LE RECUEIL DE PARIS : LE SENS CLOCHARD

2 Sep 2018 LE RECUEIL DE PARIS : LE SENS CLOCHARD
Posted by Author Ami Bouganim

La foule forme le décor humain des villes. Elle déploie un film de sensations dans un gribouillis des traits et un barbouillis des couleurs. Benjamin se passionne pour la foule, à la fois attiré et rebuté par elle. Il la considère comme une émanation de la grande ville, « tumultueux océan de têtes humaines[1]. » Elle dépersonnalise les individus, faisant d’eux autant de passants. Parlant de l’homme des foules d’Edgar Poe, Benjamin a ce commentaire : « Mais ce passant dans une foule exposé à être bousculé par les gens qui se hâtent en tous sens, est une préfiguration du citoyen de nos jours quotidiennement bousculé par les nouvelles des journaux et de la T.S.F. et exposé à une suite de chocs qui atteignent parfois les assises de son existence même[2]. » Même le désir ne retient plus, comme dans le célèbre sonnet où Baudelaire se désole de ne pouvoir retenir une passante :

« … Fugitive beauté

Dont le regard m’a fait soudainement renaître,

Ne te verrais-je plus que dans l’éternité ?

 

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais[3]! »

Quand le passant trouve du loisir à son « passage », il devient flâneur. Pour Benjamin, comme pour Baudelaire, le flâneur se fond dans la foule pour se dérober à lui-même et aux autres. Il ne poursuit plus rien ni personne. Il se mêle aux promeneurs et aux badauds pour passer inaperçu. Il se laisse porter par la foule au point de s’oublier en elle – de devenir, pour reprendre Marx, un « animal borné des villes ». La foule est le refuge de prédilection des exclus et des marginaux : « La foule n'est pas seulement le plus récent asile du réprouvé ; c'est aussi la plus récente drogue de ceux qui sont délaissés[4]. » Le flâneur est hors de tout, pris dans un cortège interminable, voire infernal, déambulant dans des passages qui ne mènent nulle part, basculant d’un visage à l’autre. C’est un grand indécis puisqu’il ne sait quelle rue prendre, où marquer une pause, dans quelle direction s’engager. Il donne l’impression de butiner. Se complaisant dans le doute qui le trimbale d’un lieu à l’autre, d’un décor à l’autre, d’une vision à l’autre. Flâner est une manière de papillonner. À la longue, on succombe au tournis des sensations :

« Une ivresse s’empare de celui qui a marché longtemps sans but dans les rues. À chaque pas, la marche acquiert une force nouvelle ; les magasins, les bistrots, les femmes qui sourient ne cessent de perdre leurs attraits et le prochain coin de la rue, une place lointaine dans le brouillard, le dos d’une femme qui marche devant lui exercent une attraction toujours plus irrésistible. Puis la faim se fait sentir. Mais le promeneur ne veut rien savoir des centaines d’endroits qui lui permettraient de l’assouvir. Comme un animal, il rôde dans des quartiers inconnus, à la recherche d’une nourriture, d’une femme, jusqu’à ce qu’il s’effondre, totalement épuisé, dans sa chambre qui l’accueille, étrangère et froide[5]. »

Le flâneur ne serait ni heureux ni malheureux. Il connaît néanmoins des instants d’extase avec la sensation d’être aux commandes de la foule. Il se sait désormais clandestin ; il a surmonté ses craintes de suspicion ; il se sait insaisissable. Il n’est pas perdu dans la masse, il la domine. Il n’est pas pris dans la foule, il en est le cœur. Il en contrôle les métamorphoses, voire les aiguille. Il règne sur ses ratés et sur ses caricatures : mendiants, prostitués, invalides. Il a son royaume, où il détient le pouvoir absolu, le plus versatile et plastique, le plus délétère et sauvage : il traîne en maître de sa solitude. Il se montre volontiers psychologue, tentant de « déchiffrer sur les visages la profession, l’origine et le caractère ». Il en vient à connaître les différents types, voire à les incarner, à la fois détective, journaliste, homme-sandwich... On l’assimilerait à l’un des interlocuteurs de Socrate sur le marché d’Athènes, si ce n’est qu’ « il n’y a plus de Socrate et [que] personne n’adresse plus la parole au flâneur ». Il est poète – qui serait flâneur par excellence, du moins selon Baudelaire : « Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu’il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c’est qu’à ses yeux, elles ne valent pas la peine d’être visitées[6]. » Baudelaire se prenait pour « une espèce de péripatéticien, un philosophe de la rue, méditant sans cesse à travers le tourbillon de la grande cité ». Il se laisse encanailler par elle, il le souhaite : « Qui veut savoir à quel point nous sommes chez nous dans les viscères doit laisser le vertige l'emporter dans des rues dont l'obscurité est si semblable au giron d'une prostituée[7]. » Paris est le paradis du flâneur, sa terre promise, s’ouvrant à lui comme un décor où les intérieurs déborderaient sur la place publique.

Benjamin compare flânerie et errance. L’une est liée à la rue, l’autre au chemin. Dans le premier cas, on se laisse aller au hasard ; dans le second, on cherche une main ou un signe pour avancer. Flâner, comme errer, est une manière de s’arracher au monde pour le considérer en spectateur. On va d’un site à l’autre, en quête de quelque chose d’indéterminé, peut-être Dieu, sûrement Dieu. Le flâneur pratique la dissidence absolue, révolutionnaire d’entre les révolutionnaires : « Le flâneur est un déraciné. Il ne se sent chez lui ni dans sa classe sociale ni dans sa ville natale ; mais seulement dans la foule. La foule est son élément[8]. » Il proteste contre le capitalisme en pratiquant le laisser-aller le plus absolu, ne se soumettant ni à la division du travail ni à l’accélération infernale dans les cadences de production. Il se retranche du mouvement saccadé, presque mécanique, de la foule qui se presse et le presse au travail : « Son nonchaloir ne serait donc rien d’autre qu’une protestation inconsciente contre le temps du processus de production[9]. » Il se met en marge des passants qui auraient, eux, une destination plus ou moins déterminée. Il marche à contre-courant et ce mouvement est sa manière de se détourner de la voie royale de l’histoire pour en remonter la pente : « La rue conduit celui qui flâne vers un temps révolu. Pour lui, chaque rue est en pente, et mène, sinon vers les Mères, du moins vers un passé qui peut être d’autant plus envoûtant qu’il n’est pas son propre passé, son passé privé[10]. » Il lui arrive au demeurant d’exhiber sa nonchalance en guise de provocation, tels ces gens qui, en 1844, promenaient des tortues dans les passages de Paris. Le flâneur n’a plus de montre. Il trouve son aberrante consécration comme... clochard.

Ce dernier serait le flâneur manqué de Paris, l’artiste désabusé par son manège, le rebut de sa bohême. Il hante la ville davantage qu’il ne l’habite : il traîne dans le jour pour se recroqueviller la nuit dans un coin et souvent il ne distingue pas entre le jour et la nuit ; il erre par les quais et par les rues. Il n’entre nulle part, il s’interdit de s’insinuer. Il passe d’un seuil à l’autre et à chacun il jette un regard magistral et éploré sur le chahut des êtres. Il s’exclut tant de ce manège qui lui donne le tournis qu’il s’exclut de lui-même. Il ne tend pas la main, il attend qu’elle se tende, celle d’autrui davantage que la sienne. Il n’est pas plus moral qu’immoral, intelligent que borné, infini que fini, doué qu’inepte… humain que sous-humain ou surhumain. La vérité sociale s’incarne dans le clochard plus sûrement que dans le mendiant, l'ouvrier ou le patron, la vérité morale dans la prostituée que dans le pasteur, la vérité esthétique dans l’artiste inconnu que dans l’artiste consacré. Plus généralement, la vérité est souvent ailleurs que là où les philosophes, irrémédiablement idéalistes, intellectualistes ou scolastiques, la situent. Plus volontiers dans la rue que dans les livres : « Les grands problèmes », s'écrie Nietzsche, « sont à la rue. » Le dé-sens, dit le clochard, est volontiers clochard, il est sous les ponts, sur les bancs publics, sur les quais de métro, partout et nulle part.

Le clochard est le dernier des desperados, désespérant de la pitié et de la mendicité des hommes. Il ne peut ni ne veut travailler et il n'a que mépris pour tous ces travailleurs qui perdent leur vie à la gagner. Trouvant le travail indécent, il ne comprend pas que l’on s’interne dans un bureau ou un atelier, s'attelle à une machine ou un ordinateur. Il est tellement révulsé par la laborieuse représentation que donnent les travailleurs qu'il se complaît dans le délabrement comblé de sa vie. Dans le coin où il se cache-s’exhibe pour percer les desseins des uns et des autres, les trames des âmes, il a gagné son rang parmi les dieux.

Les vrais clochards ne survivent à leur dernier jour que pour mieux vivre le suivant. La nuit, ils déroulent la dépouille du jour sur un banc ou sur le seuil d’un immeuble. Ils ont la même dégaine, en rupture avec le monde, les mains crasseuses, les yeux vitreux, le teint moisi par la solitude, la voix enrouée par de vaines demandes et ravinée par de longues beuveries. Certains ont des yeux accablés de chiens qu'on maltraite ; d’autres des yeux d’hommes mutinés contre tout et rien. Ils cherchent peut-être le rêve qui les a désertés. Certains vibrent toujours d’un hymne intérieur, d’autres composent leur oraison. Les clochards ne meurent pas, du moins personne ne le saurait ; ils se renouvellent. Quand ils succombent à la désolation des dimanches de grisaille, ils s’allongent en travers du trottoir pour entraver la promenade dominicale des chiens et partent, sans vraiment partir, pour un sommeil où couvent de merveilleux rêves de mort. Le clochard a l’âme jaune et l’on sait quel sort réserve la pelle aux feuilles jaunes.

Mais peut-être n’est-il que boudeur, irrémédiablement et désespérément boudeur. Or, comme vient de l’illustrer M. Hulot, personnage flaubertien, on peut être boudeur et ministre…


[1] E. Poe, « L’homme des foules », cité dans W. Benjamin, « Sur quelques thèmes baudelairiens », dans Charles Baudelaire, Editions Payot, 1979, p. 172. Voir aussi « Sur Baudelaire », dans Écrits français, Editions Gallimard, 1991, p. 238.

[2] W. Benjamin, « Sur Baudelaire » dans Écrits français, p. 239.

[3] C. Baudelaire, « À une passante », cité dans W. Benjamin, Charles Baudelaire, p. 69.

[4] W. Benjamin, Charles Baudelaire, p. 82.

[5] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [d°, 2], Les Editions du Cerf, 1997, p. 876.

[6] Le Spleen de Paris, « Les Foules » cité dans « Charles Baudelaire, Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme », dans Charles Baudelaire, p.83.

[7] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [P 2, 2], p.536.

[8] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [Notes pour l’exposé de 1935], p. 909.

[9] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [J  60a, 6], p. 352.

[10] W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [M 1, 2], p. 434.