MEMOIRES DE JERUSALEM : UN PALIMPSESTE ARCHITECTURAL

19 Dec 2025 MEMOIRES DE JERUSALEM : UN PALIMPSESTE ARCHITECTURAL
Posted by Author Ami Bouganim

Jérusalem est un chantier de divinité et d'humanité. Le plus sensible, le plus vulnérable. Disputé par les trois religions monothéistes qui se réclament du même Dieu, voire du même patriarche. Partout, des monuments paradoxaux de la foi : un Mur, au pied duquel les juifs se lamentent ; un Sépulcre, où les chrétiens pleurent ; une Pierre noire, devant laquelle les musulmans se prosternent. Tout au cœur de la cité, sur le mont Moriah, trônent des mosquées, parmi les vestiges des temples des rois Salomon et Hérode et les ruines de sanctuaires croisés. Une tour au ciel ; une descente vers l'abîme. Un volcan, bordé par les vallées du Jugement et de la Géhenne, encadré par le mont des Oliviers, le mont Scopus et le mont de la Perdition, qui menace de se réveiller à tout instant. D'un côté, Jéricho délestée de ses murailles ; de l'autre, la mer Morte réduite à une peau de chagrin. De-ci, la Méditerranée ; de-là, le désert. Le pathétisme ambiant vient plus sûrement des cimetières que Jérusalem a accueillis en son sein et dont elle s'est entourée au fil des siècles que de ses ruines. Certains jours, elle est éclaboussée de lumière ; d’autres, elle se voile d’ombre. C'est un conglomérat de villages, ce ne sera jamais une ville. D'ailleurs, on l'habite en banlieusard du ciel ou en résident d’une nécropole.

Jérusalem constitue un palimpseste architectural où s’accumulent des attentes contradictoires, naturelles et surnaturelles, des espoirs paradoxaux, messianiques et politiques, des revendications discordantes, sociales et culturelles. Partout, les vestiges de l’histoire houleuse des juifs. Des murailles, des palais, des tunnels. Partout, des vestiges de la passion du Christ. Le jardin de Gethsémani, où Jésus prononça la prière de l'Agonie, l'église de l'Ascension, la Via Dolorosa : « Le Grand Souvenir semble chanter partout dans les pierres... » (P. Loti, « Jérusalem », Christian Pirot, p.82). Partout, des signes de l’islamisation des sites. Des mosquées, des madrasas, des souks. Le visiteur ne traverse pas ce palimpseste du sacré sans la sensation de commettre un sacrilège... touristique : « Nous avons fumé un chicheh, exulte Flaubert, et pris une tasse de café sous un arbre, entre le tombeau de la Vierge et le jardin des Oliviers » (G. Flaubert, « Par les champs et par les grèves », « Voyages et carnets de voyages », Club de l'Honnête homme, 1973, p.572).

Dans le grand chamboulement de l'Histoire, Jérusalem a été le chantier d'une reconversion permanente, des mosquées s'installant dans des églises construites sur l'emplacement de synagogues, elles-mêmes installées sur des sanctuaires païens. On n’a cessé d’écarter des légendes pour d’autres, de superposer les textes, de réhabiliter de douteux décors. Chaque nouvelle découverte est plus sensationnelle que la précédente, corrige la précédente. Souvent, une synagogue git sous une mosquée qui pointe du dôme d’une église. Les lieux ne sont autant sacrés et disputés que parce qu’ils le sont pour et par les trois religions dont l’une véhicule la rature de l’autre. Partout, les traces de ses Écritures – juives, chrétiennes, musulmanes –, que les uns veulent conserver, les autres exhumer ou inhumer, se livrant à une vertigineuse surenchère sur les choix d’un Dieu qui ne s’entendrait pour l’heure qu’à brailler ou à se taire. Les trois religions ne se croisent entre ses monts, ses vallées et ses cimetières que pour rivaliser de virulence politique. Jérusalem n’aurait qu’un passé et il pèse tant sur elle qu’il lui interdirait tout avenir. Aussi serait-elle condamnée à devenir un lieu de rencontre et de reconnaissance mutuelle si elle ne veut pas retourner à sa désolation ou à se secouer des unes et des autres pour briguer je ne sais quel statut. Dans son témoignage Chateaubriand écrit : « Il est certain que les souvenirs religieux ne se perdent pas aussi facilement que les souvenirs purement historiques : ceux-ci ne sont confiés en général qu’à la mémoire d’un petit nombre d’hommes instruits, qui peuvent oublier la vérité ou la déguiser selon leurs passions ; ceux-là sont livrés à tout un peuple qui les transmet machinalement à ses fils. » C’est dire que le tournis religieux guette un chacun, au seuil d’un monument, impartissant une mission prophétique aux uns, intimant une vocation messianique aux autres, précipitant les plus vulnérables dans les silencieux et insondables tourments de cette maladie sacrée provenant du décevant ou prometteur contraste entre la cité céleste et la cité terrestre qu'on a nommé « syndrome de Jérusalem ».

Les quartiers sont tellement bondés qu’on se demande où logent leurs gens. Les plus intégristes parmi les juifs se cloitrent avec leur riche progéniture. Ils n’ont ni ordinateurs ni portables. Ils ne sont pas branchés sur l’extérieur, ils ne reçoivent leurs nouvelles que de murs intérieurs pansés de sévères mises en garde de leurs rabbins, des décisions irrévocables de leurs tribunaux, des avis de décès de leurs sociétés mortuaires. Ils ne se risquent pas hors de leur périmètre, ils se perdraient au large. Ils ne se rendent pas même au Mur des Suppliques, son accès leur est interdit. Je crois savoir ce qu’ils étudient, je ne sais ce qu’ils en tirent. Sûrement la délectation d’étudier pour bercer Dieu dans leur âme et pour narguer au passage ces ânes bâtés armés jusqu’aux dents. Depuis un siècle qu’ils sont, pour reprendre l’expression de l’un de leurs légendaires et récalcitrants personnages, dans cette « médina de Dieu », ils ont dû se résigner à voir leur progéniture emménager dans des quartiers périphériques. Ils n’avaient pas le choix, ils ne pouvaient s’entasser davantage. Ils ont même poussé l’audace jusqu’à investir les quartiers désertés par les laïcs. Dans les secteurs arabes, on balance entre la Palestine et Israël dans l’attente de la résolution d’un conflit théologico-politique qui se complique de guerre en guerre. Les quartiers bohèmes se cherchent toujours un style de vivre et de créer. Depuis que l’Académie Bezalel a déménagé du mont des Visionnaires pour un campus clinquant au cœur de la ville, conçu à Cleveland pour Cleveland, on désespérerait de ses arts. C’est pourtant une école qui remonte à la Bible. Soucieux de remiser ses Tables de la Loi, Moïse donne un tabernacle à Dieu. Il s’assure les services de Bezalel dont le nom est mentionné dans un passage biblique :  

« L'Éternel parla à Moïse, et dit : Sache que j'ai choisi Bezalel, fils d'Uri, fils de Hur, de la tribu de Juda.  Je l'ai rempli de l'Esprit de Dieu, de sagesse, d'intelligence, et de savoir pour toutes sortes d'ouvrages, je l'ai rendu capable de faire des inventions, de travailler l'or, l'argent et l'airain, de graver les pierres à enchâsser, de travailler le bois, et d'exécuter toutes sortes d'ouvrages » (Exode 31, 1-5).

C’était dans le désert, après l’installation poético-divine du Buisson ardent et le spectacle pyrotechnique du mont Sinaï. On ne proclamait l’interdiction de se donner des images que pour se révéler un lointain jour les précurseurs de l’art dernier. On ne sait ce qu’on veut faire, on se donne un moratoire dans les arts. On se découvre du talent, on nous en concède, on recherche la gloire. La ville accumule les musées et les institutions au centre-ville pour contenir les intégristes et modérer les revendications des Russes qui réclament la reconnaissance de leurs droits de pèlerinage sur le périmètre de l’Eglise russe. Malgré l’entassement de l’histoire, à cause de lui, Jérusalem n’inspire pas vraiment les artistes plasticiens, du moins je ne connais pas d’école d’art hiérosolymitaine. Elle servirait plutôt de galerie pour toutes sortes de prophètes névropathes, de sauveurs manqués, d’artistes recalés d’ailleurs ou en transit pour ailleurs. De conservatoire de liturgies dissonantes et de caisse de résonance de congrès redondants qui ne riment souvent à rien également.

Sitôt qu’on aura fini de tout restaurer, Jérusalem deviendra une vulgaire cité céleste se doublant d’un parc archéologique pour visiteurs dénués d’âme. Le béton, qui gagne sur la pierre, le fer, qui charpente nerveusement de monstrueuses tours, le verre, alliage de vulnérabilité et d’éternité, menaceraient ruine sur le recueillement. On en est à redouter qu’une guerre/croisade ne balaie de nouveau Jérusalem et à appeler de ses prières un traité qui instaurerait la paix entre ses villages, ses quartiers et ses sanctuaires. On reconnaîtrait en elle l’œuvre d’un Dieu qui ne se laisserait pas plus fixer dans un lieu que mettre en image, voire couler dans une religion plutôt qu’une autre.