NOTE DE LECTURE : ALBERT CAMUS, L’EXIL ET LE ROYAUME (1957)

12 May 2020 NOTE DE LECTURE : ALBERT CAMUS, L’EXIL ET LE ROYAUME (1957)
Posted by Author Ami Bouganim

Un recueil de nouvelles entre lesquelles seul le titre établirait un lien. « La Femme adultère » vit en étrangère avec son mari, représentant en tissus qui sillonne le bled. Ce dernier illustre le colon qui déteste les Arabes et leur trouve tous les vices que le colonialisme leur prêtait, même quand ils portaient une décoration militaire sur leur vareuse. Leur légendaire paresse derrière leur réticence à se mettre au rythme qu’on réclamait d’eux : « Doucement le matin, pas trop vite le soir. » Leur incorrigible manie de marchander : « Ils demandaient toujours le double pour qu’on leur donne le quart. » Vingt ans plus tard, le représentant et sa compagne sont dans l’hôtel d’une bourgade. Janine, plutôt désabusée, sans enfant, se risque seule dans le désert où elle connaît comme une expérience extatique. Elle se perd dans la contemplation des étoiles au point de se sentir soulevée ou attirée par elles, prise dans leur mouvement de giration entre ciel et terre : « Elle tournait avec eux et le même cheminement immobile la réunissait peu à son être le plus profond, où le froid et le désir maintenant se comblaient. » C’est une expérience mystique qui ne dit pas son nom ni ne soupçonne ses ressorts – en l’occurrence qu’elle réclame un passage par l’absurde. Dans cette nouvelle, l’exil serait en soi, dans le non-sens domestique, le royaume dans les étoiles, au seuil du désert, dans l’au-delà.

« Le Renégat ou Un esprit confus » donne le récit d’un missionnaire chrétien qui a passé son sacerdoce dans le désert et qui n’en aurait tiré que l’aigreur d’avoir été abusé. Il est prisonnier d’une tribu animiste qui s’acharne contre lui pour l’asservir ou le convertir à son propre culte. On lui tranche la langue, le condamnant à un monologue intérieur plutôt confus et le charge d’abattre son remplaçant. On ne distingue pas entre le bon et le mauvais dieu, ne cerne pas les circonstances où l’amour menace de virer à la haine et la haine à l’amour. On ne comprend pas, je n’ai pas compris. Peut-être un réquisitoire contre les velléités missionnaires au sein de populations qui auraient leur propre culte et qui y seraient si attachées qu’elles ne sauraient le troquer contre un autre ; peut-être l’assimilation de tous les dieux, sans distinction, à des fétiches. Frelaté, le mysticisme participerait du fétichisme. On ne voit ni exil – sinon de Dieu ; ni royaume – sinon auprès de Dieu.

« Les Muets » relate l’histoire d’une grève qui tourne court dans un atelier de tonnellerie d’Alger avec un quinquagénaire qui boite et ne se résout pas à son sort. Il ne sait qu’attendre d’une vie qui se passe en labeur. Son récit se termine par la mort – naturelle ou providentielle – de la fille du patron qui a refusé d’augmenter ses employés et par cette phrase de l’ouvrier : « Il aurait voulu être jeune, et que Fernande le fût aussi, et ils seraient partis, de l’autre côté de la mer. » Le travail cadencerait tant la vie qu’il ne laisserait pas place au mysticisme, comme s’il condamnait à l’exil perpétuel et que le royaume serait ailleurs.

« L’Hôte » est le récit d’un instituteur dont la classe située sur les plateaux de montagne est le royaume : « Daru y était né. Partout ailleurs, il se sentait exilé. »Un jour que le désert est pris d’assaut par la neige, il reçoit la visite d’un gendarme traînant un Arabe accusé d’avoir tué un de ses proches. Le gendarme charge l’instituteur de conduire le prisonnier au patelin le plus proche et de le remettre aux autorités. Daru décide de l’abandonner à un croisement de chemins, l’un menant à la liberté, l’autre à la prison. Même quand on trouve son bonheur dans son petit royaume, un intrus se présente toujours pour vous en sortir. Dans ce récit aussi Camus ne donne pas le nom de l’Arabe et l’instituteur ne se soucie pas de le lui demander.

« Jonas ou L’Artiste au travail » est, si je ne m’abuse, une des rares nouvelles « parisiennes » de Camus et l’on sent comme un déménagement de son style – du dépouillement algérien à l’entassement parisien, dans un appartement bourgeois dont les fenêtres donnent sur des cours intérieures. Il raconte les hauts et les bas d’un peintre qui se consacre, grâce à la pension que lui verse un marchand de tableaux, à sa vocation. Ses entrains, ses emballements et ses déboires. Les sérénades de la critique autour de lui. On lui parle d’esthétique alors qu’il ne s’en encombre pas – et ce serait le drame de l’esthétique que de ne pas être prise au sérieux par ceux dont les œuvres la nourrissent et sur lesquelles elle porte. Bientôt, quoique soulagé familialement par sa femme, Jonas est perturbé par le remue-ménage de ses admirateurs et de ses prétendus disciples : « Il comprit assez vite qu’un disciple n’était pas forcément quelqu’un qui aspire à apprendre quelque chose. Plus souvent, au contraire, on se faisait disciple pour le plaisir désintéressé d’enseigner son maître. Dès lors, il put accepter avec humilité ce surcroit d’honneurs. Les disciples de Jonas lui expliquaient longuement ce qu’il avait peint et pourquoi. Jonas découvrait ainsi dans son œuvre beaucoup d’intentions qui le surprenaient un peu, et une foule de choses qu’il n’y avait pas mises. » L’alcool, les femmes, le dessèchement… la déprime : « Ca travaillait au-dedans, voilà tout, l’étoile sortirait lavée à neuf, étincelante de ces brouillards obscurs. »

On est tenté de voir dans ce texte comme une manière d’autobiographie avec des traces d’humour et d’autodérision. Derrière le personnage de Jonas, pris par sa peinture, on devine Camus pris par son écriture : « Les nouveaux amis de Jonas appartenaient presque tous à l’espèce artiste ou critique. Les uns avaient peint, d’autres allaient peindre, et les derniers enfin s’occupaient de ce qui avait été peint ou le serait. » Jonas croit en son étoile et celle-ci n’arrête de lui sourire que lorsqu’il succombe au manège autour de lui. Celle de Camus continuerait de sourire à son œuvre. Cette nouvelle serait une métaphore sur la vocation, sans que Camus ne se risque à s’interroger sur sa nature et sur son caractère impérieux. On y trouve son royaume autant que son exil et le mysticisme – artistique – ne serait pas moins fétichiste que le religieux.

Dans « La pierre qui pousse », un ingénieur est chargé d’ériger une digue pour protéger un village en Amazonie. Il est consterné et désorienté par les mœurs autant que par les conditions de vie : « La vie ici était à ras de terre et, pour s’y intégrer, il fallait se coucher et dormir, pendant des années, à même le sol boueux ou desséché. Là-bas, en Europe, c’était la honte et la colère. Ici l’exil ou la solitude, au milieu de ces fous languissants et trépidants, qui dansaient pour mourir. » Il assiste à une séance de possession, magistralement restituée par Camus qui s’était rendu au Brésil en 1947, visiblement impressionné par le syncrétisme entre le culte chrétien et celui du vaudou : « En même temps, tous se mirent à hurler sans discontinuer, d’un long cri collectif et incolore, sans respiration apparente, sans modulations, comme si les corps se voulaient tout entiers, muscles et nerfs… » Quand à la fin du récit, D’Arrast se charge de la lourde pierre-autel à la place de son porteur épuisé, on devine Sisyphe se chargeant de son rocher. Plutôt que de la remettre dans l’église, il la dépose dans la case où se tiennent les rites de possession. L’ingénieur trouverait son royaume dans l’exil.

Le premier récit restitue comme une exténuation de la présence coloniale qui se retrouverait sans descendance et sans avenir. Comme si l’Algérie restait hostile à ces intrus ne s’accommodant pas de la chaleur « qui tuait jusqu’à la douce sensation de l’ennui ». Sans parler de cette langue alentour qui n’était qu’un bourdonnement qu’on ne cherchait ni à comprendre ni à parler. On était étranger au manège de l’indigène, que ce soit dans les villes ou les villages, sans indulgence pour ces « visages qui semblaient taillés dans l’os et le cuivre ». On était exclu des mœurs ambiantes, n’y trouvant pas même cette touche d’exotisme que Camus met à son dernier récit. La chaux des murs recouvrait les tentures parisiennes que les colons connaissaient de leurs livres ou de leurs voyages en métropole. Ce n’était pas un protectorat, c’était le colonialisme dans toute sa légèreté, son insensibilité et sa dissonance. Sur le tableau de la classe de l’instituteur, coulaient les fleuves de France…

On retrouve dans ces nouvelles cette surdité partielle entre des personnages qui ne se parleraient pas vraiment. Parce que les personnes qui vivent ensemble ne trouveraient plus rien à se dire et – surtout – parce qu’ils doivent se taire pour instaurer le silence que réclame la poétique de Camus. On ne rencontre toujours pas chez lui de personnage arabe d’envergure, je n’en ai pas rencontré, ni d’ailleurs de personnage juif. Je comprends de moins en moins l’engouement des lettrés arabes algériens pour un auteur qui restera le dissertateur de l’absurde, plus paradoxal que convaincant, et l’écrivain le plus talentueux du colonialisme, dont l’excellence stylistique reste inégalée à ce jour comme lorsqu’il parle du pain de sucre « démailloté de ses langes de gros papier bleu… entamé au sommet ». C’est l’auteur de l’instantanéité lumineuse ou de l’hébétude instantanée, particulièrement doué pour restituer littérairement des paysages investis par le climat, et c’est cette mémoire climatique de l’Algérie qui fait de lui un auteur algérien. Il était en proie au soleil, ne le célébrant pas autant que le décriant, qui couvrait la contrée d’un métal ardent où il traitait ses mots pour les durcir et les illuminer : « Maintenant le soleil a un peu dépassé le milieu du ciel. Entre les fentes du rocher, je vois le trou qu’il fait dans le métal surchauffé du ciel, bouche comme la mienne volubile, et qui vomit sans trêve les fleuves de flammes au-dessus du désert sans couleur. » C’est tant saturé d’adjectifs qu’on s’interroge sur sa manie à accoler des adjectifs aux mots – « adjectiver » le monde ? – et le besoin auquel elle répondait. Dans un même paragraphe, on trouve « ciel spongieux », « poussière rouge », « les étoiles exténuées »… « une odeur molle et sacrée ». Dans l’absurde, l’art se chercherait des couleurs et des convictions pour sortir l’exil – le non-sens ? la solitude ? l’échec ? – en quête du royaume – le sens ? la plénitude ? la vocation ?