The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE CHANT DU LIVRE : SON PESANT DE PUBLICATIONS

Les raisons d’abattre son pesant de pages ne manquent pas. La loterie des sorts qui comble les uns et déclasse les autres. La promotion d’une existence dénuée de sens au rang d’une roue intellectuelle devant la terre et le ciel. Le besoin de reconnaissance qui ne connaît pas de satiété. La consécration poétique quoi qu’on mette sous ces termes. La plus prosaïque et méritoire des raisons reste encore le souci de conserver sa place dans un institut de recherche, une université ou une institution où l’on gagne sa vie à publier des articles et des livres et où les rémunérations sont indexées au nombre de pages parues. On publie, pour reprendre la formule consacrée, pour ne pas périr et continuer de jouir d’avantages matériels somme toute intéressants et de crédits symboliques somme toute gratifiants. On est nourri au prytanée contre des parutions dont la multiplication cultive une vocation vorace et garantit une certaine gloire parmi ses pairs, concrétisée par des prix, des médailles, des rubans, voire l’aura médiatique qui assure la publicité de tout ce qu’on est ou prétend être. A la longue, le chercheur contracte la manie compulsive d’écrire des livres parce que ses jours sont programmés pour cela, qu’il ne trouve rien de mieux à faire, qu’il ne sait rien faire d’autre. Il écrit pour écrire, quelles que soient les raisons qu’il se donne et donne aux autres ou les besoins qui le pressent à abattre sa ration quotidienne de pages à lire et à écrire. Les chercheurs deviennent à la longue des créatures écrivassières et paperassières dont la qualité des jours se mesure au nombre de pages débitées, brodant leur linceul de papier à l’aide d’une plume qui court et rature ou de doigts qui pianotent sur un clavier leur interminable auto-oraison funèbre.
Dans cette industrie littéraire, l’essai s’impose de plus en plus comme un genre incontournable. Il se rencontre partout. Dans les romans qui sortent du lot autant que dans les mémoires qui se veulent solennels. Dans la pléthore des ouvrages de vulgarisation des sciences dites naturelles autant que des sciences dites humaines. Adorno ne lui trouve que des vertus. Il intimerait la modestie à son auteur qui, ne se leurrant pas sur sa créativité, donne ses sources : « Rien de ce qui est humain n’est une création » (T. Adorno, « L’essai comme forme », « Notes sur la littérature », Flammarion, 1984, p.22). Il ne se targue pas de son originalité ni ne se laisse tenter par les perversions qu’induit le souci de tout ranger dans un système ou sous une totalité. Adorno pousse l’éloge de l’essai jusqu’à lui trouver une « logique musicale ». Malheureusement, les auteurs ne sont pas tous des virtuoses des mots se doublant d’amateurs de musique et, dans la prolifération des connaissances, ils se révèlent plus baratineurs que convaincants. Ils tentent de s’en tirer par… des régressions dans la religion ou la poésie. Or toute pensée restauratrice se condamne à verser dans l’incantation. Adorno reconnaît du reste que l’essai entretient « un bavardage culturel éculé ».
Les convenances universitaires ont longtemps fait devoir aux chercheurs de conclure leurs essais par des listes bibliographiques. Je n’ai jamais su, je dois l’avouer, à quoi elles servaient. Un vestige du passé où une liste pouvait être exhaustive et montrer que l’auteur était versé dans son domaine, qu’il avait assez lu pour produire un livre à son tour. La pratique n’a pas totalement disparu. Certains auteurs reprennent leur liste de livre en livre, enrichie de nouveaux titres ; d’autres prennent soin de l’élaguer selon les thèmes traités. Certains omettent de mentionner leurs précédents livres, d’autres leur consacrent des pages entières. Je suis d’autant moins impressionné par ces listes que ceux qui les donnent sont généralement ceux qui encombrent leurs pages de notes plus longues que les pires sévices de l’écraseur de tête universitaire et qu’ils ne manquent pas de se citer. Ils n’écrivent pas tant leurs livres pour le commun des lecteurs que pour leurs pairs sinon pour eux-mêmes. Ils ne les vendent pas autant qu’ils les distribuent pour les verser à la liste des parutions qui leur permet d’obtenir leur promotion dans la hiérarchie des maîtres-chercheurs. On ne cherche pas les titres manquants parce qu’on ne s’avise plus de chercher la petite bête aux auteurs tant ils sont nombreux, éphémères et… transitoires. On ne s’intéresse pas moins de savoir si l’on est cité, ne serait-ce que pour mieux narguer notre voisin de couloir dans les labyrinthes sévères et hostiles de l’université. Les auteurs les plus imbus de leurs balivernes ou les plus harassés par celles de leurs collègues se dispensent volontiers de cette cuisine footnotiste. Les Français surtout qui nous servent des dissertations en guise d’essais. On le voit chez Camus autant que chez Sartre pour ne point parler de la pléthore des petits bouilleurs de mots qui leur ont succédé.
La manie écrivassière atteint son comble avec le traité se chargeant de citations, se perdant en digressions et traînant notes de bas de page. Je comprends mieux que l’on écrive des pamphlets d’un seul trait, sans citer Platon ou Plotin, comme dans un baratin sur le bien et le mal, l’être et le néant, le macrocosme et le microcosme pour ne pas parler de milliards d’étoiles, d’années, de… mirages ; ça dispenserait de les lire parce qu’ils ne mériteraient pas d’être… cités. Montesquieu devait être un rare homme d’esprit pour se contenter de vulgaires lettres qui disent l’essentiel clairement et subtilement, sans ne citer personne, d’un air dégagé, le style clair, ne me laissant d’autre choix que de commettre le crime de le citer : « De tous les auteurs, il n’y en a point que je méprise plus que les compilateurs, qui vont de tous côtés chercher des lambeaux des ouvrages des autres, qu’ils plaquent dans les leurs, comme des pièces de gazon dans un parterre : ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers d’imprimerie, qui rangent les caractères, qui, combinés ensemble, font un livre, où ils n’ont fourni que la main. Je voudrais qu’on respectât les livres originaux ; et il me semble que c’est une espèce de profanation, de tirer les pièces, qui les composent , du sanctuaire où elles sont, pour les exposer à un mépris qu’elles ne méritent pas » (Montesquieu, « Lettres persanes », LXVI).
La plupart des essais, autant en convenir, se présentent comme des ouvrages bricolés avec plus ou moins de talent. Des brouillons, malgré la rigueur des raisonnements enfilant des concepts de moins en moins précis, arrachés à leur registre originel, réquisitionnés avec une violence symbolique non négligeable pour une éphémère parade intellectuelle. Le bricolage resterait le mode de l’esprit par excellence, une manière, plus éclectique qu’artistique, de brouiller l’esprit au grand désarroi de l’esprit. Lévi-Strauss le décelait dans la pensée sauvage : « Le propre du sens mythique est de s’exprimer à l’aide d’un répertoire dont la composition est hétéroclite et qui, bien qu’étendu, reste tout de même limité ; pourtant, il faut qu’elle s’en serve, quelle que soit la tâche qu’elle s’assigne, car elle n’a rien d’autre sous la main. Elle apparaît ainsi comme une sorte de bricolage intellectuel… » (C. Lévi-Strauss, « La Pensée sauvage », Plon, p. 30). Dans ses considérations sur la pensée sauvage, Lévi-Strauss oppose le bricoleur à l’ingénieur et présente le bricolage comme la marque de la pensée mythique alors que la technique le serait de la pensée scientifique. Volontiers polyvalent, le bricoleur ne se procure pas ses matières premières ni ne taille ses propres outils. Il se débrouille comme il peut avec ce qu’il trouve à sa disposition, toutes sortes de vestiges et de débris, pour s’acquitter du mieux qu’il peut de sa tâche. Or le penseur moderne puise ses matériaux dans les ouvrages de ses prédécesseurs. Les thèses qui y sont déposées, surdéterminées ou éculées, se prêteraient à tous les arrangements, serviraient toutes les doctrines. Il n’est jamais à court de procédés et de stratagèmes. La dialectique serait encore son meilleur passe-partout, le syllogisme aussi, pour de point parler des figures la rhétorique, que l’on a choisi de ranger dans les archives grecques pour mieux baratiner à tort et à travers. C’est dire que la pensée n’a jamais fini de s’arracher au mythe. Chez Lévi-Strauss, le bricoleur, intervenant dans un univers clos, ne cherche pas à innover, contrairement à l’ingénieur qui n’a de cesse d’ouvrir son univers.
Dans tous les cas, le penseur commence par bricoler, interné dans des traités, dont il ne sort que pour tenter de rares percées qui, souvent, trahissent plus de timidité que d’originalité. Les vieux érudits ne les lisent pas sans avoir l’impression que leurs auteurs pastichent ce que les Anciens, de Platon à Sénèque, ou les Iconoclastes, de Schopenhauer à Nietzsche, ont mieux dit. XXXXLe radotage vulgarisateur ou précieux que l’on pratique impunément jusqu’à un certain âge se contente de nous servir des boulettes tant remâchées qu’on ne reconnaît plus la salive originelle ou dont on se désole de ne plus leur trouver de goût. A partir d’un certain âge, on peine à montrer la patience requise pour se laisser séduire, entraîner et découvrir l’ouvrage. Débordé par la multiplication des livres, le lecteur n’est plus aux abois comme au temps d’un Montesquieu qui déjà déplorait le misérable racolage libraire du lecteur et son emballage par les longueurs : « Dans la plupart des livres, l’auteur n’a pas fait les compliments ordinaires, que les lecteurs sont aux abois : il les fait entrer à demi morts dans une matière noyée au milieu d’une mer de paroles. Celui-ci veut s’immortaliser par un in-douze, celui-là par un in-quarto ; un autre, qui a de plus belles inclinations, vise l’in-folio ; il faut donc qu’il étende son sujet à proportion ; ce qu’il fait sans pitié, comptant pour rien la peine du pauvre lecteur, qui se tue à réduire ce que l’auteur a pris tant de peine à amplifier. Je ne sais quel mérite il y a à faire de pareils ouvrages, j’en ferais bien autant, si je voulais ruiner ma santé et un libraire » (Montesquieu, « Lettres persanes », CVIII). C’est dire à quel point manquent une phénoménologie de la mise en livre, de même qu’une étude des stades, des encombres et des calamités de la vieillesse dont la plus accablante est encore de s’emmerder à… lire les mêmes pages racornies par les ans.
Le trans-genre se rencontre davantage en matière littéraire que sexuelle. On ne sait plus quel genre de livre on tient en main. Le roman relaie l’autobiographie, la fiction s’insinue dans la science, le charlatanisme cligne dans la psychanalyse, la poésie enjambe la prose. La philosophie, pour ne prendre qu’elle, déborde sur la pseudo-philosophie et celle-ci se pose en philosophie nouvelle. Le baratin disséminatoire piétine tandis que l’on assiste à des assauts nerveux chez de petits phraseurs qui s’acharnent contre tout ce qui a pu séduire dans le passé. On a beau poser des critères, pour distinguer entre philosophie, prêche, baratin, rien ne sert. Les grands lettrés posaient comme critère la référence ou l’absence de référence aux livres anciens. Je veux bien, ne serait-ce que pour diagnostiquer la patience, la persévérance, le sens du complexe, la mondanité sinon l’universalité qui devraient donner son véritable prix à l’essai. Rien ne sert et l’on persiste à publier et à vendre des torchons en guise de serviettes, concoctés par de petits biographes qui prennent un puéril plaisir à déboulonner les sommités. Les universités continuent, elles, à sécréter des articles et des livres qui ne contribuent qu’à consolider son cercueil de papier et ceux de ses pensionnés. L’état le plus piteux reste celui de la philosophie qui ne sait à quelle science se vouer ni sous quel enseigne se loger. Elle se livre à toutes les tâches, assume tous les rôles, se rengorge de toutes les vertus. Elle participe de toutes les sciences, de toutes les religions, de toutes les mystiques. Elle donne désormais dans un bourdonnant hétéroclisme qui rend des échos rouillés de ferraille conceptuelle.
Cela dit, la pire plaie de la bibliothèque resterait tous ces commentaires sur les testaments de dieux qui ne se mêleraient plus des luttes concernant leur succession. Ils recèlent plus de crédulité que de sagesse. Ce sont souvent des viviers de dogmes, des manifestes de l’intolérance, qui divisent les hommes plus qu’ils ne les réunissent. Les meilleurs esprits prédisent le jour où on les remisera dans des bibliothèques dorées où nul ne les consulterait. Plus indulgent, Montesquieu prédit : « Les divins exemplaires seront enlevés de la terre, et portés dans les célestes archives » (« Lettres persanes », XXXV).
Photo : Biblothèque de Gorlitz (Allemagne)

