The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA BIBLIOTHEQUE DES KABBALISTES

C’était, encore dans la première décennie du 21e siècle, une petite bibliothèque située à proximité du quartier le plus luxuriant de Paris. Celle d’une illustre institution israélite qui survivait à sa grandiose œuvre au service du ministère des Colonies. Comme elle était consignée dans de fabuleuses archives, rédigées par des instituteurs pénétrés de leur mission civilisatrice, pédagogues grandiloquents et anthropologues en herbe, les chercheurs accouraient du monde entier pour les consulter et produire leurs propres livres sur les mœurs et frasques des communautés juives « du bassin méditerranéen ». Son lectorat se composait également d’auteurs qui avaient besoin de sortir de leurs domiciles ou de leurs bureaux pour imprimer un nouvel entrain à leur journée, de retraités souhaitant s’initier à la kabbale, d’étudiants perplexes ou perdus qui trouvaient en le bibliothécaire et les membres de son équipe des instructeurs plus patients et disponibles que leurs directeurs de mémoire ou de thèse. Le bibliothécaire était un cordial quinquagénaire qui accueillait les chercheurs avec tous les égards et honneurs dus à ces consommateurs d’archives investis de l’insigne mission de les ruminer pour en extraire thèses, essais et traités qui perpétueraient l’inénarrable saga israélite de l’humanité. Il poussait l’hospitalité jusqu’à réserver la salle de lecture pendant les matinées aux seuls chercheurs et écrivains, ne l’ouvrant au grand-public que dans les après-midis. En échange de ses services, il ne demandait que de mentionner sa bibliothèque dans l’ouvrage qui paraitrait.
Les archives et les livres s’étageaient dans une tour conçue comme un silo de sept étages. Elle dominait la verrière qui tamisait la lumière du jour éclairant une salle de lecture sous-terraine aux couleurs violette de mes bancs de classe, jaune de mes classes buissonnières, rouge correcteur de mes désastreuses dictées et mes mauvaises rédactions et noire de mes cauchemars kabbalistiques. La bibliothèque conservait dans ses coffres des manuscrits si richement enluminés que les compagnies qui les assuraient n’autorisaient leur ouverture pour les exhiber à quelque donateur qu’en présence de leur représentant et du bibliothécaire. Un catalogue détaillait les pièces les plus précieuses et l’on consentait stoïquement à envisager leur vente progressive aux bibliothèques universitaires américaines au cas où le livre digital menacerait celui en papier. On dénombrait plusieurs versions du « Guide des Perplexes » remontant au XIIIe siècle, un nombre considérable de traités de kabbale qui n’avaient pas encore mérité l’attention des chercheurs parce que nul n’en soupçonnait encore les vertus magiques ou les pouvoirs déraillants, des monceaux de pièces provenant des greniers de livres morts dans les communautés méditerranéennes, voire des débris des manuscrits de la mer Morte qui promettaient ou menaçaient de bouleverser le codex biblique. On ne doutait que de nouvelles pièces, léguées par de généreux collectionneurs, viendraient combler les trous laissés par les ventes et enrichir le fonds le plus mystérieux des ouvrages de Kabbale sur la place de Paris. On s’accordait à reconnaître en la trouble bibliothèque le plus beau monument que pouvait s’offrir une institution qui survivait laborieusement à sa mission.
*
Un mauvais jour, les rats se déclarèrent dans le sanctuaire. Le bibliothécaire était catastrophé. Les livres ne manquaient pas, on pouvait toujours acheter de nouveaux pour remplacer les exemplaires sinistrés, et ils étaient par ailleurs si nombreux qu’on pouvait aussi déclarer qu’on ne détenait pas les titres rongés. C’était chaque semaine qu’on récupérait, bon gré, mal gré, la bibliothèque d’un lecteur décédé dont les héritiers ne savaient que faire de sa paperasserie. Leurs livres s’accumulaient dans les caves qui menaçaient de déborder et régulièrement, on organisait un élagage de la bibliothèque pour libérer place aux nouvelles livraisons. On ameuta aussitôt le concierge qui se chargeait de tout dans la maison, de l’entretien de la chaudière à celui du parterre de plantes autour de la verrière, de la préparation de la grande salle où se tenaient les réunions du prestigieux Comité central à son aménagement pour la remise de la Légion d’honneur par son illustre président aux plus comblés de ses récipiendaires. Il n’était pas une besogne dont il ne s’acquittait pour un prix battant toute concurrence :
« Les rats, dit-il, ont été mes premières victimes avec les lézards levantins et les blattes germaniques du temps où j’étais commandant d’une base militaire du côté d’Ashkelon. J’ai commencé ma carrière comme dératiseur, ces bestioles ne me résisteront pas. Dans une semaine, on n’en trouvera plus dans la bibliothèque. »
Un mois plus tard, on trouvait des cadavres de rats morts d’indigestion kabbalistique un peu partout et d’alarmants relents de chiures montaient des archives encore intactes. Le concierge s’avisa de condamner toutes les bouches d’égout, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur ; les bestioles continuèrent de sévir. Il proposa d’introduire une compagnie de chats dans la bibliothèque. Le bibliothécaire le toisa de l’air débordé et sidéré que les lubies made in Israel du bonhomme suscitaient chez lui. Il le connaissait assez pour savoir que c’était son employé le plus ingénieux et plutôt que de repousser ses propositions, il choisissait de les tester :
« Où trouveriez-vous des chats ? » demanda-t-il.
Le concierge ne put réprimer le sourire sournois qui précédait un vibrant éclat de rire :
« Ce n’est pas ce qui manque, vous connaissait le quartier, ça court les rues. »
« Vous n’êtes pas à Bagdad, ces chats ont des colliers et des maîtres. »
« A Sarcelles, les chats courent les rues et ils n’ont ni colliers ni maîtres. »
Le bibliothécaire décida que l’heure était assez grave pour alerter son président qui ne recevait pas un donateur sans le conduire à la bibliothèque. Or sans ses archives, qui faisaient toute son originalité, celle-ci perdrait tout attrait et l’institution ne lui survivrait pas. Ses écoles étaient sous contrat et n’avaient pas besoin de son soutien, ses colloques n’attiraient pas plus de deux pelés et trois tondus pour écouter de pseudo-intellectuels, para-intellectuels, néo-intellectuels qui étaient, chacun en soi et tous ensemble, autant de moulins à paroles ni plus ni moins efficaces que des moulins à vent. Ses commissions auxquelles le bibliothécaire assistait, bon gré mal gré, pour en rédiger les protocoles étaient autant de mascarades interreligieuses, intercommunautaires et intersidérales. Sans sa mémoire de papier, la vénérable Alliance n’avait plus de raison d’être. Il décida que c’était le moment de la contraindre à digitaliser ses archives, quitte à vendre deux ou trois manuscrits, une aile du bâtiment qui ne servait à rien, à licencier deux ou trois secrétaires généraux dont nul ne remarquerait la disparition. Sans cela, on ironiserait sur son sort, insinuant qu’elle avait succombé aux rats lubriques qu’elle avait tant combattus dans les ghettos, les mellahs, les villages et les bourgades les plus reculées, n’incarnant les Lumières pendant un siècle et demi que pour se livrer à ces agents des ténèbres par excellence. Très vite, le président, qui passait pour le notable des notables de la communauté juive, prit son bâton de pèlerin et entreprit une énième tournée de collecte de fonds.
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La digitalisation massive n’était-elle pas terminée que les rats disparurent et avec eux les vaillants chercheurs et le savoureux président. Son successeur, plus versé dans l’immobilier que dans les livres, prit prétexte de cette digitalisation qui mettait les précieuses archives à la portée de chacun pour… liquider la bibliothèque, ranger le papier dans un hangar de province et vendre les locaux historiques qui méritaient de tous les avis d’être classés au patrimoine colonial de l’UNESCO. Il maquilla la fermeture en déménagement, incriminant les rats dont nul ne savait rien sinon que pour venir de Saint-Germain-des-Prés ils n’ingurgitaient que du papier, ne dégurgitaient que des vomis littéraires qui menaçaient de babéliser la Bibliothèque universelle et de perdre ses inlassables, incurables et invétérés scribes.
C’était au 45 de la théâtrale rue La Bruyère, sur le tronçon reliant la rue Blanche à la rue Pigalle, dans cet arrondissement où la kabbale aussi avait élu domicile. Je n’ai pas souvenir qu’on ait publié une notice nécrologique pour annoncer la disparition de cette grange aux livres qui était un creuset de création, de contraction et d’émanation, qui annonçait, à sa manière, la fermeture déguisée des bibliothèques de papier de Paris et d’ailleurs. Le plus déçu fut le concierge, coureur impénitent, non tant parce que ses chats parisiens, nourris de croquettes et de pâtés, répugnaient aux rats que parce qu’il devait renoncer à la loge qui lui servait de salon clandestin pour ses séances de kabbale pratique. Je ne consacre cette nécrologie à cette Gniza de Paris que parce que je n’ai pas trouvé d’archive – en ligne – documentant son démantèlement et parce qu’elle figura pour moi la dernière dans une série de bibliothèques tour à tour obscures et lumineuses, non moins attachante que l’armoire dans la cour des hirondelles où ma mère conservait La Fontaine, Hugo, Dumas, ses redoutables livres de dictées, ses irrécusables précis de grammaire, ses invincibles dictionnaires, son classeur de copies au papier carbone de ses valeureuses lettres au Contrôleur civil et tous les livres que les bonnes gens, en rupture d’exil, lui offraient pour se séparer d’elle.

