The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE CHANT DU LIVRE : LES CENT MILLE ET UNE PAGES DE GROTHENDIECK

Pourquoi écrit-on autant alors qu’on sait pertinemment que rares seront les livres qui passeront à la postérité ? Pourquoi se sent-on un devoir suprême de laisser une autobiographie, un pamphlet, un roman ou un essai quand on a été comblé par la vie, comme marchand ou comme artiste, qu’on a accumulé les millions, connu la gloire médiatique ? Pourquoi les auteurs les plus prolixes n’ont-ils jamais fini de produire des livres et n’ont-ils pas terminé l’un qu’ils entament l’autre ? L’écriture participe-t-elle d’une vocation ? – Sûrement. D’une manie ? – Elle le devient. Que recouvre l’une ? Que trahit l’autre ? L’écriture caresse une ambition testamentaire : on écrit pour laisser un testament qui tombera dans l’oubli ou connaîtra un succès posthume. On ne sera pas là, on n’en parlera pas moins à la postérité. Maintenant que nous avons trois à cinq mille ans de patrimoine testamentaire derrière nous, on souhaite y laisser son nom ( ?). Ce n’est pas un hasard si Dieu est considéré comme le Testamenteur absolu et que le meilleur titre qu’on puisse donner à un artiste ou à un poète est qu’il est divin. Sinon Dieu alors Homère ou Dante, Kafka ou Proust. Or rien n’est plus pathétique de nos jours que prétendre écrire pour la postérité. Surtout par les temps qui courent où l’on n’est plus sûr de rien, ni de l’avenir de la planète ni de l’avenir des sciences. Souvent un livre se propose en carte de visite livrant accès à l’immortalité. Or l’écriture ne documenterait que l’éphémère passage de l’homme pour l’éternité.
Rares sont ceux qui écrivent parce qu’ils ont un message à délivrer, tous le pensent. Or tout semble avoir été dit, on n’arrête pas de se répéter, on ne sait plus que lire, et les livres se bousculent sur les devantures des libraires et les écrans en une sarabande plus précieuse que pertinente qui donne le tournis. On ne peut continuer de réclamer de nous une adhésion béate et inconditionnelle aux livres. Ils ne sont pas égaux, il est de bons et de mauvais de livres, et autant en convenir, la plupart sont mauvais et ne restent dans les esprits que le temps que passent les mauvaises mœurs ou les mauvais goûts qui les accablent ou les encensent. Paris reste pour l’heure le creuset des meilleurs et des pires livres, du moins dans la bouche de Mme Parolignac, tenancière de l’on ne sait quel débit de cartes dans « Candide », qui interrogée sur un livre s’écrie : « L’ennuyeux mortel ! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait ! comme il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué légèrement ! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres ! comme il gâte ce qu’il pille ! comme il me dégoûte ! »
Le couronnement de cette cuisine – au sens où l’entendait Barthes ? – reste sans conteste la gloire et il n’en serait plus prometteuse que celle qu’assurent les lettres. La création littéraire fait miroiter, davantage que la perpétuation généalogique, somme toute commune, la création artistique ou l’action politique une gloire qui ne se démentirait pas. On continue de se pâmer à la lecture des des ballades d’Homère et des dialogues de Platon ; on ne se souvient plus des conquêtes d’Alexandre ou de César. Or l’écriture est une sécrétion et l’on ne sécrète rien qui ne nous ressemble pour en tisser le cocon que les vers critiques décortiqueront, dans le meilleur des cas, de leur lecture. On n’a pas encore consacré de grand livre cette manie paperassière. Bien sûr des recherches sur l’écriture, sur l’imprimerie, sur les rôles quasi cultuels du livre dans les civilisations livresques. Sinon on ne s’enhardit pas à proposer des livres pour en dénoncer les vices dogmatiques et scolastiques. Ce serait paradoxal sinon d’un mauvais goût.
Dans un des monceaux qui introduisent, composent ou débordent « Récoltes et Semailles », Alexandre Grothendieck, précisément lui, donne à l’écriture un statut somme toute novateur et convaincant – davantage que les baratins poético-critiques de Blanchot à Barthes. Il écrit pour vider son sac, légender son balancement entre la mathématique et la méditation, ressusciter Dieu ou le débusquer de sa voix interne… pour l’on ne sait quoi. C’était sûrement un mathématicien de génie se doublant d’un artiste de la page. Il a révolutionné les mathématiques, un jour, on découvrira qu’il a composé dans « La Clef des songes » le manifeste mystique le plus sensible et séduisant de ces dernières décennies. L’écriture lui tenait lieu de révélateur, au sens photographique et religieux du terme. Ce n’est qu’en écrivant que se révéleraient découvertes mathématiques et méditations mystiques. On savait la mystique tramée par Eros, on ne se risquait pas à deviner sa pulsion derrière les mathématiques : « La passion d’amour est, elle aussi, pulsion de découverte. Elle nous ouvre à une connaissance dite « charnelle », qui elle aussi se renouvelle, s’épanouit, s’approfondit. Ces deux pulsions – celle qui anime le mathématicien au travail, disons, et celle en l’amante ou en l’amant – sont bien plus proches qu’on ne le soupçonne généralement, ou qu’on n’est disposé à se l’admettre. » C’est l’écriture qui pense et rien ne se pense hors de l’écriture. On ne doit surtout pas cacher ses abysses, les raboter, encore moins proposer l’œuvre sans en donner les esquisses et les brouillons. « C’est dire que le rôle de l’écriture n’est pas de consigner les résultats d’une recherche, mais bien le processus même de la recherche – les travaux de l’amour et des œuvres de nos amours avec Notre Mère le Monde, l’Inconnue, qui sans relâche nous appelle en elle pour la connaître encore en son Corps inépuisable, partout en elle où nous portent les voies mystérieuses du désir. Pour rendre ce processus, les retours en arrière, qui nuancent, précisent, approfondissent et parfois corrigent le « premier jet » de l’écriture, voire un deuxième ou un troisième, font partie de la démarche même de la découverte. Ils forment une partie essentielle du texte et lui donnent tout son sens. »
Grothendieck montre une telle frénésie qu’il ne cesse d’accumuler les pages. On retrouve cette frénésie parmi les chercheurs dont on donne le nombre de livres publiés qui reprennent l’interminable liste des articles parus. Sans considération pour leur contribution ou leur innovation. On ne demande qu’un livre et ils en débitent au rythme de leurs interventions médiatiques. C’est la même chose dans la communauté des chercheurs en kabbale. Cent et mille livres plus tard, ils ne savent toujours pas qui a composé le Zohar et ce qu’il dit – c’est à croire que les livres qui sollicitent le plus d’interprétations sont parmi les abscons pour ne pas dire les plus mauvais. Les textes de Grothendieck seraient davantage maladroits qu’impénétrables. On comprend ce qu’il dit, même s’il se laisse entraîner par sa plume : « Je pensais qu’il y en aurait pour une « note » de cinq ou dix pages, pas plus. Finalement, de fil en aiguille, cela a fait repartir l’enquête, il y en a eu pour près de quatre cents pages […] ! Ça fait donc qu’il manque toujours le petit topo en question […]. C’est un peu idiot, c’est vrai. Mais il sera toujours temps de le rajouter dans une troisième partie à l’Introduction (qui n’en est plus à dix ou vingt pages près), avant de confier mes notes à un imprimeur. » Cette production inconsidérée de pages pousse la confession dans les retranchements de l’intégrité ou du désarroi. C’est d’ailleurs débridé et ça va dans tous les sens, porté par une production censée assurer la gestation de l’on ne sait quoi – de biographique. C’est visiblement calqué sur ses procédures mathématiques, ce n’en est pas moins séduisant, quoique par trop didactique avec des sous-titres qui semblent venus d’un insondable ailleurs – probablement de l’enfant en lui qu’il tente de recouvrer : « Je te conseille, en fin de lecture de chaque note, de te reporter à la table des matières pour y apprendre comment cette note s’appelle ; et aussi, à l’occasion, pour pouvoir apprécier en un simple coup d’œil comment elle s’insère dans la réflexion déjà poursuivie, voire même, dans celle encore à venir. Autrement tu risques de te perdre sans espoir dans un ensemble en apparence indigeste et hétéroclite de notes aux numérotations parfois bizarres, pour ne pas dire rébarbatives ; comme un voyageur égaré dans une ville étrangère (poussée là bizarrement au gré du caprice des générations et des siècles...), sans un guide ni seulement un plan pour l’aider à s’y orienter. » On ne sait s’il s’adresse à un collègue, au lecteur ou à l’enfant.
Grothendieck ne prémédite pas son écriture qui consigne – pratique – sa recherche ou sa méditation. Il ne sait où il va, ne cherche pas à le savoir. Ce serait entraver sa spontanéité : « A chaque fois la réflexion se révélait en cours de route seulement, et à chaque fois le travail amenait au jour des faits nouveaux, ou éclairait sous un jour nouveau des faits jusque là négligés. » Pourtant, il ne dévoile pas grand-chose, ni sur son intimité ni sur son intériorité – très peu. On a un chevalier étique se chargeant et s’armant de pages. On ne connait ni ses menus ni ses lectures, ni ses allers ni ses venues. On a un soliloque qui tourne autour d’un enfant dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il a été séduit par le dévouement au Chambon-sur-Lignon. Il n’en serait pas moins derrière toutes ses activités, derrière ce qu’il pense et ce qu’il dit, derrière ses passions. L’appel de l’enfant est ce qui requiert le travail d’écriture et de méditation. Il interpelle l’adulte et ce qu’il aurait à dire nul autre ne saurait le dire. Contrairement aux mathématiques dont un chacun pourrait s’acquitter d’une manière ou d’une autre, c’est la découverte la plus personnelle et intime. Le « connais-toi toi-même » serait « redécouvre (recouvre, renoue avec) l’enfant en toi » – et le plus étrange est que cela vient d’un père de quatre à cinq enfants dont l’intérêt pour eux aurait dû en principe émoussé sa curiosité pour l’enfant qu’il a été. Certains passages laissent penser que passées les émotions procurées par la naissance du premier enfant, Grothendieck serait redevenu célibataire.
On a l’impression kafkaïesque de lire un texte sur la mathématique et autour d’elle sans que l’on sache de quoi elle traite, à moins qu’on ne soit arpenteur géométrique de l’espace, un peu comme l’on ne sait de quoi traite la Loi dans « Le Procès » de Kafka ou quel est le territoire dont son arpenteur est censé proposer le relevé dans « Le Château ». Ce serait également un traité sur l’écriture, ses ratures, ses corrections. Son rôle protocolaire – d’une performativité qui serait comme l’oubliée de la recherche, de la méditation et des considérations poétiques sur l’écriture –, incontournable, dans la méditation autant que dans la recherche : « Il semble bien que l’écriture de tout temps a été un moyen indispensable, quelle que soit la personne qui « fait des maths » : faire des mathématiques, c’est avant tout écrire » ou plus loin : « L’écriture est le support matériel qui fixe le rythme de la réflexion, et sert de repère et de ralliement pour une attention qui autrement a tendance chez moi à s’éparpiller aux quatre vents. Aussi, l’écriture nous donne une trace tangible du travail qui vient de se faire, auquel nous pouvons à tout moment nous reporter. » On ne sent ni malice pascalienne ni ruse cartésienne, ni duplicité rousseauiste ni posture freudienne ou imposture derridienne. Il ne connaissait pas plus les maîtres du Talmud que les mystiques chrétiens. Il ne lisait pas, presque pas. L’étude, l’érudition, les lectures encombreraient la recherche et la méditation davantage qu’elles ne les cultiveraient : « J’aurais lu « dans le texte » les Saintes Ecritures, le Coran, les Upanishads, et encore Platon, Nietzsche, Freud et Jung par dessus le marché, je serais un prodige d’érudition vaste et profonde – que tout cela n’aurait fait que m’éloigner de cette vérité-là, une vérité enfantine, évidente. Et j’aurais répété cent fois les paroles du Christ « heureux sont ceux qui sont comme les petits enfants, car le Royaume des Cieux leur appartient », et les aurais commentées finement, que cela n’aurait servi encore qu’à me tenir éloigné de l’enfant en moi, et des humbles vérités qui m’incommodent et que l’enfant seul voit. » Ce serait donc l’enfant qui se perpétuerait dans – le jeu de ? – l’écriture et s’attarderait à produire ses briques de pages.
Grothendieck passait son temps à noircir du papier. Il écrit ce qu’il rumine, sans plan préétabli, sans savoir où il va et où il va aboutir, il ne délire pas, il di-vague. Il commente ce qu’il a écrit – ce qui s’est déposé dans et comme écriture – sous prétexte de l’introduire, il ne cesse de tâtonner, de se répéter, de se reprendre, et comme il vide il ne sait quel contentieux, il n’a jamais fini de le vider. Je veux bien le considérer comme un génie, mais ce serait m’aligner sur une position convenue et me dérober à son incitation à ne pas se soumettre aux choses convenues ; dire de lui que c’est un aliéné serait m’aliéner ses disciples et ses partisans. Il se prenait trop au sérieux pour qu’on le prenne au sérieux. Il n’avait ni la légèreté d’un Galois ni la malice d’un Einstein et comme il a restructuré la mathématique, il nous accompagnera pour des siècles plus sûrement que la pléthore des philosophes baratineurs-commentateurs. En passant du paradigme des ensembles à celui des topos, il (ré)instituait la géométrie comme discipline philosophique première, et non seulement comme maxime, davantage que Leibnitz ou Husserl. Or l’on continue de philosopher – de prêcher pour être plus précis – comme s’il n’avait pas laissé dix mille, cinquante mille, cent mille pages – sans que l’on ne sache dire si ces pages sont des pièces à conviction ou des pièces justificatrices dans le procès de la manie d’écrire. Ce qui l’a desservi n’est pas son fétichisme paperassier – somme toute commun et banal – mais un mal plus pernicieux qui guette désormais les universitaires et les intellectuels producteurs de papers qui semblent sortis d’univers bourdieusards, plus caricaturaux que convaincants, qui attendent leur littérature romanesque : la paradoxale petitesse des grands génies méconnus. Dans un moment de lucidité, au gré de ses divagations, Grothendieck écrivait pourtant : « C’est peut-être gratifiant d’une certaine façon de se croire meilleur que les autres, mais c’est aussi très fatigant. C’est un gaspillage d’énergie extraordinaire même – comme chaque fois qu’il s’agit de maintenir une fiction. »

