The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE RECUEIL DE PARIS : LE RACOLEUR DU MOULIN ROUGE

Le plus grand bordel de Paris s’étend au pied de la Butte Montmartre, le long du Boulevard de Clichy, entre la place Blanche et la place Pigalle, et dans les rues latérales dont la célèbre rue de ce nom. Les badauds se cherchent pour partager leurs solitudes, croiser leurs désirs et dissiper leur désarroi dans un dérisoire spasme sexuel. Les vitrines livrent les derniers accessoires du commerce pornographique, les racoleurs proposent un clin d'œil sur le lucre paradisiaque, les portes closes s’entrouvrent sur l’altération et la dissipation davantage que sur le divertissement. Les enseignes et les lampions arrachent votre présence au registre de la vertu et de la respectabilité pour l'inscrire sous celui du vice et de la clandestinité. De la vulnérabilité aussi. Désormais, les prostituées se concentrent dans les cabarets dont rien ne filtre de leurs intérieurs glauques, embrumés et alcoolisés. Rares sont celles qui s’exhibent dans les rues, comme chargées de conserver l’anti-romance du trottoir. Les unes endureraient leur prostitution comme une déchéance, les autres l'assumeraient comme une gloire. Les premières se perdraient, les secondes perdraient les hommes. Les plus âgées, racornies et ridées, se seraient comme reconverties dans la mendicité, racolant le client d’un regard aguichant, dans l'attente d’enterrer le souvenir de leur beauté avec le cauchemar de leur vie. On devrait à mon sens leur accorder une quelconque légion pour services rendus à la nation, à moins que, plus reconnaissants et chevaleresques, on ne les loge dans une académie de l’Institut de France : n'en savent-elles pas plus long sur l’homme que les plus loquaces de nos intellectuels ?
Les lieux avaient leur monstre sacré, ils le conservent, sur les murs sinon dans l’esprit qui plane sur les lieux, et ce n’était rien moins qu’un monstre de génie. Henri de Toulouse-Lautrec (Albi 1864-1901) a enduré son calvaire dans le plaisir. C’était le fils du comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa (1838-1913), entiché de chasse, tant fantasque qu’il sillonnait les rues d’Albi en chevalier moyenâgeux, et d'Adèle Tapié de Céleyran (1841-1930), plus austère et mélancolique. Il descend des comtes de Toulouse qui étaient parmi les puissants seigneurs du Languedoc jusqu’au XIIIe siècle. Il grandit entre le château du Bosc, demeure de ses grands-parents, et le château de Céleyran. Quand ses parents se séparent, il reste avec sa mère, auprès de laquelle il mène une enfance heureuse jusqu’au moment, en 1874, où on lui découvre je ne sais quelle maladie des os qu’on impute à la consanguinité de ses parents. En 1878, souhaitant se lever d’une chaise basse, il glisse et se casse le fémur gauche ; un an après, il se fracture l’autre jambe dans une chute. On tente de le guérir au moyen de décharges électriques et en lestant ses pieds de plomb. Son tronc est normal, ses membres sont courts, sa taille ne dépassera pas 1,52 m. Les portraits qu’en laissèrent ceux qui l’ont connu ne sont pas particulièrement flatteurs : « Sa tête et son torse étaient normalement proportionnés, mais il avait les jambes courtes et les genoux cagneux, des petits bras vigoureux […], des mains apparemment démesurées et des doigts en massue. […] Il avait les narines larges, le menton fuyant, des lèvres épaisses et protubérantes d’un rouge anormalement vif. Sa langue trop épaisse le faisait bégayer et saliver de manière excessive, il avait toujours la goutte au nez. Il portait un pince-nez pour corriger sa myopie. » Toulouse-Lautrec ne s’encombre pas de complexes. Il abusera de son bégaiement pour accentuer ses provocations dans les salons, posera dans toutes sortes de positions devant les photographes, nu sur la plage de Trouville-sur-Mer, en enfant de chœur barbu, avec le boa d’une danseuse, conscient du malaise que suscite son exhibitionnisme, prenant un malin plaisir à le provoquer chez ceux qui découvrent son allure.
Pendant ses périodes d’immobilisation, à la suite de ses chutes, il passe ses journées à dessiner et à peindre. Des paysages rustiques, volontiers impressionnistes, les chevaux qu’il ne peut plus monter et dont il n’arrêtera pas de tenir les rênes de son pinceau. Des dessins, des croquis, des portraits, souvent caricaturés, les visages distordus et les sourires édentés. Ce n’est pas de l’humour, mais du sarcasme sinon de l’autodérision. Une manière de prendre sa revanche et de noyer son ennui. Lui-même devenait une caricature et n’envisageait d’autre vie que caricaturale. Il ne mènera plus une vie de plein air, il n’ira pas sur les traces de son père. Il reporte ses dessins désabusés sur son « cahier zig zag » qui forme comme un journal illustré de cette période.
A Paris où la famille a une résidence, Toulouse-Lautrec fréquente le lycée Condorcet. Il échoue au baccalauréat à Paris, mais est reçu à Toulouse à la session d'octobre. Il décide de se consacrer à la peinture. Soutenu par ses oncles, il finit par convaincre sa mère. De retour à Paris, il étudie auprès de René Princeteau, peintre animalier sourd-muet et ami de la famille, qui excellait dans les dessins de chevaux et de chiens. Au début des années 1880, il entraîne Toulouse-Lautrec au cirque Fernando, situé en haut de la rue des Martyrs. Le cirque était alors une attraction particulièrement prisée par les parisiens qui avaient le choix entre quatre cirques permanents. En avril 1882, Toulouse-Lautrec poursuit son instruction dans l'atelier de Léon Bonnat, puis dans celui de Fernand Cormon où il resta jusqu'en 1886 et se lia avec nombre de peintres dont Vincent Van Gogh et son frère Théo qui tenait une galerie d’art.
La plupart des ateliers où les jeunes peintres font leurs classes sont situés sur la Butte-Montmartre et c’est naturellement que la peinture s’imprègne de la chaleur veloutée et lascive du quartier. Toulouse-Lautrec se cherche une technique qui romprait avec des styles par trop académiques, il s’installe au 19 bis, rue Fontaine. Il se lie avec l’écrivain, chansonnier et grand poète de l’argot, Aristide Bruant, pour lequel il dessine l’affiche de son nouveau cabaret. Le Mirliton, ouvert en 1885, se donnera une revue et deviendra un lieu prisé de rencontres entre écrivains, artistes et prostituées. C’est là que Toulouse-Lautrec découvre les danseuses dont l’élégante Jane Avril qu’il n’arrêtera pas de représenter dans ses affiches et ses tableaux. Surnommée Jane la Folle, ancienne patiente de Charcot à la Salpêtrière, ou La Mélinite, elle se disposait à se jeter dans La Seine quand elle est « sauvée » par des prostituées qui l’initient à la vie nocturne. On pouvait trouver son salut dans le plaisir et le lucre aussi. Jane Avril exerça son ascendant salutaire sur plus d’un artiste et d’un auteur. C’est l’une des danseuses qui mit le cancan britannique au goût de Paris. Elle était la seule à porter des dessous rouges dans la parade du Moulin Rouge – ce qui deviendra la marque de la soliste de la revue. Toulouse-Lautrec noue connaissance également avec Suzanne Valadon, ancienne cavalière et trapéziste de cirque devenue modèle, dont il partage la vie pendant deux ans et qu’il encourage à se mettre à la peinture. Parallèlement, il suit assidûment le manège des danseurs du Moulin de la Galette, la dernière salle de danse publique de Paris et illustre des magazines, des journaux, des programmes de théâtre.
Toulouse-Lautrec s’intéresse à Louise Weber, une danseuse blonde qui n’arrête pas de boire. Connue pour ses prouesses au french cancan, elle passe pour vider les verres des clients, ce qui lui vaut le surnom de La Goulue. Toulouse-Lautrec trouve en elle une muse et un modèle. Il l’accompagne au gré de ses engagements, de l’Elysée-Montmartre au Moulin Rouge dont elle est la vedette étoile de 1890 à 1895. Il assiste à ses spectacles, assis au premier rang, s’imprégnant de sa parade et de son manège. Elle anime l’affiche faisant la réclame pour le Moulin Rouge. Placardée sur les murs de Paris, l’affiche rend son auteur célèbre. On l’arrache des rues, les amateurs et marchands d’art n’arrêteront plus de se l’arracher. L’art investissait la rue comme publicité pour les lieux de divertissement et de lucre. Toulouse-Lautrec devient la coqueluche des danseuses du cancan et son nom restera lié à celui du Moulin Rouge. C’était un alchimiste dans son genre, des lignes, des couleurs, des alcools, des plaisirs. Il danse avec la mort, la provoque, l’avale goulûment. C’était peut-être un paradis artificiel, il ne reculait devant rien pour le rendre réel. Toulouse-Lautrec maîtrisa très vite la technique de la lithographie.
Toulouse-Lautrec déserte de plus en plus son studio de la rue Caulaincourt pour les maisons closes des rues Joubert, Ambroise, des Moulins, avec une prédilection pour La Fleur blanche. Dans une maison close, tout est vrai, même… le mensonge ; dans un théâtre, rien n’est vrai, pas même… la vérité. La bohème se déportait des théâtres à ces institutions où l’humanité était plus crue, sans ce caquetage qui cachait la réalité derrière un manège de simulations et de mondanités. Elles regorgeaient de muses et de modèles qui insinuaient la liberté avec le désir. La peinture se permettait des libertés que la littérature, liée par ses syntaxes narratives, ne pouvait se permettre, même dans des ouvrages comme La Fille Elisa de Goncourt ou La Maison Tellier de Maupassant. La plume rétive et traînante cédait la place à un pinceau de plus en plus magistral. Les modèles de Toulouse-Lautrec étaient plus vives et réelles, moins consentantes peut-être aussi, que dans un atelier où les modèles ne seraient que des mannequins. Ses prostituées n’ont souvent pas tant des visages que des profils, contrairement aux portraits qu’il consacre à sa mère et aux éphémères compagnes pour lesquelles il se serait amoureusement engoué. Il prétend ne pas commenter, il enregistrerait seulement. Il voulait peut-être dire qu’il s’abstenait de moraliser les activités, les attitudes, les postures ; qu’il enregistrait dans sa mémoire des scènes qu’il reproduisait plus tard. Sinon, son commentaire est si virtuose qu’il donne le tournis d’une pornographie artistique qui se garde de balancer dans la vulgarité et se donne ses lignes et ses traits de noblesse.
Les visiteurs devaient considérer Toulouse-Lautrec comme une attraction davantage que comme un observateur se doublant d’un peintre, une pièce dans le décor flamboyant du plaisir, un peu comme le pianiste qui le remplacerait. C’était une mascotte des prostituées, qui lui donnèrent le surnom de « cafetière » en raison de son priapisme et de la courbure de son sexe, un symbole vivant de la bohême montmartroise. Les clients étaient rassurés, il caricaturait tant les traits qu’on ne risquait pas de les reconnaître. D’ailleurs ils sont absents des tableaux de Toulouse-Lautrec, ce n’étaient pas des acteurs de la parade mais de vulgaires consommateurs, ils ne méritaient pas d’être promus au rang de modèles, ils n’étaient que des silhouettes noires. Toulouse-Lautrec ne pouvait mener une vie normale, il sera comblé par sa vie anormale : « Les amants des prostituées », dit Baudelaire, « sont heureux, dispos et repus. » D’une certaine manière, il avait installé son atelier dans une maison close, avec pour principale compagne l’absinthe qu’il relevait de cognac. On raconte qu’il avait de l’alcool jusque dans sa canne creuse pour ne pas courir le risque de se retrouver à sec. Il dispersait ses personnages et se contentait souvent de froufrouter ses silhouettes comme à travers les brumes d’une ivresse chronique, surprises néanmoins dans le geste d’un bas qu’on remonte ou dans l’attente alanguie d’un client ou d’une visite médicale. Au milieu des années 90, Toulouse-Lautrec s’intéresse de nouveau au théâtre où il prospecte de son crayon la salle autant que la scène.
Au début de 1899, Toulouse-Lautrec est victime de troubles mentaux. Il alterne rires et pleurs, se dit poursuivi par la police, tire sur des araignées. Il est interné dans une clinique privée de Neuilly. En février 1899, pour prouver qu'il a recouvré sa santé mentale, il dessine de mémoire au crayon noir et aux crayons de couleurs une série de 39 dessins sur le cirque. Des amazones, des trapézistes, des clowns, des dresseurs d'ours et d'éléphants, des chevaux, des chiens savants. Les gradins sont vides, le public est absent, le peintre aussi qui n’a plus monté de cheval depuis son enfance. Dans sa claustration, le cirque lui manquerait davantage que le bordel. Le 17 mai 1899, les médecins le laissent partir, sidérés par sa mémoire et sa technicité : « J'ai acheté ma liberté avec mes dessins », dira-t-il. Leurs lignes ne sont plus celles somme toute bouffies de la chair, de ses combinaisons et de ses plumes, mais celles légères, délicates et élégantes de l’enfance recouvrée dans une clinique où l’alcool lui était interdit. Il se rend au Havre où il peint de nouveau une chanteuse. De retour à Paris, en octobre 1899, il se déplace dans une charrette attelée à un poney, toujours ( ?) accompagné du gardien chargé par sa mère de contrôler ses excès de boisson.
Bientôt sa santé est si mauvaise que Toulouse-Lautrec se résigne à retourner auprès des siens dans le château de Malromé. De là, il accomplit de courtes escapades dont l’une à Bordeaux où il dessine Messaline et La Belle Hélène. Il se rend une dernière fois à Paris où il passe trois mois à retoucher ses tableaux pour une rétrospective que son ami Maurice Joignant souhaite lui consacrer. A la mi-août, il retourne à Malromé où son père accourt à son chevet. Faisant allusion aux goûts de cet aristocrate fantasque et passionné de chasse, Toulouse-Lautrec l’aurait accueilli de ces mots : « Je savais, papa, que vous ne manqueriez pas l'hallali. » Le peintre décède le 9 septembre 1901 dans les bras de sa mère en chuchotant : « Vous ma mère, rien que vous. » D’une certaine manière, il se serait suicidé à l’absinthe et à la syphilis. Ce n’était pas un artiste maudit, il a été choyé par les artistes de Montmartre, ceux du pinceau autant que du sexe. Même son père ne l’aurait pas renié, lui qui écrivait à sa propre mère le soir de sa mort : « Ah chère Maman, que de tristesses. Dieu n'a pas béni notre union. Que sa volonté soit faite, mais c'est bien dur de voir renverser l'ordre de la nature. J'ai hâte de vous rejoindre après le triste spectacle de l'agonie longue de mon pauvre enfant si inoffensif, n'ayant jamais eu pour son père un mot enfiellé. Plaignez-nous. Alphonse. » Sans parler de sa propre mère qui n’aurait rien épargné pour lui permettre de s’acquitter de sa vocation.
Toulouse-Lautrec était de ces artistes qui s’intéressaient à l’Ukiyo-e, une école d’art japonais qui faisait flotter ses croquis et ses images dans ses estampes. Ses adeptes représentaient des paysages et privilégiaient des thèmes tels que le théâtre, la femme dans la vie quotidienne ou la courtisane. Toulouse-Lautrec mérite d’entrer dans la légende de Paris comme son premier artiste-publicitaire et son affichiste le plus prestigieux. Il s’engoue pour Paris et pour Montmartre au point de devenir une icône de ce quartier du divertissement et du lucre. Malgré une courte vie marquée par la maladie, son œuvre comporte près d’un millier de peintures et d’aquarelles, des centaines de lithographies (y compris les affiches) et environ 5 000 dessins. Ce sont les premières ébauches d’un art à la croisée de l’impressionnisme publicitaire et du cubisme encore stylé et arrondi dans un Paris qui achevait de s’enticher pour une bohême poussée dans ses retranchements pornographiques. Les parents de Toulouse-Lautrec proposèrent ses toiles aux musées parisiens qui les refusent. Elles ne répondaient pas aux canons académiques qui dominaient à l’époque. Maurice Joignant convainc le conseil général du Tarn de créer un musée qui lui serait consacré dans le palais de La Berby, siège de…l’évêché d’Albi, inauguré en 1922. C’était une manière de blanchir ce monstre et de le sacrer martyr de l’art et du sexe montmartrois…
Sur la place Pigalle, avant 1913, le lundi, au bord de la pièce d’eau, se tenait une Foire aux Modèles où les jeunes filles battaient du pavé dans l’espoir de se faire remarquer par un peintre. Poser devant un artiste était moins déshonorant que de battre le trottoir. Toulouse-Lautrec n’en avait pas moins révolutionné les relations entre le peintre et son modèle…

