The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : SOUVENIR DE MOSCOU

Je retourne aux notes de ma dernière visite à Moscou. C’était en septembre 2015. Sur la place Loubna, près de l’église démente de Vassili le Fou, se dresse le podium de pierre sur lequel on prononçait les sentences de mort et procédait aux exécutions publiques. Lors de ma visite, on annonçait la tenue du festival des chorales militaires qui passe pour le plus prestigieux de l’on ne sait plus quelle Russie. On ne se décidait toujours pas à déplacer ou à enterrer la dépouille de Lénine. Peut-être parce qu’on envisage de le réhabiliter un jour ; peut-être par que l’Eglise orthodoxe n’exclut pas de le déclarer saint. En revanche, la garde d’honneur s’était déplacée au monument du soldat inconnu. Marx restait le maître en granit gris de cette sacrée belle ville qui s’étend dans un périmètre de deux à trois km autour du Kremlin. Le plus fastueux sinon le plus beau quartier au monde. De l’allure, voire du chien, avec ses coupoles dorées et noires. Volontiers colorié, le vert alternant avec le brun, le rose, le rouge, l’orange, le beige. Reluqué comme pour une parade quotidienne du tsar de toutes les Russies qui n’auraient que leurs traumatismes en commun. La croix avait remplacé partout le marteau et la faucille. Marx avait les traits, la barbe et l’air déterminé du Rabbi des Loubavitch. Lorsqu’un pigeon se posait sur sa tête, il donnait l’impression d’être contrarié par le crime de lèse-divinité. C’est le concierge du Kremlin, le racoleur attitré pour le Bolchoï aussi.
C’était encore à Moscou que les juifs se sentaient les mieux protégés. Par Poutine bien sûr qui entretenait de troubles relations avec l’un des deux grands rabbins, d’origine italienne, qu’il nomma pour mieux régner sur ces dissidents invétérés. Ils étaient, pour reprendre l’assistant de l’un d’eux, des gardiens de cimetière, des conservateurs de musées ou des marchands de bestiaux. Bien sûr, ces assistants-là abondaient en anecdotes. Ils racontaient que le premier grand rabbin de l’ère soviétique, nommé à la hâte pour l’exhiber aux délégations officielles, tenait le vestiaire dans un théâtre. Il avait une barbe, il parlait yiddish, il avait le sens du théâtre. Il avait surtout sa carte au parti. Quand il mourut, on importa un rabbin du Birobidjan auquel on assigna un conseiller qui bredouillait ses prières. Dans la grande synagogue, rien n’avait vraiment changé, c’était toujours la pénombre de la clandestinité juive sous les soviétiques. Des silhouettes, sans plus, se cherchant des personnages pour de grands romans à la Pasternak ou à la Soljenitsyne qu’on ne produirait plus. Les bedeaux donnaient l’impression de sortir du « Château » de Kafka.
On se souvenait encore de la visite historique à la synagogue de Golda Méïr, première ambassadrice d’Israël en URSS, que 50,000 personnes, sorties de la clandestinité, massées devant la synagogue, raccompagnèrent à son hôtel. Elle se présenta chez Staline et se posant en Moïse, elle lui demanda de laisser partir son peuple. Le dictateur soviétique demanda des listes, elle les lui communiqua, il fit son tri, envoya les plus turbulents en Sibérie. Golda Méïr n’était pas Moïse, elle n’avait pas Dieu avec elle. On n’en a pas moins installé son effigie à l’entrée d’un musée qu’on a aménagé dans une gare routière qui ne mènerait plus nulle part, encadré par des bâtiments qui forment comme les murs d’un nouveau ghetto. Les visiteurs sont introduits dans une salle où ils expérimentent… la création du monde en trois D. On en sort humectés d’embruns et ave des sauterelles en travers de la gorge. Sur les murs, les vétérans croulent sous leurs médailles, toutes de bravoure et de sang. On ne peut s’empêcher de penser que ce serait toute la Russie qui croule sous ses médailles et que sa malheureuse expédition en Ukraine serait destinée à enrichir sa panoplie.
Je me suis intéressé de savoir auprès de jeunes rabbins quel était le trait russe dominant. On me considéra d’un air soupçonneux quasi soviétique. On ne voyait pas où je voulais en venir. Finalement l’un d’eux proposa que le Russe serait un Vatnik – de Vata ou coton. Ce serait le nom d’un vulgaire gilet avec des doublures fourrées de laine : « C’est peut-être laid, dit le dicton, mais c’est le nôtre. » Un second rabbin proposa le mot de Avos que l’on prononce pour inciter les gens à miser sur la bonne étoile de la mère Russie. Le père du premier était professeur de littérature russe à la retraite qui déclarait volontiers : « J’ai la patience et l’endurance de lire les livres les plus assommants au monde. » Ce ne serait pas tout. Les Russes auraient celles d’endurer les régimes les plus assommants et cuistres au monde.

