LE JOURNAL DE LA PERPLEXITÉ : LE DIVAN DE LA BIBLIOTHÈQUE

15 Jun 2021 LE JOURNAL DE LA PERPLEXITÉ : LE DIVAN DE LA BIBLIOTHÈQUE
Posted by Author Ami Bouganim

Sitôt que le nombre des lecteurs commença à baisser, la bibliothécaire donna de premiers signes d’ennui. Ses journées étaient de plus en plus longues et creuses. Elle ne pouvait se résoudre à voir le livre perdre de son prestige et les livres lui reprocher sa passivité. Chaque lecteur qui entrait était pour elle un sauveur et elle le retenait pour prolonger l’entrevue. Quand elle n’avait pas le livre qu’il cherchait, elle proposait quantité de titres en échange. Mais les vieux lecteurs qui entraient pour un brin de conversation, donner leur sentiment sur le livre qu’ils rendaient et écouter ses conseils sur celui qu’ils empruntaient, avaient disparu. Ils n’avaient plus d’yeux pour lire et les plus chevronnés s’étaient rabattus sur les tablettes dont ils pouvaient régler la luminosité et la taille des lettres. Les jeunes lecteurs, de plus en plus rares, n’avaient pas plus de considération pour elle que pour une concierge des livres. Ils savaient ce qu’ils cherchaient et souvent ils n’entraient que parce que la bibliothèque était sur leur passage.

Elle succomba à une humeur morose et se mit à nourrir du ressentiment à l’égard des lecteurs qui, échaudés, boudaient ses services de bibliothécaire. Se sentant trahie, elle se résigna à aller en consultation chez un psychiatre qui avait son cabinet au bout de la rue. Il faisait des sauts sitôt qu’un patient annulait son rendez-vous. Il n’empruntait pas de livres, il en fournissait, et au fil des années, il s’était constitué son rayon psychiatrique. Il prescrivait la lecture à ses patients. Aux uns, il recommandait du Sénèque ; à autres, du Schopenhauer. Les uns avaient droit à la Bible, les autres au Coran. Certains se contentaient de Molière, d’autres étaient condamnés à Sade. Il les orientait vers la bibliothèque où ils trouvaient, en sortant, le livre prescrit. Aux livres demandés, elle devinait ses diagnostics et la nature des malaises de ses patients. Elle était curieuse de savoir quels livres il lui prescrirait pour la préparer à se séparer de sa chère bibliothèque dont on annonçait la clôture pour le jour où elle partirait à la retraite.