LE RECUEIL DE PARIS : UNE POETIQUE DE LA BOHEME

14 Aug 2018 LE RECUEIL DE PARIS : UNE POETIQUE DE LA BOHEME
Posted by Author Ami Bouganim

Le syndrome de Paris serait un des rares sinon le seul à porter un nom et ce serait… la bohème. Je ne sais pas, je l’avoue, ce qu’elle est, surtout depuis que les chercheurs la présentent comme le terreau de tous les mouvements poétiques, artistiques, littéraires, philosophiques… politiques, des « fumistes » aux « existentialistes » en passant par les Wandervögel à la croisée de l’Orient et de l’Occident, les « dadaïstes », les « surréalistes »… toutes les nouvelles vagues qui naissent au creux des précédentes. Ce qui est sûr c’est qu’elle survit à toutes ses récréations ludiques ou insurrections révolutionnaires et perdure sous mille et un visages, masques, mines et allures. On ne doit pas chercher à la saisir – elle se déroberait ; on ne doit pas la caractériser – elle serait au-delà de toutes ses caractéristiques.

La bohême pointe le magnétisme qu’exerce Paris – plutôt que Berlin, New York ou Buenos Aires – pour attirer ses passionnés dans la vaste toile des quartiers, des ateliers, des métiers… des vocations où les attendent plus de déboires que de succès. On ne doit pas tant la chercher dans les traités qu’auprès des personnages qui s’en sont bercés, l’ont pratiquée et ont souvent croulé sous elle. Le meilleur analyste du phénomène reste Balzac qui la situait – alors – au boulevard des Italiens et rangeait sous son régime de rêve et de vie des jeunes gens qui promettaient de se révéler et qui, pour la plupart, ne se réveillaient pas. Ils se prenaient pour de tels génies que Balzac ironise dans son Prince de la Bohême : « Si l’empereur de Russie achetait la Bohême moyennant une vingtaine de millions, en admettant qu’elle voulût quitter l’asphalte des boulevards, et qu’il la déportât à Odessa ; dans un an, Odessa serait Paris. » Balzac a ces mots indépassables qui ont survécu aux mutations de la bohème et à ses migrations – de la rive droite à la rive gauche – et emménagements – d’un café à l’autre : « Ce mot de Bohême vous dit tout. La Bohême n’a rien et vit de ce qu’elle a. L’Espérance est sa religion, la Foi en soi-même est son code, la Charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune, mais au-dessus du destin. Toujours à cheval sur un si, spirituels comme des feuilletons, gais comme des gens qui doivent, oh ! ils doivent autant qu’ils boivent ! enfin, et c’est là où j’en veux venir, ils sont tous amoureux… » Ce monstre parisien qu’était Balzac, son observateur de génie, le peintre de ses mœurs, mena à sa manière une vie de bohème – en son prince –, relevée d’une vigoureuse et sidérante geste sociologique. Il dit encore : « Ce mot de Bohême vous dit tout. La Bohème n’a rien et vit de tout ce qu’elle a. L’espérance est sa religion, la foi en soi-même est son code, la charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin. »

Depuis, les personnages n’ont pas manqué pour célébrer et chanter les louanges de la bohème. Bien sûr Rimbaud, « débraillé comme un étudiant », dont « Ma Bohème », mêlant poésie, pauvreté, amour, insouciance et errance, serait devenu une sorte d’hymne :

« Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal :
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur ! »

Dans « Sensation », Rimbaud écrit encore :

« Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – Heureux comme avec une femme. »

On retient de Rimbaud sa bouillonnante jeunesse qui laisse penser que la bohème serait somme toute un phénomène d’adolescence, qui se perdrait dans des commerces abyssiniques, tournerait au drame comme chez Nerval ou durerait toute une vie comme chez Baudelaire qui l’aurait comme « incarnée ». Elle le ballotte d’un gite à l’autre, d’un poème à l’autre, d’une science à une conscience… et d’une clochardise sensuelle à une retentissante gloire posthume. Je ne sais s’il se serait reconnu dans le rôle de bohémien que je lui taille, je pense qu’il ne s’en serait pas enthousiasmé. Pourtant ce serait l’un de ses meilleurs poètes. Il flâne dans les rues avec une caméra dans l’âme, sensible aux couleurs, aux vibrations, aux senteurs. Volontiers chiffonnier, il erre en quête de sensations, d'illuminations et de rimes. Sa poésie monte des pavés de Paris et tire ses charmes de ses relents. Le sens poétique sanctionne chez lui des sens exercés à saisir les correspondances entre eux. Le magnétisme de ses vers dépouille le lecteur de son maquillage, le débarrasse de ses vêtements, le démet de ses arrois et l’introduit, l’espace d’un poème, dans une intimité rembourrée de vermine où il ne serait pas risqué seul de crainte de tomber dans l’abîme que couvre le mensonge autour duquel il noue sa vie : l’enchantement ne dure qu’autant que dure le désenchantement scellé dans la mise en scène poétique par Baudelaire de la banalité d’être et de ne pas être. Son œuvre est une belle et longue épitaphe de laquelle on ne retirerait pas une seule… rime.

On ne s’attarde pas sur les liens entre la bohème et l’amour et l’on ne sait si elle réclame l’errance d’une compagne à l’autre ou ne tolère qu’une solitude qui exclurait toute compagne, de la plus angélique et discrète à la plus démoniaque et sorcière. Chez Baudelaire, dans le manque lancinant d'une compagne perce l’absence d’une divinité. Il serait à sa recherche, ne la croisant pas sans la perdre aussitôt, le désir tournant au regret ou, pire, au désenchantement. Ce n’est pas un hasard si Sarah est une prostituée juive et Jeanne un monument des îles. Rien ne serait plus « liturgique », malgré ses accents anarchistes, voire nihilistes, que la bohème qui auréole Paris. Pour son malheur et pour notre bonheur, Baudelaire n’avait pas de philosophie. Ce n'était qu'un vulgaire prophète se doublant d'un grand poète. Son génie n’est ni un don ni une grâce, mais une charge qu’il doit assumer comme création poétique.

Paris est devenu un paradoxal pôle d’attraction et d’accomplissement de ce qu’inspirait à ses rêveurs le mode de vie des « peuples bohémiens » migrant d’une saison à l’autre, d’un horizon à l’autre, menant une vie errante, ne s’entendant qu’à l’inconnu que réserve le lendemain et ne se berçant pas même de la venue d’un sauveur. Les « bohémiens » seraient, pour reprendre Léon-Paul Fargue dans Le Piéton de Paris, autant « de rapins à gibus, qui croient à la gratuité de l'art et à la misère des peintres ». Ce n’est pas une romance, c’est une para-romance. Une clandestinité assumée dans l’insouciance, en dissidence, poursuivant l’accomplissement de soi au hasard de sa marche et de son inspiration. Elle ne serait nihiliste qu’autant qu’elle s’incline dans un bel consentement à tout ce qui n’entrave pas la liberté de se mettre au diapason avec soi.

Les existentialistes ont achevé d’arracher la bohème à Montmartre où elle trouvait son dénouement dans la licence pour Saint-Germain-des-Prés où elle trouvait son sérieux à charger le monde de mots. Mai 68 a été davantage un éclat de bohème qu’une révolte estudiantine, à la croisée de la révolution et de la représentation de rue. Elle a mobilisé tout ce que Paris avait contribué à la protestation populaire. Les barricades bien sûr, les mascarades, canulars et comédies, les pavés surtout. On descellait Paris pour mieux l’empierrer. On était parti pour une génération de bohémiens CNRisés et embourgeoisés. En définitive, c’était si vide de sens qu’on se laissa tenter par cette valeur des valeurs que serait l’argent. Pour assurer le service de l’autre bien sûr, avec Sartre ou Lévinas. Déjà Théodore Banville, dans son Âme de Paris, mettait en garde : « Personne ne sait plus vivre de l’air du temps, ni aimer des femmes chimériques, ni imaginer des tableaux ou des poèmes qu’on pouvait exécuter sans aucune dépense, mais qui étaient invinciblement destinés à ne pas être vendus. Toujours un invisible Iago nous crie à l’oreille : Surtout, songez à l’argent ! N’oubliez pas l’argent ! Et comment l’oublierions-nous ? Quand la journée aurait cent fois plus d’heures qu’elle n’en contient, il nous faudrait encore les employer toutes à des choses utiles. Il n’en allait pas ainsi pour les artistes et pour les rêveurs des temps évanouis. Beaucoup d’entre eux n’allaient pas chercher un argent qu’ils n’auraient pas trouvé, et n’ayant pas d’argent, ils n’en portaient nulle part. »

La bohème survit toujours aux attentats – pathético-révolutionnaires – qu’on perpètre contre elle. Je ne sais quelle tournure elle prendra, mais elle reviendra, ne serait-ce que pour déboulonner des intellectuels de plus en plus harassants. Cultiver son jardin sur son balcon et sur son toit. Booster la sarabande des arts pour en peinturlurer sa vie et son ennui. Ruiner les nouvelles-anciennes convenances. Secouer de nouveau le pavé. Cette manière d’insurrection serait d’autant plus risible qu’elle s’attaquerait à des mandarins, des vedettes, des poètes, des artistes. On ne cesserait de briser les idoles et de basculer dans l’idolâtrie…