The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’ALCHIMIE DE PRAGUE

Je ne lui connais pas de rivale. Pourtant, il est des villes plus insolites. Jérusalem où je me risque avec crainte et tremblement se propose en mansarde de Dieu. Rome marie ses vestiges païens avec ses sanctuaires chrétiens. Buenos-Aires se cherche une vocation entre tous les rêves manqués de ses immigrants. Paris se guinde en permanence pour cultiver sa renommée de creuset des modes. Les villes se distinguent par la romance qui s'est coulée dans leurs décors, les démons qui les habitent et la cambrure de leurs habitants. De leurs sites, de leurs légendes, de leurs couleurs et de leurs personnages se dégage un syndrome auquel l'on succombe et duquel l’on ne se remet pas toujours. Jérusalem envoie les victimes du sien à l'asile messianique. Venise noue et dénoue des romances pantelantes. Mogador communique la vanité de son vent et le mal de ses vagues. Le syndrome de Prague serait encore plus pernicieux. On doit le chercher dans l’œuvre et auprès du personnage de Kafka.
Je tiens de Walter Benjamin que les villes sont des palimpsestes des rêves et des hantises que leurs bâtisseurs et leurs habitants ont caressés et continuent de caresser pour elles. Or à Prague, les monuments se bousculent dans un enchaînement de textes rebondissant les uns sur les autres. Les bâtiments se croisent, s'encastrent et se séparent. Une riche collection de clochers, médiévaux, gothiques et baroques, plus silencieux qu'alarmants ou alarmés ; une galerie de portes en bois ou en pierre. En haut, au-dessus des dômes, verts, noirs, brique, des oiseaux attendraient d'être reçus au Château ; en bas, en revanche, le Procès tournerait au musée cauchemardesque consacré à Kafka. Les pavés ne se proposent pas en arsenal – Prague ne s'entend plus qu'aux révolutions de velours –, mais en revêtement tombal d'une ville-musée.
De tous les ponts qui enjambent la Vlatava, le pont Charles est sans conteste le plus impressionnant. Un pont piétonnier reliant deux monuments historiques et encadré, des deux côtés, par des statues, plus impressionnantes les unes que les autres, qu'on prendrait volontiers pour les vestiges d'une production sculpturale à la Cecil B. de Mill si on ne les savait de pierre et de dévotion. Des saints, des prédicateurs, des chevaliers, des rois ; des papes, des vicaires, des vierges. Les statues brandissent des croix, des lances, des glaives. Elles portent un enfant dans les bras ou sur les épaules. Elles forment comme une haie christique sur le chemin qui relie le Procès au Château. Mais les touristes sont de peluche, ils n'attendent de révélation ni de l’un ni de l’autre. Ils pensent que l’un ne rime à rien alors qu’il leur est intenté pour passer sans trébucher et que l’autre ne recèle que le siège de l’incoercible bureaucratie qui régente nos vies alors qu’il recèle des abîmes de perplexité. Prague est la clinquante vitrine de l’atelier d’alchimie de son illustre et indépassable Golem littéraire.

