrangères, triées sur le volet, sont impressionnantes – Soljenitsyne, Nabokov, Cohen, Maillet – autant les françaises se révèlent plutôt plates. Comme si celles-ci faisaient du chiqué avec les mots et rusaient avec la narration, que ce soit Perec ou Robbe-Grillet. Même Le Clézio, qui fait l’éloge du silence, ne convainc pas ; même Modiano, qui ne termine pas ses phrases, voire ne les commence pas, laisse perplexe. Depuis Proust, les Français ne seraient plus autant enracinés dans le terreau littéraire, trop parisiens peut-être pour donner de grands écrivains. Les noms des essayistes tombent vite dans l’oubli et cela en dit long sur l’essai qui s’insère dans la cohue de l’heure. La participation de Charles Bukovski, une bouteille de whisky ou de vin à portée de la main, restera un moment télévisuel mémorable. Cavanna s’évertue à louer son talent et le somme de se tenir tranquille. Le poète américain bat ses records d’ébriété. Ce n’était ni un grand ni un petit écrivain. Il restera dans les annales littéraires grâce à ses prestations chez Pivot. Son ébriété était celle des lettres sur son plateau.

La dernière d’Apostrophes, le 22 juin 1990, est un morceau d’anthologie télévisuel sur la littérature, les mots et les personnages littéraires. Les célébrités présentes sur le plateau, limitées à quatre-vingts, se prêtent à son jeu et proposent le mot qu’ils affectionnent le plus et leurs choix exhibent, tous ensemble, la beauté du français. Sensualité, sérénité, source, monde, visage, adolescence. En revanche, la rétrospective restitue la petitesse de ces grands hommes et l’aveuglement qui avait pu être le leur, que ce soit sur la Chine ou sur l’art. A les écouter, ce seraient des chevaliers des mots, s’armant d’eux pour leur résister ou se rendre à eux, militant pour « la vérité des mots » alors que ceux-ci ne sont – dans la plupart des cas, dans le meilleur des cas – que des paravents. Comme si les écrivains n’étaient pas des travestis, des menteurs patentés, des barbouilleurs de morts. C’est à peine si Pivot se permet de conclure l’émission par un subtil : « Les écrivains sont de drôles de zigs. » Sur ce, Peyrefitte corrige « … de drôles de zobs ». Pivot avait annoncé d’emblée que le décor de l’émission régulière avait été cédée à la Bibliothèque Nationale qui l’avait mise aux enchères pour acquérir les manuscrits de Boris Vian. Je veux bien que les bibliothèques acquièrent des manuscrits mais encore faut-il s’assurer qu’ils sont d’un intérêt public et requis par la recherche. Mais c’est là le péché mignon des grandes bibliothèques que de renchérir sur les manuscrits de tous ceux qui ont eu leur heure de gloire avant de mourir jeunes. Ce soir-là, le premier invité d’honneur de Pivot restait sobre, mesurait ses mots et avait un grand mérite : il avait consacré sa vie à compiler et à éditer la correspondance de George Sand qui ne comportait pas moins de vingt-quatre volumes.

Le deuxième numéro d’Apostrophes devait se retourner contre notre chevalier des lettres. Il avait reçu sur un ton plus badin qu’intéressé Gabriel Matzneff qui venait de publier « Mes amours décomposés » où il se vante de pratiques pédophiles. Pivot le qualifie, au milieu de l'hilarité générale, de « professeur d'éducation sexuelle » et de « collectionneur de minettes ». Seule une écrivaine québécoise dénonce alors les abus de Matzneff. En décembre 2019, vingt ans plus tard, on reproche à Pivot l’indulgence qu’il a montrée à son égard : il répond qu'à cette époque « la littérature passait avant la morale ». Il persiste à s’accrocher à l’impunité dont jouissait – jouit ? – la gente littéraire à laquelle l’on passe toutes les mœurs : « Il m’aurait fallu beaucoup de lucidité et une grande force de caractère pour me soustraire aux dérives d’une liberté dont s’accommodaient tout autant mes confrères de la presse écrite et des radios. » Ces marionnettes de papier-vanité étaient alors adulées comme des demi-dieux pour leur salive encrée.

« Bouillon de culture », à partir de 1991, traite de l'actualité littéraire, mais aussi de cinéma et de théâtre. Malgré sa variété – des artistes, des chercheurs, des comédiens, divers clochards des plateaux – l’émission ne laissera pas l’empreinte d’Apostrophes. On se souviendra du légendaire questionnaire – de Proust – auquel Pivot soumettait ses invités. C’était une manière de dire : épargnez-nous les divans, les interrogatoires, les interviews. Répondez à mes dix questions et l’on saura qui vous êtes : quel est votre mot préféré ? quel est celui que vous détestez le plus ? quelle est votre drogue favorite ? quel est le son ou le bruit que vous aimez le plus ? ceux que vous détestez le plus ? quel homme ou femme choisiriez-vous pour illustrer un billet de banque ? quel métier n’auriez-vous pas voulu pratiquer ? en quels plante, arbre ou animal auriez-vous souhaité vous réincarner ? que diriez-vous à dire à Dieu après votre mort ? En juin 2001, l’arrêt de « Bouillon de culture » provoque l'émoi dans le monde de l'édition et des médias. On sentait qu’une période se tournait.

En 1985, Pivot créait et présentait les « Championnats de France d'orthographe », puis les « Championnats du monde d'orthographe », diffusés à la télévision jusqu’en 2005. C’est un inconditionnel de l’accent circonflexe, partisan de l’étendre au « a » dans ‘âmour’ ou au « i » de ‘abîme’. Il mettrait une auréole sur le « o » dans ‘mot’ ou un couvercle sur le « o » de ‘mort’. Il est pour les cédilles et les traits d’union qui participent de l’esthétique de la langue. Sans accents, le français perdrait ses ornements. Les émissions – « Français, la Grande interro ! » « Double Je » – se succèdent. En octobre 2004, il est élu à l'Académie Goncourt, en janvier 2014, il en devient le président jusqu’au 31 décembre 2019. Quoiqu’il se soit défendu d’être écrivain (« Plutôt être un bon journaliste qu’un mauvais écrivain »), il publie un roman en 1959, « L’Amour en vogue ». Les titres n’allaient cesser de se succéder. Des chroniques, des recensions littéraires, des interviews, des préfaces, des albums (sur le vin, le langage, les mots). En 2006, on avait son « Dictionnaire amoureux du vin » ; en décembre 2009, il créait le Comité de défense du Beaujolais afin de protéger un « symbole de l'identité française ». On doit attendre 2011 pour avoir ce qu’il conteste être une autobiographie et qui n’en est pas moins un abécédaire biographique : « Les Mots de ma vie ». L’année suivante, c’est – encore – une autobiographie romancée, « Oui, mais quelle est la question ? », qui met en scène un journaliste atteint de « questionnite ». En 2018, avec sa fille Cécile, ils écrivent à quatre mains « Lire ! » (avec un point d’excitation), où ils confrontent leurs expériences de lecteurs. Parallèlement, il avait découvert les réseaux sociaux et en particulier Twitter qu'il considère comme une « école de la concision ». Une sélection de ses tweets parait sous « Les tweets sont des chats ». Suivent une série de livres où pointe la vieillesse derrière des titres comme « Mais la vie continue » et « Amis, chers amis ». Dans un livre écrit pendant la période coronaire il met en scène des octogénaires menacés par le virus et se pose en porte-parole de tous ceux qui l’ont suivi d’une émission à l’autre, sous Apostrophes davantage que Bouillon de Culture. Il s’est résigné pour l’occasion à se donner une voix chevrotante et réticente d’octogénaire. Invité à présenter ses livres, il ne s’accommode pas de l’inversion des rôles. Il doit se prêter à des mises en scène qui ne sont pas toujours de son goût et il se montre contrarié par les questions par trop intrusives qu’il écarte sans peine. Cette voix qui se glissait si habilement derrière les voix les plus assurées et péremptoires pour les débusquer de leur posture, s’introduire dans leur atelier d’écriture, rester au-dessus de la mêlée qui se reconstituait de plateau en plateau semblait un peu perdue.

Je n’ai pas lu ses livres et ce n’est pas faute d’en avoir envie. J’avais peur d’entamer son personnage. Ce ne serait ni Kafka ni Proust, il ne le prétendait pas. Ce qui me retenait était, je l’avoue au risque de m’aliéner notre ronde planète, quelque chose de plus prosaïque et d’accablant pour moi : sa passion pour le football. Je ne pouvais croire qu’un homme comme lui pouvait se passionner pour ce qu’un lettré israélien décrivait comme vingt-deux hooligans, à moins que ce ne soit vingt-quatre, courant après un ballon d’un bout à l’autre d’un stade. Pivot était un sacripant des lettres qui n’avait d’autre choix que de les célébrer. En 1988, il poussait la malice jusqu’à s’improviser narrateur en voix off du « Mangeclous » réalisé par Moshé Mizrahi d'après le roman d'Albert Cohen. Il refusait les décorations françaises, ni Légion d’honneur ni ordre des Arts et des Lettres, pour des raisons déontologiques, pour ne pas les arborer en présence de personnes qui les mériteraient davantage que lui. En revanche, il accepte les canadiennes pour sa contribution au « rayonnement des écrivains québécois en France ». Il collectionne les prix sans en tirer une quelconque gloire.

Pivot a passé sa vie à lire et trouve qu’il a eu une vie paradisiaque. On ne peut que lui reprocher d’avoir répété que les écrivains étaient les personnes les plus intelligentes au monde. Car quiconque s’est frotté à eux sait à quel point ils peuvent se révéler encore plus bêtes que le commun de leurs lecteurs et à quel point leur vanité est prompte à s’enduire de crasse. Les plus avertis des observateurs comprenaient que l’heureux homme n’invitait que les plus doués et même ceux-ci n’étaient pas toujours parmi les plus intelligents. Dans Apostrophes davantage que dans Bouillon de culture, il se régalait des scandales et des esclandres qu’il laissait volontiers se prolonger, se gardant de se mêler et encore moins de donner son avis. Il restait d’une correction totale et d’une amabilité sans tache, comme s’il voulait ménager ces gens de plume et rassurer sur sa discrétion ceux qu’il inviterait un jour sur un plateau céleste sinon terrestre, sur une table où l’on servirait du léviathan ou du bourguignon. Je ne parle pas de la pléthore des oubliés, mais des grands. Même si ni Nabokov ni Cohen ne passaient pour des gens de bonne compagnie.

C’était en amateur qu’il lisait, écrivait, s’improvisait acteur et c’est parce qu’il a vécu en amateur qu’il est passé sans susciter d’hostilité. Sinon de la part de tous les recalés de ses émissions. De sots critiques littéraires aussi, à l’instar de Gilles Deleuze qui devait être bien imbu de ses critiques embrouillées sur Kafka ou Céline pour friser l’imbécilité savante et avoir des mots durs sur Apostrophes qui représenterait « l'état zéro de la critique littéraire, la littérature devenue spectacle de variétés ». Plutôt un état zéro qu’on comprendrait qu’un état abscons qu’on ne comprendrait pas. La littérature n’est peut-être pas si importante pour qu’on surenchérisse aussi précieusement sur ses postures et impostures. Pivot était un homme truculent qui aimait manger et boire non moins que lire. Son successeur dans « La grande librairie » avait le boniment par trop mielleux. Il était trop gourmand pour qu’on s’en remette à son goût, trop poli pour qu’on se fie à ses compliments. Il abondait dans le sens des livres et les livres basculent de plus en plus dans la banalité domestique. On ne veut pas d’un Corneille comme présentateur de livres, mais d’un Rabelais. Avis au successeur…