The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE LIBRAIRE AMBULANT

Ce n'est pas à Mogador, c'est ailleurs au Maroc. C'est un caravansérail bâti sur des livres pour des êtres rembourrés de papier. Ses habitants, je le sais parce que je l'écris, se réunissent chaque soir pour débattre des charmes des Mille et une Nuits, de l'absence de la cigogne dans Le Langage des oiseaux de Farîd-Ud-Dîn 'Attar et des procédés littéraires de Jorge Borges. Cette photo ressuscite le libraire ambulant de Mogador, le très célèbre et très livresque Aron-aux-Livre. Un jour, la ville juive s'émut de ses déboires rabbinico-littéraires. Pourtant on n'avait pas beaucoup d'amitié pour le personnage. C'était un homme bougon, la voix chevrotante, qui persistait à vendre des livres pour entretenir deux ménages, l'un dans l'ancien mellah, l'autre dans le nouveau. On racontait qu'un auxiliaire, dûment mandaté par le tribunal coranique, venait de le conduire devant le tribunal rabbinique aux convocations duquel il ne daignait pas répondre. On l'accusait de « vente illicite des livres sacrilèges de Baruch d'Espinosa, de nom maudit, voué à l'oubli ». Pourtant, Aron était un homme pieux ; pourtant, il ne caressait pas plus de velléités missionnaires qu'épicuriens ; pourtant, il ne négligeait pas sa double marmaille ; pourtant, les rabbins de Mogador passaient pour les plus éclairés et ouverts du Maroc. On attendit anxieusement de connaître le verdict ; on redoutait une excommunication. Dans ce cas, on ne pourrait plus lui parler, lui commander des livres et encore moins lui en acheter. Pourtant, les rabbins ne prononçaient plus d'anathèmes depuis des décennies sinon des siècles. On assistait à ce que les grands urbanistes-aliénistes qui s'étaient penchés sur le syndrome de Mogador appelaient « un accès de névrose collective ».
Aron avait des livres partout. Dans ses poches intérieures et extérieures, dans la capuche de sa djellaba, dans les paniers dont il ne se séparait jamais. Des livres en toutes les langues, traitant de tous les domaines. Il se traînait lourdement d'une boutique à l'autre et attendait sur le seuil qu'on l'autorise à entrer ou qu'on lui donne à comprendre qu'il était indésirable. Il faisait également la tournée des maisons. Il savait lesquelles visiter et lesquelles éviter. Quand on lui commandait un titre, il donnait toujours la même réponse : « Je te le trouverai. – Quand ? – Avec l'aide de Dieu de mon vivant. » Il ne notait jamais rien, il enregistrait tout dans sa légendaire mémoire. Il connaissait ses prières par cœur, de même que son Pentateuque et ses addendas prophétiques. Pour les célébrations, depuis le décès des grands chantres de la synagogue du Public, il se contentait d'écouter les chorales éraillées composées de rabbins et de mendiants qui rivalisaient de fausses notes.
Aron ramassait les livres comme d'autres le pain sec, la fiente de pigeon ou, ce qui était plus noble malgré les épines, les figues de barbarie. Il avait ses collecteurs parmi les simili courtiers qui couraient les souks pour écouler leur camelote. De même, dans chaque hôtel, il avait une femme de service ou un réceptionniste chargés de récupérer les livres que les touristes abandonnaient dans leur chambre. Il achetait les ouvrages à prix fixe, il n'était jamais sûr de les placer. En revanche, il les vendait à des prix très variables. Je vois encore ma mère disperser sur le sol les vieux vêtements qu'elle souhaitait troquer contre ses livres et je le vois étaler les livres qu'il savait lui convenir. Ses courtiers écoulaient les vieux vêtements dans les villages des environs mieux que leur camelote.
Aron était un catalogue vivant et un grand autodidacte. Il connaissait tous les alphabets qui s'étaient pratiqués dans la baie, du punique au grec, tous ceux qui se pratiquaient sur la presqu'île, de l'hébreu à l'arabe, de même que tous ceux qui étaient interdits, du latin évangélique au berbère dissident. Il reconnaissait les livres à leur couverture, leur contenu à leurs illustrations, leur intérêt à ce qu'il glanait comme informations sur eux dans ses tournées, leur valeur à la demande. Cela dit, il ne poussait pas son sacerdoce bibliothécaire jusqu'à les lire. Quand on lui demandait comment il pouvait se livrer à un colportage aussi prestigieux alors que lui-même ne lisait pas, il avait un sourire dédaigneux et il se contentait de citer l'Ecclésiaste : « On fait des livres en quantité, à ne pas finir. » C'était avant la dissémination de Jacob Derrida dont je raconterais peut-être un jour les douteuses activités au souk aux Puces de Mogador. Aron était le bibliothécaire municipal dans une ville qui n'avait pas de bibliothèque et qui avait dans ses bâtisses patriciennes des manuscrits qui avaient des siècles de valeur.
Quand on découvrit enfin qu'Aron avait été convoqué sur la base d'une dénonciation anonyme de X, on se désintéressa totalement de sa comparution devant un tribunal qui n'avait pas plus de pouvoir que d'autorité. Tout le monde savait qui était ce célèbre X et ne s'émouvait plus de ses délations. On ne tarda pas d'ailleurs à le voir se présenter devant ledit tribunal pour reconnaître : « Je suis X, c'est moi qui ai envoyé la lettre de dénonciation. Sachez qu'Aron a découvert le document que les bibliothécaires du monde entier recherchent désespérément depuis des siècles : le mémoire que Spinoza a adressé aux autorités de la communauté portugaise d'Amsterdam. C'est un document accablant pour elles et il vous ridiculiserait si je venais à le publier. Aron n'est qu'un pauvre colporteur de livres, excommuniez-moi à sa place. » Les rabbins ne traitèrent même pas de sa requête. Depuis le temps que X cherchait à ce qu'on l'excommunie, on n'allait pas lui rendre ce service. On se contenta de mettre Aron en garde contre ses manigances et de lui interdire tout commerce de livres sacrilèges.
Les plus lettrés des Mogadoriens ne s'intéressèrent aussitôt à L'Ethique que pour se révulser de sa trame géométrique et contracter ce que dans la ville on appelait « un torticolis de l'esprit »…
Photo : Traditions et coutumes marocaines

