The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE GARDIEN DU SAINT

Dieu ! ce geste ! Il tire la couverture sur le tombeau de Rabbi Haïm Pinto le Saint (1748 – 1845). C'est plus tendre et pieux que les hymnes dont les pèlerins accompagnent son héritier en titre, présumé ou/et autoproclamé, la tête inclinée sur la poitrine en signe d'humilité, les psaumes que l'on récite sur son tombeau, la vente et l'achat des bougies en sa mémoire, l'agape mortuaire à laquelle l'on se livre, les récits de miracles et merveilles qu'il aurait accomplis et qui ne cessent de grandir avec le nombre de livres que ses descendants lui consacrent. C'est le geste d'un gardien de cimetière pour le plus prestigieux de ses morts ; d'un croyant musulman pour un rabbin juif ; d'une créature maraboutique pour l'un des saints, toutes religions confondues, qui veillent sur la ville. C'est le geste de mon père remontant les lourdes couvertures berbères bordées de pompons de laine pour me protéger contre le vent par les rudes nuits d'hiver.
Rabbi Moshé Pinto (זצ"ל) a été le dernier héritier en titre du Saint. Dans les années soixante, il habitait encore sa maison historique dans une venelle du mellah. Il recevait dans une petite chambre éclairée par une chandelle qui baignait dans un immense verre du souvenir posé sur une table en face de lui. Il était doux et glabre, murmurait tout bas pour préserver le silence qui l'auréolait. Il était investi du mérite du Saint qu'il redistribuait contre une bouteille d'huile pour alimenter les cierges, un pain de sucre et un paquet de thé pour les pauvres et dix à cinquante dirhams symboliques pour me protéger contre le légendaire ver solitaire qui nichait dans mes intestins et menaçait de m'achever, moi, l'héritier de l'honorable Fils-du-Serpent, avant que je ne répande mon venin littéraire dans les esprits de lecteurs entichés des lettres volatiles que chasse le vent. La gentillesse de Rabbi Moshé, son humilité et son austérité, tranchant tant avec les fastes et les frasques de ses héritiers, l'embaument dans un pieux souvenir.
Les musulmans ne comprennent pas à ce jour pourquoi les juifs ont quitté Mogador. Ils avaient les plus belles maisons, les meilleures concessions. Ils étaient protégés sans être ennuyés. On ne les imaginait pas quittant une ville où ils dominaient le commerce, l'orfèvrerie et, depuis que les Français avaient quitté la ville, l'industrie. Ils avaient leurs synagogues, leurs écoles, leur tribunal rabbinique. Leurs célébrations, leurs protections, leurs démêlés. Nul ne s'immisçait dans leur mode de vie ni ne perturbait leur liturgie. Surtout ils avaient leurs morts et ils leur vouaient une telle dévotion qu'ils n'abandonneraient jamais leurs tombeaux au vent et aux marées. Sans parler du Saint dont ils adulaient et invoquaient sans cesse le nom.
Pourtant ils sont partis et ont laissé leurs tombeaux à la charge de Lahsen (الله يرحم, ז"ל), longtemps gardien du Saint Souvenir qui plane sur Essaouira. C'est qu'ils étaient en instance de départ depuis deux mille ans. Ils caressaient un rêve de lait et de miel, même si ceux du Maroc étaient plus succulents que deux qui coulaient dans leur nostalgie. Ils avaient perçu les pas du Messie dans leur exil de rêve et de cauchemar et avaient écouté le chant de marche que leur intimait leur liturgie bimillénaire. Ils reviendront peut-être pour se ressourcer, démêler leurs racines, dénouer un nœud dans leur arbre généalogique, se mettre aux arts. Ils demanderaient l'hospitalité aux décors qui ont vu naître leurs parents, ne serait-ce que pour renouer avec leur savoureuse nostalgie. Ils sont mal partis, ils sont toujours perturbés par les cahotements du périple, ils ne sont pas vraiment arrivés. Ils devront encore renouer avec l'Arabe et le Berbère en eux pour conclure la paix avec eux.

