The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE POISSONNIER ET LES GOÉLANDS
« Tu n'aurais pas quelque chose pour nous ? – Non. – On n'a rien mangé depuis hier. – C'est ce que vous me disiez hier. – Ce n'était pas nous, nous n'avons pas quitté l'île. – Ce n'était pas vous ? – Puisqu'on te dit qu'on est resté sur l'île pour protéger nos oisillons. – Pourtant, je passe pour distinguer entre un oiseau et l'autre. – Comment peux-tu prétendre cela alors que nous-mêmes ne distinguons pas entre la mouette et le goéland. – Je ne vous connais pas d'hier, je vous connais du temps où vous n'étiez pas encore détrivores et que vous vous contentiez de graines et de légumes. – Depuis, nous avons découvert l'homme et ses ordures et nous nous sommes improvisés éboueurs. – Vous êtes devenus chapardeurs, oui ! Vous disputez les restes aux chats, vous leur arrachez la nourriture de la bouche. Bientôt nous n'aurons plus de chats de rue, les rats pulluleront, ce sera de nouveau la peste et nous aurons besoin d'un autre Camus pour nous en guérir. – Nous nous sommes mis aux détritus, nous nous mettrons aux rats. – Vous allez les traquer dans les taudis et les égouts ?! – On risque de se salir… – Les chats, eux au moins, n'ont pas peur de se salir. – C'est normal, ils passent leur temps à se lover sous le soleil et à se lécher le pelage. – Plus vous vous multipliez et plus ils sont menacés d'extinction. Quand vous êtes dans les environs, ils n'essaient même plus de vous disputer les restes, ils vous savent traîtres. Vous ne servez à rien d'autre qu'à attirer les touristes. Sans parler de la grippe aviaire et de tous les microbes que vous véhiculez. – Parce que les chats, eux, se privent de vous communiquer leurs puces ?! Tu as oublié les jours où les habitants de la presqu'île tressautaient de jour et de nuit. – Bon, que voulez-vous maintenant ? Vous m'empêchez de travailler. – Les boyaux d'un poisson. – Ah non ! On ne m'y reprendra plus. Je vous consens un morceau et ce sera le ballet autour de moi. Vous êtes l'incarnation de l'impudence ! Vous n'avez ni la patience du chat ni sa délicatesse et sa discrétion. – Tu n'es pas juste, tu nous intentes un procès sans même nous écouter. – Allez-y, qu'avez-vous à dire pour votre défense ? – Nous sommes trop affamés pour entamer une plaidoirie, donne-nous quelque chose et on te servira un réquisitoire contre le chat comme aucun auteur n'en a composé. Tu ne mentionnes pas ses crimes contre nous. – Quels crimes ? – On n'arrive pas à nicher sur les terrasses, on ne peut s'éloigner de nos petits sans voir un chat les étriper. – Vous n'avez qu'à nicher sur l'île. – Nicher sur l'île, nicher sur l'île ! Depuis quand n'as-tu plus mis les pieds sur l'île ?! – Depuis que j'ai arrêté de pêcher pour m'improviser poissonnier. – Ca doit faire belle lurette, tu devrais t'y rendre pour mesurer la promiscuité, c'est pire que dans les Chebanat. Nous sommes les uns sur les autres tant nos nids se touchent, nous en sommes à prendre les oisillons des autres pour les nôtres. »
Les oiseaux se rendent à l'évidence. Le vieil homme n'est pas d'humeur à céder à leurs rires ou à leurs pleurs. Il gardera ses boyaux pour ses maudits chats. Finalement, ils se départent de leur sarcasme et proposent : « Nous donnerais-tu quelque chose si l'on te donne une citation de Bouderbala ? » Les oiseaux savent l'engouement du vieux poissonnier pour Bouderbala et ils savent aussi que Bouderbala, trop prude pour s'exhiber dans et par l'écriture, a disséminé ses pensées dans le vent où les mouettes et les goélands les glanent : « Dites toujours. – "Bouderbala a des boules de laine dans les oreilles pour ne pas entendre le cliquetis des voix, il ne les ôte que pour entendre le gazouillis des oiseaux. En revanche, il a avalé des braises pour nouer sa langue et depuis il ne sait comment la dénouer." » Les oiseaux attendent anxieusement la réaction du vieil homme : « Je connais cette parole, l'un de vous me l'a déjà révélée. – Ce n'est pas nous ! – Puisque je vous dis que je reconnais chacun de vous, à la couleur de ses pattes, aux teintes de son plumage, à sa queue, à la courbure de son bec. Je connais cette parole. – Alors une autre citation, celle-là inédite. – Je vous écoute. »
Les oiseaux ont archivé dans leur mémoire de paroles de Bouderbala. Ils savent qu'il n'est meilleure manière de mendier que de les troquer contre l'aumône de ses incurables disciples :
« Bouderbala est compagnon de Derrida. Il a troqué sa chair contre la laine et dissémine ses délires aux quatre vents. Il aura assez de l'éternité pour se reposer de sa vie. Se remettre de ses marches, de ses déboires, de ses peines, de ses pertes, de ses impuissances. Ruminer également ses os. La mort serait la porte de secours d'une vie qui ne cesse de se rétrécir et l'oubli une pellicule de poussière qui se volatilise sous la caresse du vent. »
Le vieux pêcheur n'a visiblement pas compris, ce n'est pas une raison pour négliger une parole de Bouderbala. Il sait ces oiseaux impudents et chapardeurs, ils n'imputeraient pour autant rien à Bouderbala qu'ils n'aient glané dans son sillage ; ils ne sont ni plagiaires ni faussaires. C'est simplement signe qu'il doit méditer la parole, la ruminer et l'assimiler. Il attend d'avoir fini son travail pour jeter son aumône aux oiseaux et quitter précipitamment les lieux pour ne point être harcelé par leurs congénères.
Le vieux poissonnier est content de lui, il a gagné sa journée, il a troqué les boyaux d'un poisson contre une parole de Bouderbala. Il retourne à ses chats pour en débattre avec eux…

