The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE RECUEIL DE PARIS : UN MONUMENT A LA FERRAILLE

Cette ferraille s’est imposée comme le monument le plus emblématique de Paris. Ce serait pourtant l'un des plus monstrueux au monde, dominant le Trocadéro et le Champ de Mars, surveillant les quartiers les plus cossus, régnant sur un Paris en quête d’un roi-président, d’un nouveau-philosophe, d’un écrivain-de-talent, tombant souvent sur un vilain. C’était le clou de l’Exposition Universelle de 1889, elle restera comme un clou en travers de Paris. Ce n’était pas la première œuvre de Gustave Eiffel qui ne semblait s’entendre qu’au fer. Il construit la gare de l’Est à Budapest, le pont Maria Pia à Porto, au-dessus du Douro, le viaduc ferroviaire de Garabit.
Les esthètes crièrent au crime contre Paris. On rivalisait de métaphores pour dénoncer l’horreur : « la pyramide insensée » (François Coppée), « un chandelier creux » (Huysmans). Dans une lettre ouverte, les plus indignés écrivaient : « La tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est – n’en doutez pas – le déshonneur de Paris. Il suffit d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une noire et gigantesque cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le dôme des Invalides. » Maupassant doit quitter Paris où l’Exposition Universelle le sortait de ses gonds et de ses salons. Il n’a rien plus en horreur que la monstrueuse tour, « cette haute et maigre pyramide d’échelles de fer, squelette disgracieux et géant, dont la base semble faite pour porter un formidable monument de cyclopes et qui avorte en un ridicule et mince profil de cheminée d’usine ».
Les détracteurs n’entamèrent pas la détermination d’Eiffel qui ne songeait qu’à doubler l’obélisque haut de 155 m qui s’élève à Washington et d’introduire les visiteurs dans les entrailles de sa tour pour les hisser à ses restaurants suspendus. C’est à lui que revint l’honneur de déployer le drapeau tricolore de 7,50 m sur 4,50 m qui claquait « au vent comme un coup de fouet dans l’air de Paris ». Etrangement indulgent, Goncourt décrit en 1889 ses sensations en ces termes : « La montée en ascenseur, la sensation au creux de l'estomac d'un bâtiment qui prend la mer, mais rien de vertigineux. Là-haut, la perception, bien au-delà de la pensée au ras de terre, de la grandeur, de l'étendue, de l'immensité babylonienne de Paris et avec, sous le soleil couchant, des coins de bâtisse ayant la couleur de la pierre de Rome et, parmi les grandes lignes tranquilles de l'horizon, le sursaut et l'échancrure pittoresque, dans le ciel, de la colline de Montmartre, prenant au crépuscule l'aspect d'une grande ruine qu'on aurait illuminée. »
Au début du XXe siècle, on pouvait encore être impressionné par elle, mais maintenant que les rois déçoivent, les intellectuels radotent et les écrivains navrent, que les rentrées sont de scandales et de roues médiatiques, avec toutes ces tours autour d’elle, ce n'est plus qu'une pathétique ferraille, une attraction touristique, un membre atteint de priapisme, une balafre, une sentinelle, une girouette touristique…
Je veux croire que si cette tour n’a pas été démantelée pour être revendue en pièces détachées, c’est parce qu’elle représentait une véritable prouesse technique sur le bord de la Seine. Souvent elle me donne l’impression de s’ennuyer à suivre son cours en récitant ce texte de Prévert :
« La Seine a de la chance
Elle n’a pas de soucis
Elle se la coule douce
Le jour comme la nuit
Et elle sort de sa source
Tout doucement sans bruit
Et sans se faire de mousse
Sans sortir de son lit
Elle s’en va vers la mer
En passant par Paris
La Seine a de la chance
Elle n’a pas de soucis […] »
Ces dernières années, on ne recule devant rien pour mettre la tour aux humeurs et aux couleurs de Paris. On l’illumine pour exprimer sa liesse, on l’éteint pour marquer sa désolation. On la pavoise de tricolore, des couleurs de la gaieté, des étoiles de l’Europe. Devenue porte-drapeau, la malheureuse ne sait plus à quelle bannière se vouer. Malgré le culte qu’on lui rend, elle resterait insensible au manège autour d’elle. La Pyramide du Louvre, l’Arche de la Défense, la Bibliothèque Nationale… la nouvelle Notre-Dame qui n’aurait brûlé, n’en déplaise aux nostalgiques de l’ancienne, que pour faire peau neuve et on ne s’en acquitte plus sans allier le moderne à l’ancien, le verre au béton, la verdure au recueillement.

