LE CHANT DU LIVRE : ULYSSE KABBALISTE

28 May 2023 LE CHANT DU LIVRE : ULYSSE KABBALISTE
Posted by Author Ami Bouganim

Le livre raconte une journée que la mémoire littéraire retiendra comme celle à laquelle James Joyce aura décidé de consacrer son pavé, probablement le plus lourd, encombré et indigeste des lettres du XXe siècle. Depuis, ce prestigieux livre ne cesse d’ennuyer ses lecteurs, voire de les harasser. Il n’en marque pas moins un tournant dans l’ennui de lire et dans le snobisme de s’en prévaloir. « Ulysse » présente assurément tous les traits d’un « mauvais » livre. Composition désastreuse ; longueurs dénuées d’intérêt ; personnages sans envergure ; lourdeurs incongrues ; etc. Cela dit, l’auteur se serait lancé – on veut le croire, on doit le croire – dans une production littéraire défiant toutes les normes, hormis peut-être les trois unités d’action ( ?), de lieu et de temps, pour nous proposer son pastiche du légendaire périple d’Ulysse, converti en un Juif dont l’errance se réduirait à la tournée dans une ville où les seules sirènes seraient encore des prostituées. On se retrouve avec un anti-livre, peut-être l’anti-roman par excellence. La lecture s’en ressent puisqu’elle traîne en longueurs dans le sillage de Bloom, renonce à percer le sens des passages les plus abscons, s’attarde en pure perte de pure lecture. Le monologue intérieur dominant, on renonce à s’introduire dans des intériorités sans parois sinon sans intérieur malgré le déversement des monologues intérieurs. Le génie de Joyce aura consisté à écrire au hasard, derrière sa tentative de parodier Homère, sans autre souci que de mener incontinent l’écriture à sa débâcle romanesque, bousculant les canons du style, bravant les distinctions de genres, libérant l’écriture de toute convention. Ce serait, en définitive, la sécrétion que laisse derrière lui l’écrivain traînant sa plume d’un jour à l’autre. Or « la vie c’est beaucoup de jours, jour après jour. Nous marchons à travers nous-mêmes... » J’imagine volontiers Joyce s’acquittant quotidiennement et rituellement de son tribut d’écriture, le versant au chantier du jour – le 16 juin 1904 – réservé désormais à l’agent de publicité Léopold Bloom et au libertin Stephen Dédalus, l’un cherchant un fils en l’autre, l’autre reniant le père en l’un, ne s’entendant vraiment que pour se rendre au bordel et sceller leur complicité littéraire dans une odyssée qui, trois mille ans plus tard, se révélerait plus burlesque qu’homérique. Ce jour commémore incidemment je ne me souviens plus quelle mémorable rencontre entre Joyce et sa compagne qu’il n’aurait cessé de retrouver sous le toit conjugal, à Trieste, Paris et Zurich, où il gravait Dublin sur du papier illisible. Ce serait le récit d’un sacrilège à plusieurs lames qu’on renonce vite à démêler. On doit postuler un cercle kabbalistique à Trieste qui ne marqua pas moins Joyce que Dublin.

Joyce ne nous raconte rien sinon un jour dans la vie de ces deux personnages croisant d’autres personnages qui, tous, succomberaient à ce vertige culturel qui serait le véritable thème de l’œuvre. Il ne laisserait d’autre loisir que de se prêter au libertinage intellectuel contre Shakespeare auquel se prêtent Dédalus et toute la galerie de personnages qui mène son tapage autour de lui, réunis pour déterminer le sexe de je ne sais qui ou quoi : « Les controverses étaient les plus subtiles du pays, le thème qu’ils traitaient le plus noble et le plus important. » Le « transcendantalisme perverti » de ce baratin recouvre un dérèglement des sens, des genres, des doctrines. Bien sûr, leur baratin s’étend à Dieu, à la médecine et à je ne sais quoi encore, au point qu’il titrerait le libertinage de la littérature. Libertinage sensuel, sinon sexuel, aussi, avec l’audace, au tournant du siècle, de parler du sexe sans voiles. Des prostituées sont présentes pour donner aux rêvasseries les plus indigestes la tournure de fantasmes sexuels : « Elle le conduit jusqu’aux marches, l’attirant par l’odeur de ses aisselles, le vice de ses yeux peints, le frou-frou de sa robe sinueuse, dans les plis de laquelle est embusqué le relent léonin de toutes les brutes mâles qui l’ont possédée. » Des scènes dans un bordel, dont une de masochisme, proposent une représentation du commerce du sexe. Le meilleur morceau reste encore le monologue intérieur de Molly, la compagne infidèle de Bloom, qui conclut le livre – une interminable phrase s’étalant sur des dizaines de pages, véritable morceau littéraire – où elle livre ses rêveries les plus crues : « ... ça au moins, c’est de la vraie beauté et de la vraie poésie, souvent j’ai pensé que j’aimerais l’embrasser partout et sa mignonne petite quéquette aussi si innocente comme ça j’aimerais la prendre dans ma bouche si personne ne me voyait c’est comme s’il nous demandait de la sucer tant il était propre et blanc avec sa figure de gosse et je le ferais en une demi-minute même s’il m’en tombe un peu ça ne ferait rien c’est seulement comme du gruau ou de la rosée il n’y a pas de danger d’ailleurs... » Elle s’interroge : « ... pourquoi avons-nous été créés avec tous ces désirs je vous le demande... » Question d’autant plus troublante que dans sa manière de vivre son désir et ceux des autres, dont son mari, la perversion n’est pas tant l’exception que la règle. Là encore, le baratin que sécrète ce libertinage se révélerait plus éloquent que le discours psychologique ou philosophique sur le désir.

J’ai lu ce livre en quête d’une allusion sur la vocation littéraire que poursuivait Joyce. On ne peut avoir écrit un tel pavé, s’être acquitté d’une corvée aussi lourde, sans glisser une allusion destinée aux critiques. A l’exception notoire du choix – parodique ? sacrilège ? – du titre, je n’ai pas trouvé grand-chose. Joyce déçoit pernicieusement et délibérément cette attente. Je présume que seuls les enseignants et les étudiants, contraints à l’étude de cette œuvre par un programme pour le moins pernicieux, en poursuivent la lecture jusqu’au dernier râle poussé en guise d’assentiment à une écriture-lecture orgasmique ou de soupir de soulagement de déposer la plume à l’issue de cette longue étreinte avec elle. L’auteur reste imperturbable. La distinction entre « littérature instructive » et « littérature récréative » ne nous encourage qu’à poser une troisième catégorie sous laquelle ranger cette production qui ne serait ni instructive ni récréative. Des instants d’humour à l’occasion de scènes scatologiques qui soutireraient des sourires grivois au lecteur ; des listes de noms dont la trouvaille trahirait un humour d’un cru insulaire. L’ouverture de cette « ferme nationale de fécondation » où l’un des personnages, volontiers gigolo, propose ses services. Le pastiche des généalogies bibliques où l’on trouve St Anonyme, St Eponyme, St Pseudonyme, etc. L’humour aussi se traîne, comme dans ce faire-part : « ... le mariage de Jean Wyse de Neaulan, grand maître des Eaux et Forêts avec Miss Epicéa Conifère de la Sapinière ». Sans parler des noms des invités : « Lady Sylvestre de l’Ombre de l’Orme, Mme Barbara de la Verge du Bouleau, etc. etc. » Je présume que ce doit être encore plus ingénieux pour ne pas dire plus recherché en anglais.

Pourtant, on veut croire qu’une recette présiderait à cette ratatouille littéraire où l’auteur passe sans transition d’un style à l’autre, d’un procédé à l’autre, d’un personnage à l’autre, de considérations eschatologiques à des considérations scatologiques, de notes culinaires à des notes sexuelles, etc. Le flux de conscience bien sûr, le flux de conscience donc – on a tout dit de cette posture de l’écriture, on n’en aurait rien dit. « Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas » et Joyce ne cesserait de l’accomplir, générant des effets nés de la rencontre ou du heurt, pour reprendre Barthes, de « codes antipathiques ». La miraculeuse naissance du Christ : « Elle vendait des philtres d’amour, de la cire blanche, de la fleur d’oranger. Panther le Centurion l’a polluée avec ses génitoires. [...] Par le Messie. Il lui a crevé le tympan. » Le monologue intérieur, dans lequel s’illustre le flux de conscience, lèverait les contraintes avec les décences. Tout est dit ; tout doit être écrit. Dans ce galimatias intérieur de pensées se chevauchant, de souvenirs se bousculant, de sentiments se croisant, de désirs se refoulant ou refluant, livrés en vrac dans le fouillis de l’être et de la pensée, tout est permis, sous le vernis de la littérature. La variété des styles restitue la diversité des dialogues intérieurs qui seraient autant de calques de vies intérieures. Chaque personnage aurait son « langage privé » dont Joyce ne cherche pas à nous en faciliter l’accès. On ne comprend pas toutes les phrases, d’autant qu’elles sont truffées de mots inventés de toutes pièces, et quand on les comprend, on n’en saisit pas toujours l’intention. Seule la poésie les sauverait par ci par là de leur banalité et de leur aridité : « Sous l’influence du flux il voyait les algues convulsées s’élever avec langueur [...], balancer dans l’eau chuchotante, et lever de timides frondes d’argent. Jour après jour, nuit après nuit : soulevées, inondées, laissées à plat. Seigneur, elles sont lasses, et au chuchotement de l’eau elles soupirent. Saint Ambroise l’entendit, le soupir des feuillages et des algues, en attente, dans l’attente depuis, toujours de la plénitude de leur temps. » Joyce enfilerait les styles dans lesquels se sont illustrés les genres littéraires. On a le théâtre, le reportage, la narration biblique, romaine, médiévale, classique, etc. Toute la littérature serait au rendez-vous de ce livre, ses thèmes privilégiés, de la naissance à la mort, ses genres, de l’épopée d’Ulysse à la débilité d’Ulysse, dans une licence sans précédent. Robbe-Grillet, Sollers, Sardury et les autres prestigieux ratés de la littérature seraient des apprentis comparés à ce sorcier brouillant tous les codes... que la critique aura répertoriés et qu’elle répertoriera dans l’avenir. La plume de Joyce trempe certes dans la perversité, mais dans une perversité sournoise, que l’humour et la caricature sauvent de la sècheresse où ont échoué ses imitateurs.

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On peut et l’on doit se pâmer devant le grandiose exercice de Joyce, ne serait-ce que parce qu’on n’a jamais fini de dénombrer ses procédés littéraires. Ce livre le range parmi les grands écrivains du XXe siècle, aux côtés de Proust et de Musil qui seraient, comme lui, « des entrepreneurs littéraires ». Sa contribution reste considérable, même si l’ennui guette au tournant de la page et que les longueurs mettent en déroute le lecteur, voire le critique le mieux intentionné. L’ennui se révélerait décidément la marque d’une grande littérature : on ne serait grand lecteur qu’à trouver du plaisir à son ennui de lire ! Du moins c’est ce que m’inspirent les remarques de Barthes réunies dans « Le Plaisir du Texte » qui chercheraient à me convaincre de ce paradoxe. Je ne partage pas l’hédonisme littéraire de Barthes, je ne saurais me résoudre par conséquent à trouver mon plaisir de lire dans l’ennui de lire. Je ne partage pas non plus sa prédilection pour les détails ni sa conception du travail critique quoique je partage son enthousiasme pour le babil littéraire : « Le babil du texte, c’est seulement cette écume du langage qui se forme sous l’effet d’un simple besoin d’écriture. » Certaines de ses analyses ne manquent pas de séduction, même si elles lui sont inspirées par les grincheuses livraisons du Nouveau Roman auxquelles je désespère d’accrocher. Barthes constate comme une exténuation des lettres : « L’art semble compromis, historiquement, socialement. D’où l’effort de l’artiste lui-même pour le détruire. » La destruction revêtant plus d’une forme, la plus pernicieuse reste l’inhibition critique de l’artiste. Quand celui-ci se double d’un critique, il risque de s’empêtrer dans l’étude des ressources de la création, de ses procédés, de son style, et de succomber aux raclements de sa plume. L’auteur qui lit Barthes pour recevoir de lui des leçons d’écriture a peu de chance de s’illustrer comme écrivain. Il se pâme plutôt devant le talent de Proust au point de renoncer à écrire ou s’exténue à son tour à écrire aveuglément pour raturer l’écriture de son écriture : « Le texte, déclare Barthes dans cette oraison érotisante de l’écriture que serait son « Plaisir du Texte », détruit jusqu’au bout, jusqu’à la contradiction, sa propre catégorie discursive, sa référence socio-linguistique (son “ genre ” ) : il est « le comique qui ne fait pas rire », l’ironie qui n’assujettit pas, la jubilation sans âme, sans mystique (Sardury), la citation sans guillemets. Enfin, le texte peut, s’il en a envie, s’attacher aux structures canoniques de la langue elle-même (Sollers) : le lexique (néologismes exubérants, mots-tiroirs, translitérations), la syntaxe (plus de cellule logique, plus de phrase)... » Tout cela, et au-delà, est dans Joyce, mais malicieusement – et c’est cette malice, absente chez ses épigones, qui sauve un tant soit peu son ennui de l’ennui. D’abord la malice des personnages de Bloom et de Dédalus qui « ... doués d’une ténacité héréditaire d’hétérodoxie frondeuse, faisaient profession d’incrédulité sur maintes doctrines orthodoxes religieuses, nationales, sociales et morales. Tous deux admettaient l’influence alternativement exaltante et obturatrice du magnétisme hétérosexuel. » La malice des scènes : « Paisible il se mit à lire, en se retenant, la première colonne, puis cédant et résistant, entreprit la seconde. À mi-colonne cessant toute résistance, il laissa ses entrailles se soulager à leur aise, pendant qu’il lisait, lisait sans hâte. Cette légère constipation d’hier tout à fait finie. Pas trop j’espère pour ne pas ramener les hémorroïdes. Non juste ce qu’il faut. » La malice philosophique d’une pensée tournant à vide, revenue de ses illusions, sans pleurnicher à la russe, sans marcher au pas de l’oie allemand. Sans propension à l’imprécation et sans accent funéraire. Une philosophie sournoise, voire égrillarde, se livrant à de doucereux exorcismes : « délivrer son esprit de la tyrannie de son esprit », en couchant son lot quotidien de foutaises de l’esprit, de la tête, du cœur et du sexe.  La malice d’auteur enfin : « Nom de Dieu, il faut camper ce personnage... » Le plaisir que Barthes trouve au texte participe d’une lecture désintéressée et il ne s’en trouverait que pour des textes décontextualisés, voire extra-textualisés, philosophiquement, moralement, politiquement, qui ne renverraient le lecteur à rien hors du texte. Or la meilleure manière de produire du texte qui dissuaderait toute velléité sémantique ou référentielle chez le lecteur serait de le décevoir chaque fois qu’il quitte le texte pour chercher une intention sinon un sens – de contrarier, en d’autres termes, ses manies de lecteur commun. La littérature la plus haute, qui atteindrait à l’art, requerrait une mauvaise narration qui pratiquerait, comme à travers un glaucome, l’art scabreux d’ennuyer le lecteur. Derrière toutes ces considérations poétiques, très savantes, recherchées et stylisées, incitant à un déliement de l’écriture, se cache un paradoxe qui pèse lourdement sur la pratique de l’écriture au XXe siècle.

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D’où l’ennui de lire ce charabia où entre toute la culture du monde judéo-chrétien. Joyce réussit, plus qu’aucun autre auteur avant lui et même après lui, à diriger l’intérêt du lecteur sur la trame de son écriture plutôt que sur l’intrigue de son récit. On s’intéresse à l’écriture, curieux de percer ses motivations, en quête d’éclaircissements, et seulement incidemment aux personnages et à leur emploi du temps au cours de cette journée. Joyce soutient l’intérêt du lecteur converti, vaille que vaille, en critique, ne s’intéressant qu’à l’exploit que représente son entreprise d’écriture. Les lecteurs qui résistent à leur conversion critique sont largués à un moment ou l’autre de la journée, une parmi des milliers, abandonnant les personnages, parmi des milliers d’autres, dans cette ville de Dublin qui ne serait, malgré son lyrisme irlandais, qu’une ville parmi des milliers d’autres. La prouesse de ce texte consiste à contraindre le lecteur, décontenancé mais tenace, à chercher des signes dans le texte pour en diagnostiquer et débrouiller l’infection littéraire, menée sur le mode de ce musicien désœuvré et désabusé qui traîne dans la musique : « ... il est en train de jouer, il improvise, ça peut être tout ce qu’on veut jusqu’à ce qu’on entende les paroles. Il faut écouter avec une grande attention. Dur. Pour commencer ça va bien : puis on dirait que ça se brouille : on commence à perdre pied... »

Dans sa dérive littéraire, l’auteur s’apparente à un prostitué plutôt qu’à un artiste – sa pratique « fleurerait le putainisme littéraire » –, désespérant du pouvoir des lettres : « Nous ne pouvons pas changer le pays, changeons de sujet. » Derrière ce putainisme, un chant pourtant, débraillé, composé par un clochard des lettres, l’odyssée qui bouillonne dans la tête de chacun, en l’occurrence d’un Joyce Bloom : « Dans le cerveau industrieux de Bloom tournoyaient toutes sortes de projets aussi utopiques les uns que les autres. L’éducation, garantie authentique, la littérature, le journalisme, les nouvelles primées, une publicité à la page, les villes d’eau et les tournées de concert dans les stations balnéaires anglaises farcies de théâtres jouant à bureaux fermés, des duos en italien avec la prononciation du pays et une qualité d’autres choses, pas nécessaires bien sûr et les crier sur les toits et d’aller le dire au pape avec un peu de veine. » Joyce n’en cède pas moins à l’obligation de dénouer son écheveau littéraire. Il nous révèle d’abord qui sont ses personnages. Puis il récapitule les épisodes, donnant le sommaire de l’emploi du temps de Bloom : « La préparation du déjeuner (sacrifice du rognon) ; congestion intestinale et défécation préméditée (Saint des Saints) ; le bain (rite de Jean) ; l’enterrement (rite de Samuel), l’annonce d’Alexandre Clays (Urim et Thumim) ; le livret sommaire (rite de Melchisédek) ; la visite au musée et à la Bibliothèque nationale (Saints Lieux) ; la pêche aux bouquins dans Bedlord Row Merchant’s Arch, Wellington Quny (Simhat Torah) ; la musique à l’Orwand Hotel (Shir ha-Shirim) ; l’altercation avec un truculent troglodyte dans le débit de Bernard Kiervan (Holocauste du Bouc émissaire) ; un laps de temps indéterminé impliquant une course en voiture, une visite de la maison mortuaire, des adieux (le désert) ; l’excitation sexuelle engendrée par l’exhibitionnisme féminin (rite d’Onan) ; l’accouchement laborieux de Mme Mina Purefoy (oblation) ; la séance dans la maison close de Mme Bella Cohen 82 Tyrone Street, Lower, et la dispute et la rixe qui s’en suivirent dans Castor Street (Armageddon) ; la déambulation nocturne pour aller à l’abri du Cohen. Pont Butt, et pour en revenir (Expiation)... » Ce sommaire serait destiné à introduire le lecteur dans la trame de l’écriture, tenté par une nouvelle lecture qui s’arracherait résolument à l’intrigue pour s’attacher à la seule écriture. Certes, l’ennui, à grandes brassées, mais aussi des délices, à petites pincées dont le ton grivois de ce plaisantin des lettres se délectant, malgré tout, de sa vie : « Bœuf, rognon, foie, purée, devant cette chère princière étaient assis les princes Bloom et Goulding. À cette chère, princes, ils levaient leurs verres de whisky et de cidre. »

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L’entreprise littéraire – un livre qui prendrait sept et trente ans – tenterait tout auteur qui se respecte. Se lancer dans un chantier qu’on ne serait pas sûr de boucler, qu’on poursuivrait assidûment, sans vocation, sans action. Un manuscrit qui se perdrait à la mort de l’auteur ; qu’on retrouverait après sa mort. Chaque jour, s’acquitter du rite de lecture et d’écriture, sans plus caresser l’espoir de percer le mystère de sa présence. Prendre un stylo et donner libre cours à ses pensées, ses souvenirs, ses rêves... son ennui. Puis lâcher la plume au moment où, comme Joyce, on serait « fatigué de sa voix ». Le lendemain, reprendre. Une semaine ou un mois plus tard. Quand l’ennui incitera de nouveau à écrire. La révolte, la colère, le sarcasme, l’incompréhension. Le galimatias de Joyce est tellement lassant, banal... vrai que le lecteur en sortirait réconcilié avec les hommes, tous les hommes, y compris les Juifs qui n’en seraient que les plus incompréhensibles et dont le judaïsme ne serait qu’« une façon de faire son chemin en ce monde ». Concilié également avec les mots, y compris ceux qui « ne sont pas dans mon dictionnaire », avec les mœurs : « Mr Leopold Bloom se nourrissait avec délectation des organes internes des mammifères et des oiseaux. Il aimait une épaisse soupe d’abatis, les gésiers au goût de noisette, un cœur rôti avec sa farce, des tranches de foie frites dans de la chapelure, des œufs de morue rissolés. Par-dessus tout, il aimait les rognons au gril qui flattaient ses papilles gustatives d’une belle saveur au léger parfum d’urine. » Ces mœurs culinaires – condamnables ! – ne seraient rien comparées aux mœurs sexuelles de Bloom – littérairement incorrectes ! En définitive, ce galimatias serait une réussite. Tous les genres, tous les mots, tous les styles, toutes les pensées, toutes les mœurs, tous... la misère littéraire de l’homme dans toute sa richesse. Les phrases tronquées, les temps brouillés, les mots ruinés, la composition malmenée. On ne peut s’empêcher de lui envier sa merveilleuse liberté d’écrire, sans égards pour le critique ou le lecteur, condamné à écrire – l’écriture dérivant, pour reprendre Barthes, en « écrivance ».

Sinon on peut aussi raccompagner Ulysse à son foyer conjugal au terme de sa désastreuse odyssée comme représentant en je ne sais quel commerce de mots, arracher Joyce à son écartèlement entre l’Empire britannique et l’Eglise catholique et le ranger du côté du Juif inlassablement hors de tout, du côté de son silence derrière sa volubilité, s’accommodant de son exil, pratiquant la ruse pour nous cacher son aveuglement, l’obscénité aussi en guise de sacrilège absolu, tenté à son tour par la Kabbale qui dit tout de rien et rien de tout, on ne se serait jamais imaginé qu’Ulysse deviendrait un jour kabbaliste. Ce m’obligerait à relire « Ulysse » et cela, contrairement à tous ceux qui prétendent régulièrement le relire, est au-dessus de ma patience de lecteur…