LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE ENCLAVE DU CIEL

21 Mar 2022 LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE ENCLAVE DU CIEL
Posted by Author Ami Bouganim

Bnei Berak est une ville satellite de Tel Aviv. Elle présente ses encombrements et son débraillé sans ses charmes. Ni mer ni parc ; ni tours ni avenues. Des bâtiments plutôt ingrats, remontant pour la plupart aux années 60, posés sans distinction les uns à côté des autres, avec des ajouts qui lui donnent un air discordant. Une bourgade qui se serait étendue dans tous les sens. Sans plan et sans vocation. Une banlieue de nulle part sur la bande côtière d’une terre sainte. Partout, l'exil persiste, sur les arbres dépouillés, les murs écaillés, les bâtisses brimées, les entrées négligées, les escaliers extérieurs, les portes déteintes. Les enseignes commerciales rivalisent avec les panneaux religieux. Dans tous les coins, des synagogues ne désempliraient jamais, proposant leurs services permanents des premières lueurs de l'aube aux plus persistants des rêves et des cauchemars. Les quorums se relaient. Sitôt que l'un se débande, le suivant se constitue. Ce n'est pas une ville, mais une fabrique de prières et d’études. De l’âge de deux ans à la mort pour les plus comblés. Une industrie de la procréation également. Huit et dix et quinze enfants ne sont pas rares. Dans une même famille. On ne connaît pas la pilule ; on ne connaît que les règles de l'austérité. Les redingotes scintillantes ou râpées, les barbes lumineuses ou mitées, les allures altières ou voûtées, les pas pressés. Des landaus partout, sur les trottoirs, dans les coins de rues, sur les chaussées. Contrairement aux habitants des quartiers pieux de Jérusalem, ceux de Bnei Berak ne seraient pas arrivés. Ils seraient plutôt sur le point de partir. Pour on ne sait plus où, pour on ne sait plus quoi. Pourtant, ils ne quittent pas Bnei Berak, ils n’auraient plus où aller. Sinon à Jérusalem pour se recueillir au pied du Mur ou à New York pour solliciter des bourses d’études. Quand un rabbin particulièrement vénéré pour son érudition autant que pour sa sobriété meurt sous le baiser de Dieu ou parce que la lueur de son âme qui illuminait ses disciples s’est éteinte, ce sont les protocoles de sa conversation inextinguible avec les générations qu’on inhume dans un linceul en parchemin que les ans ont ridé, l’étude saturé, la prière comblé.