MEMOIRES DE JERUSALEM : UNE CITE-MUSEE

14 Jan 2026 MEMOIRES DE JERUSALEM : UNE CITE-MUSEE
Posted by Author Ami Bouganim

Certains habitent la ville, d'autres sont habités par elle. Les uns le sont en pèlerins permanents, les autres en touristes immuables. On se love en elle, on se lie à elle par un cordon liturgique. Le poète Yehouda Amichaï souligne à sa manière qu'on l'habiterait en destinataire de prophéties :

« On vit ici à l'intérieur de prophéties réalisées,

comme à l'intérieur d'un nuage épais et persistant

qui suit l'explosion. »

Amichaï l'habitait, lui, comme on habiterait une vaste nécropole :

« La poussière est ma conscience, la pierre mon subconscient. »

La vieille ville, ceinte de solides murailles, avec des portes condamnées ou entrebâillées, est un dépotoir de pierres et un lacis de styles. La carcasse serait plus asiatique qu’orientale, son intérieur plus européen de l’Est que de l’Ouest. Ses entrailles, elles, balanceraient entre celles d’une casbah et d’un ghetto. Un débarras de religions, d'exils, de camisoles, de prières, de promesses, de… dieux. Une ville construite de spolia puisqu’on n’a pas arrêté de prélever ses matériaux sur des bâtisses anciennes pour construire ses propres résidences en une mosaïque de quartiers discordants qui se tournent souvent le dos, situés des deux côtés d’une vallée du Jugement croisant une vallée de la Géhenne. Elle est assaillie par des tombes, celles du mont des Oliviers et du mont Sion. Jérusalem n’est immortelle que parce que c’est la ville où la mort s’est le mieux incrustée, semée par les croisés ou les pèlerins qui venaient mourir dans ses parages pour mieux s’assurer de leur résurrection.

Un journaliste étranger me demandant quel est le trait dominant de l’hiérosolomytain, j'ai répondu : « Le sentiment d'être un banlieusard absolu. » Il n'a pas compris, j'ai précisé : « C'est une banlieue du ciel. » Puis j'ai pastiché Hölderlin pour me débarrasser de lui : « C'est en prophète méconnu que l'homme habite Jérusalem… » Prophète ou non, la ville persiste à ne pas me reconnaitre. Certains jours, passablement éméchée, elle ne semble du reste reconnaître personne ; d’autres, plus cléments, mettent leur baume à des cœurs meurtris – du vendredi après-midi au samedi soir, par exemple, se parant de chabbat et de silence, elle devient somptueuse. La plupart de ses habitants n’en continuent pas moins de cultiver leur nostalgie de… Jérusalem.

On serait en attente ou en désespoir d’on ne sait quoi, jamais assuré du lendemain. Parce que derrière sa pierre, cette ville serait de carton. Même les murailles. Le Mur des Lamentations. Le Saint-Sépulcre. Pourtant certains monuments sont là depuis deux millénaires au moins. Ce n'en est pas moins une maquette de bric et de broc en attente d'on ne sait quel ravalement qui en ferait la capitale d'un royaume. Peut-être un ramoneur des esprits, peut-être un architecte d'intérieur ou un urbaniste particulièrement doué. Sûrement un sauveur. La ville regorge de clochards se prenant pour des prophètes ou des sauveurs. Chaque jour, j’en découvre de nouveaux. Dans le bus ou le tramway sinon dans la rue. Dans les congrès de l'Institut Van Leer sinon dans ceux de l'université. Sur l'esplanade du Mur sinon sur celle des Mosquées. Sur le Mont du Mauvais Conseil sinon sur le Mont des Oliviers. Dans le quartier bohême des Nahlaot sinon dans le quartier intégriste de Méa Shéarim. Le village de Ein Karem sur la pente du Mont Herzl et le village du Siloé sur la pente du Mont du Temple. L'élégance alterne avec le négligé, le blanc avec le noir, la beauté avec la laideur, l’amour avec la haine, la solidité avec le délabrement, l'éternel avec l'éphémère. Derrière chaque porte, on ne sait si l’on va trouver un dieu ou un démon, surtout quand elle crisse.

Je ne réussis pas à me départir de ce côté palimpseste de la ville. Peut-être parce que je suis moi-même un palimpseste, criblé de toutes ces écritures plutôt que revêtu ou modelé par elles. La poussière est trimillénaire, les catacombes aussi, montrant de sourdes réticences à se laisser embrigader. Dieu n'est ni au pied du Mur, ni dans le Saint-Sépulcre, ni sous les dômes des mosquées. Mais dans cette pénombre du soir de laquelle se détachent des silhouettes interlopes. Je n'ai peur ni des terroristes ni des censeurs, ni des voleurs ni des meurtriers, mais de me perdre dans la ville. Je n’en connais pas le périmètre : d'un côté, elle se perd dans le désert ; de l'autre, dans des cimetières. Sans parler de l’empiètement de la Jérusalem céleste sur la terrestre. Ernst Bloch proteste, vainement prophétique, entièrement judaïque, contre cette distinction verticale entre les deux cités qu’il attribue au christianisme : « Elle descend “ parée comme une fiancée ”, et non pas comme un autel de sacrifices ou comme un trône de grâces » (E. Bloch, « La forme de la question inconstructible », dans « L’Esprit de l’Utopie », p. 263).

C'est une ville-musée convertissant ses habitants en des personnages muséologiques, à l’instar de ces chercheurs de tout et de rien, ces kabbalistes délirant, ces moines de l'on ne sait quelle secte, ces muezzins perchés sur des minarets invisibles. Ce musée est sacré, on ne le visite qu'en pèlerin. Mes voisins doivent sentir plus intensément que moi cette densité muséologique pour se sauver sitôt que l’occasion s’en présente. Ils sortent s'aérer, comme ils disent, ils poussent jusqu'à la mer, jusqu'aux îles grecques… jusqu'aux Seychelles. Prague et Rome ne sont pas moins muséologiques que Jérusalem, mais ni l’une ni l’autre ne sont autant disputées par les hommes et leurs dieux.