The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
MEMOIRES DE JERUSALEM : LE CLOCHARD KABBALISTE

Dans la première décennie du XXIe siècle, le phénomène kabbalistique trouvait son dévoiement dans le manège d’un personnage dont on s’accordait à dire qu’il était « la prochaine promesse rabbinique de la ville ». D’un haut lignage hiérosolymitain, il passait ses jours à prier, étudier, pleurer. Il portait en permanence son châle de prière et ne se livrait pas à l’une de ses prestations sans nouer ses phylactères. Il ne boudait pas le Mur, c’était son lieu privilégié de lamentations. Il n’était pas rare de le voir étendre son châle sur le sol et se rouler en cris et en implorations. Nul ne savait ce qu’il réclamait, nul ne tentait de le calmer ou de le consoler. On racontait qu’il passait ses nuits dans les synagogues, loin de sa compagne qu’il prétendait n’avoir jamais répudiée.
Il surgissait de nulle part, une bouteille d’eau à la main, disparaissait nul ne savait où. Les vêtements dépareillés et rapiécés, des chaussures éculées qu’il traînait en savates, le pas précipité, comme pressé par Dieu. Des mèches rousses tombaient d’un crâne chauve, se mêlaient à une barbe hirsute de même couleur. Il ne parlait à personne, ne consentait à répondre à personne. Il ne demandait rien, ni argent ni nourriture, il avait ses protecteurs qui assuraient la publication pléthorique de ses ouvrages. Il n’avait de cesse de resserrer son étreinte de Dieu, il ne se permettait pas un instant de distraction, il semblait en extase permanente. On s’accordait à lui attribuer une mémoire phénoménale. Sa vue aussi devait l’être puisqu’il lisait les yeux fermés, comme si les livres s’imprimaient derrière ses paupières closes. Ce qu’il enseignait n’avait pas vraiment d’intérêt. On racontait tant de choses dans la ville, on prêchait à tort et à travers. Dans les instituts autant que dans les synagogues, les amphithéâtres autant que les ateliers. Ses cours se présentaient comme d’interminables parades de noms, de titres et de citations. Des génies de la Torah, des piliers du monde. C’était devenu à la longue une bibliothèque vivante qui avait perdu toute distinction au point de ne savoir ce qu’il disait.
Quand il donnait un cours, il sanglotait tant qu’on ne comprenait rien à ce qu’il disait. Il n’en présidait pas moins des concours d’érudition particulièrement prisés par les intégristes. Devant une batterie de disciples de la loi, triés sur le volet, installés sur des gradins couverts de tentures rouges et dorées, derrière de longues tables piqués de micros, il les soumettait à un interrogatoire serré : il donnait une expression tirée du Talmud, ils devaient donner de mémoire la référence. Le maître des lieux, assis à côté de lui, ne cachait pas l’orgueil qu’il tirait des enchères de ses disciples rivalisant les uns avec les autres. On se prêtait à l’exercice avec une ferveur qui laissait pantois sur la pertinence et l’impertinence de cette érudition qui semblait tourner à vide. Il reconnaissait à mi-mots qu’il réalisait des miracles dont il s’interdisait de parler.
C’était le talmudiste kabbaliste public de la ville, le clochard qu’elle méritait, le roi des vagabonds divins. Quand Jérusalem ne retentissait pas des clameurs des sirènes, elle s’emplissait de ses pleurs. Bien sûr, c’était une victime du syndrome de Jérusalem. Mais pour pleurer aussi continûment, c’était Dieu qu’il devait pleurer. On l’aurait volontiers interné s’il ne passait pour une encyclopédie vivante et si la ville ne comptait pas des milliers de personnes lui ressemblant. Il se livrait à l’un des ballets kabbalistiques qui restitueraient désormais la chorégraphie de cette ville prise de transes. Le sien était de digressions, dans une torsion répétitive et irrépressible de son corps, digressant de tout son être. De ses mains. De sa tête. De son corps. De son âme. Il révélait à quel point la kabbale était la berceuse la plus dépenaillée de la ville.
Jérusalem serait tant hanté de ces génies déments qu’il ne se trouve personne pour se poser en leur biographe. Paris qui en avait recueilli un au lendemain de la guerre avait célébré son spécimen de biographies qui se répétaient pour ne rien dire de lui sinon qu’il n’avait rien dit de précis.

