The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE RECUEIL DE PARIS : POETE DE LA PROSTITUTION

Paris s’accommode volontiers de la prostitution, voire « s’allitère » avec elle. Peut-être parce qu’elle doit son lustre aux courtisanes, lorettes et prostituées du XIXe siècle. Parce que ses quartiers chauds restent à la pointe de la prostitution, qu’elle a converti ses Boulevards en planches et en trottoirs, qu’elle a tant mêlé théâtre et prostitution qu’elle ne donnerait rien mieux en représentation que la prostitution, qu’elle soit charnelle, intellectuelle ou artistique. Baudelaire était de ces hommes que son commerce avec la prostituée acculait à sa condition de… poète. Il habitait Paris, pour pasticher Hölderlin, en prostitué négligé sinon méprisé. Lui aussi propose une marchandise dont nul ne veut et qui lui attire plus de dédain que de curiosité. Plutôt que d’en vivre, sa poésie le met en dehors du circuit courant de l'échange. Il erre par les rues, descendant ou remontant les foules, les traversant sans susciter le moindre intérêt, « une espèce de péripatéticien, un philosophe de la rue, méditant sans cesse à travers le tourbillon de la grande cité ».
Baudelaire n'était pas amoureux, il ne l'aurait pas été. Il se laissait entraîner et quand il se remettait, il ne reconnaissait pas le mannequin de chair à ses côtés, peut-être aussi ne se reconnaissait-il pas. Ces vers restituent la métamorphose que connaît l’homme s’exaltant de désir et exaltant les pouvoirs dont il revêt sa compagne. On n’est plus soi, on est un autre :
« Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !
Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,
Et quand je les rouvris à la clarté vivante,
À mes côtés, au lieu du mannequin puissant
Qui semblait avoir fait provision de sang,
Tremblaient confusément des débris de squelette,
Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette
Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,
Qui balance le vent pendant les nuits d’hiver[1]. »
La prostitution guette les exclus ne s'accommodant pas de la solitude et cherchant la dissipation et l'oubli de soi dans la compagnie des autres : « Tous ces affolés qui cherchent le bonheur dans le mouvement et dans une prostitution que je pourrais appeler fraternitaire[2]... » Le poète solitaire se cherche dans le manège des autres. Il visite les passants et se détourne d’eux parce qu’ils n’ont souvent rien à lui révéler. La prostitution s’ébaucherait dans ce passage de l’un à l’autre, que ce soit d’un passant à l’autre, d’un client à l’autre, d’un rôle à l’autre, d’une prostituée à l’autre, voire d’un poème à l’autre. Comme tout un chacun, le poète aussi souhaite être à deux pour « oublier son moi dans la chair extérieure » et c’est ce besoin, plus impérieux que tout autre, excité par l’irrésistible butinage se nourrissant de sensations et cultivant les mots, qui insinue « la prostitution dans le cœur de l’homme ». Or le génie persiste à réclamer la solitude pour se montrer à la hauteur de ses attentes et ne pouvant pas plus l’endurer que s’en secouer, il se rabat sur la prostitution charnelle pour préserver sa solitude de son empiètement par une épouse ou une maîtresse par trop intempestive. Le poète est porté naturellement vers les « péripatéticiennes de l’amour », de ces « beautés hardies, éblouissantes, dont les yeux de démon luisent à travers le brouillard, et qui se font une auréole de leur effronterie »[3]. Contrairement au ménage marital, le commerce vénal n'engage en rien : « La gloire, c’est rester un, et se prostituer d’une manière particulière[4]. » Le poète récuse volontiers l’amour pour la prostitution : « Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution qui se donne tout entière, poésie et charité, à l’imprévu qui se montre, à l’inconnu qui passe[5]. » En légendaire client à putes, Nietzsche prêtait aux prostituées de la pitié : « La pitié est le sentiment le plus agréable chez ceux qui sont peu fiers et n'ont point l'espérance de grandes conquêtes : pour eux, la proie facile – et tel est celui qui souffre – est quelque chose de ravissant. On vante la pitié, comme étant la vertu des filles de joie[6]. » Baudelaire, poète absolu de Paris, se révèle dissolu, concédant du lustre poétique à la prostitution qui pointe une sphère où règne, malgré tout, la sincérité la plus crue.
Baudelaire distingue entre la femme-passante, inaccessible, qui sauverait, et la femme-prostituée, sur laquelle on se rabat, qui perdrait davantage qu'elle ne soulagerait. C'est le cas de la Juive Sarah qui lui communiqua vraisemblablement la syphilis ; de Jeanne Duval aussi, qu'il domina autant qu'il se soumit à elle. Deux femmes marginalisées par une prostitution plus ou moins assumée. Sarah, dite Louchette, propose un simulacre d'étreinte où la mort se mêle à l'amour. Ce n'est plus une prostituée, c'est une tueuse – un avatar paname de la Shoulamit du Cantique des Cantiques. Elle pousse l'irresponsabilité au crime, la marginalité à l'impunité. Sa prostitution tourne à la machination. Elle tue les hommes en se livrant à eux :
« Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle,
Femme impure ! L'ennui rend ton âme cruelle.
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier,
Il te faut chaque jour un cœur au râtelier.
[…]
La grandeur de ce mal où tu te crois savante
Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante,
Quand la nature, grande en ses desseins cachés,
De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,
– De toi, vil animal, – pour pétrir un génie[7] ? »
Parce qu’elle vit dans la clandestinité, hors du monde, et qu’elle se dérobe à la maternité, elle séduit le poète pareillement clandestin et stérile :
« Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir
Qui toujours dédaignas de porter et nourrir
Un homme en tes cavités saintes,
Tant tu crains et tu fuis le stigmate alarmant
Que la vertu creusa de son soc infamant
Au flanc des matrones enceintes[8]. »
Baudelaire s’éprend de la clandestinité de la prostitution, de sa débauche et de sa luxure :
« J’aime ses grands yeux bleus, sa chevelure ardente
Aux étranges senteurs,
Son beau corps blanc et rose, et sa santé puissante
Digne des vieux jouteurs.
J’aime son air superbe et sa robe indécente
Laissant voir les rondeurs
De sa gorge charnue à la forme abondante,
Qu’admirent les sculpteurs
J’aime son mauvais goût, sa jupe bigarrée,
Son grand châle boiteux, sa parole égarée
Et son front rétréci.
Je l’aime ainsi ! Tant pis... Cette fille des rues
M’enivre et me fascine avec ses beautés crues.
Tant pis, je l’aime ainsi[9] ! »
La relation à l’autre trouve son altération dans la prostitution. Elle n’est plus de tendresse, d’amour, de dévouement, elle est d’un besoin qui s’excite sans mesure en toute impunité. Baudelaire est fasciné par le phénomène au point de désigner par prostitué quiconque se livre à la dissipation, sans s’encombrer de tabous ou de limites. Il pousse son éloge de la prostitution jusqu’à en faire la catégorie poétique par excellence : « Qu’est-ce que l’art ? Prostitution[10]. » Dans l’échange entre la (le) prostitué (e) et le (la) client (e), on ne sait vraiment qui perd et qui gagne, qui se soumet et qui domine, qui humilie et qui est humilié. Ce qui est sûr c’est que la prostitution est un ingrédient des mœurs poétiques et par conséquent religieuses, intellectuelles et politiques.
Baudelaire restitue d’ailleurs sa dimension sacrée à la prostitution. En se coltinant avec des prostituées, il se prostitue lui-même. Avec chacune, il s’altère, et chacune donne un tour particulier, sans cesse nouveau, à son altération. Il célèbre les prostituées et se prostitue à les célébrer : on ne recourt pas aux services d'une prostituée sans se prostituer soi-même et quand cette prostitution est vécue comme un culte plutôt que comme une dégradation, elle atteint au sacré. Baudelaire a ce fragment qui en dit long sur sa perception de la prostituée, dispensant son amour sans distinction, et sur sa hargne contre Dieu qui ne se montre pas à la hauteur de la première prostituée venue. Alors que cette dernière agrée ou rejette les demandes, se prête ou se dérobe aux étreintes, Dieu reste imperturbable malgré les sollicitations, les prières et les promesses. On doit se faire à l'idée, ancienne comme le monde, qu'une prostituée se double, malgré sa condamnation, d'une déesse, plus sensible que toute autre, plus intime, plus serviable. Baudelaire a ce fragment : « L’être le plus prostitué, c’est l’être par excellence, c’est Dieu, puisqu’il est l’ami suprême pour chaque individu, puisqu’il est le réservoir commun, inépuisable de l’amour[11]. » On n’avait pas encore assimilé Dieu au Prostitué absolu, quoi que certains cultes rendus aux dieux n’aient pas reculé devant la prostitution sacrée – cérébrale non moins que charnelle.
Benjamin prend le relais de Baudelaire, auquel il consacra des études lumineuses, pour récurer la prostituée – convertir son auréole en aura ? La prostitution guette les cultes les plus sacrés et elle s’élève aux cultes les plus sacrés, voire elle exerce un ascendant analogue à celui du sacré. La religion, comme la prostitution, nourrit le leurre d’un bonheur impossible, recouvre et assume le mensonge, promet des plaisirs à venir. Benjamin pousse l’audace jusqu’à reconnaître un caractère divin au commerce avec la prostituée qui arracherait à son partenaire, plus sûrement qu’une compagne maritale, le nom de Dieu en guise de râle ou de soupir. Benjamin pointe le phénomène sans insister et chercher à le saisir ; il devine dans le commerce de la prostitution un succédané du culte. Dans une lettre datée du 23 juin 1913, il écrit : « Nous devons avoir assez d’audace pour nous mettre en présence des prostituées et les appeler prêtresses, personnel sacré des Temples, reines et symboles[12]. »
Benjamin relève nombre de ressemblances entre les livres et les putains : « Les livres et les putains racontent avec tant de plaisir, et tant de mensonges, la manière dont ils en sont venus là. [...] On se livre à tout « par amour » pendant des années et un jour, sous la forme d’un corpus bien en chair, on retrouve en train de faire le trottoir ce qui se contentait toujours de planer au-dessus « pour faire des études » ». Il pousse la comparaison jusqu’à conclure la série d’aphorismes qu’il nous propose par : « Les livres et les putains – les notes en bas de page sont pour les uns ce que sont les bank-notes dans le bas des autres. » Ses variations versent par-ci, par-là, dans l'anodin : « On peut prendre dans son lit les livres et les putains[13]. » « Ils facturent pendant que nous nous enfonçons en eux. » Parasitant les livres, les critiques seraient à ces derniers ce que les maquereaux sont aux putains…
[1] C. Baudelaire, « Les métamorphoses du vampire », Pièces condamnées, La Pléiade, vol. I., p. 159.
[2] C. Baudelaire, Le Spleen de Paris, La Pléiade, vol. I., Gallimard, 1975, p. 314.
[3] C. Baudelaire, Un mangeur d’opium, La Pléiade, vol. I., p. 456.
[4] C. Baudelaire, Journaux intimes, La Pléiade, vol. I., p. 700.
[5] C. Baudelaire, Le Spleen de Paris, La Pléiade, vol. I., p. 291.
[6] F. Nietzsche, Le Gai Savoir I, § 13, Œuvres, vol. II, Robert Laffont, 1993, p. 61.
[7] C. Baudelaire, « La chevelure », Les Fleurs du mal, XXV, La Pléiade, vol. I, p. 27.
[8] C. Baudelaire, Poésies de jeunesse, La Pléiade, vol. I, p. 209.
[9] C. Baudelaire, Vers retrouvés, La Pléiade, vol. I, p. 224.
[10] C. Baudelaire, « Fusées I », Journaux intimes, La Pléiade, vol. I., p. 649.
[11] C. Baudelaire, « Mon cœur mis à nu », Journaux intimes, La Pléiade, vol. I., p. 692.
[12] W. Benjamin, Correspondance, vol. I, Aubier, 1979, p.62.
[13] W. Benjamin, Sens unique, Maurice Nadeau, 1988, pp.173-75.

