The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE SYNDROME DE MOGADOR

Jérusalem a son syndrome, Venise le sien, Paris aussi… Il n'est aucune raison pour que Mogador n'ait pas le plus sublime. Le Littré donne pour ce mot : « Nom que les anciens médecins grecs donnaient à des énumérations de symptômes sans rapport obligé à des maladies déterminées. » (Je vous épargne les précisions médicales, psychanalytiques, neuronales… narralogiques). Chaque fois qu'on ne sait pas de quoi l'on parle, on invoque un syndrome. Etes-vous pris d'une irritation incontrôlable du cuir chevelu à l'écoute d'un intellectuel que vous ne comprenez pas plus qu'il ne se comprend – c'est le syndrome du delirium intellectualis. Etes-vous pris d'une contrariété qui vous intime de vous boucher les oreilles à l'écoute d'un officiel – c'est le syndrome de la langue de bois. Vous prenez-vous pour le Christ, le roi David ou le prophète Ezéchiel dans les rues de Jérusalem – c'est le syndrome de Jérusalem. N'arrivez-vous plus à descendre de la gondole qui vous a promené dans les canaux – c'est le syndrome de Venise. Tombez-vous amoureux (se) des flâneurs (ses) sur les quais de la Seine – c'est le syndrome de Paris. Vous prend-il l'envie d'être soulevé par les mouettes et les goélands pour qu'ils vous déposent sur l'île au large de la presqu'île ou longez-vous le rivage dans l'espoir de tomber sur une sirène à sa sortie de l'eau – c'est le syndrome de Mogador. De tous ces syndromes, le plus doucereux, croyez-moi pour les connaître tous, est encore celui de Mogador. On succombe au tournis du vent, au ballet des mouettes, aux ruminations des vents, aux insinuations des hirondelles, aux nobles railleries des araucarias, aux transes des gnaouas… aux discours des bonimenteurs auxquels on ne demande pourtant que de laisser la ville à son bel alanguissement les jours où elle ne festivale pas. Dans les cas graves, on pleure et rit avec les mouettes et les goélands ; dans les cas légers, on se bouderbalise et se met à composer des aphorismes ou, pire, des chroniques.
Ce qui est particulièrement pernicieux et truculent dans le syndrome de Mogador c'est qu'il est contagieux et héréditaire. J'ai décelé des lignées entières de girouettes déglinguées, d'épouvantails dépenaillés ou, plus suaves, de moga-patriotes inconditionnels et invétérés. Mais le syndrome ne guette pas seulement les individus, elle caractérise la ville dans son ensemble. Quand le hal de la création s’empare d'elle, c’est la… déambulation le long des artères principales, d’une porte à l’autre, d'une scala à l'autre, d'une halqa à l'autre, d'une zaouïa à l'autre… de l'océan à l'océan. C'est que Mogador est le site d'une renaissance permanente. Chaque jour naît un nouvel art, chaque jour s'éteint un vieil art. Toutes les catégories sont bousculées, tous les genres. Les Léonard de Vinci, qui manient la plume, le ciseau, le pinceau, les crotales… la caméra sont légion. L'un se pose en historien de Mogador et lui invente une sublime histoire ; l'autre en son poète et lui compose une grandiose épopée. Un troisième, peintre de ses décors, barbouille sa vie sur ses langes en rauques et magiques couleurs du jour, de l'océan et du mauvais œil. Un quatrième, qui passe des nuits blanches entre des jours cauchemardesques, prétend être le guérisseur le plus prestigieux du Souss. Un cinquième célèbre les vertus rabbiniques de sa lignée alors que ses héritiers purgent leur martyre dans la cellule d'une prison pénale. Tout cela est dans le cours mogadoresque normal des jours. Ce qui est vraiment dangereux c'est lorsqu'on succombe au tournis des mouettes et se prend soi-même pour une mouette, plane sur les vagues, croit voir une sirène se dessiner sur l'écume et se laisse entraîner dans les abîmes par la Qendisha.
De toutes les victimes de ce syndrome, la plus grave, je le crains, est l'auteur de ce diagnostic. J'ai passé des années sur le divan à tenter de débrouiller ma démence. J'ai épuisé une poignée d'exorcistes en vain. L'un était de Vienne (que comprend l'âne au gingembre ?), le deuxième de Marrakech (que comprend le véhément à la sérénité ?), le troisième d'Alexandrie (que comprend le nilard à l'oued Ksob ?)… je vous dirai peut-être qui sera le prochain. Le premier s'est suicidé, le deuxième s'est retiré dans un monastère rabbinique, le troisième s'est reconverti dans le cinéma. J'ai de grands remords, je me sens responsable de la dégradation dans leur santé. Je leur ai tant parlé de la Qendisha et de mes velléités bouderbalesques qu'ils ont succombé aux maléfices de la sirène-sorcière et se sont bouderbalisés. Ah ! ils n'étaient pas beaux à voir et encore moins à entendre. Ils n'avaient pas le vent dans la tête (l'un se prenait pour un psychanalyste, le second pour un Messie et le troisième pour un cabotin), ils dégageaient une mauvaise haleine et étaient étrangement accoutrés (en cadavre, en majordome et en clown).
Je dois encore vous mettre en garde contre un grave danger qui vous guette derrière votre écran : le syndrome de Mogador passerait en partage aux lecteurs de cette notice qui, pour cerner le syndrome de Mogador, serait contagieuse…

