The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : AMOS OZ, LA BOITE NOIRE (1986)

La traduction en français d’Amos Oz présente le mérite d’atténuer sa hargne prophético-hébraïque. C’est sans conteste, l’un des auteurs les plus caractéristiques de cette contrée étrange et tourmentée. La langue ruse avec lui, les circonstances aussi. Deux mille cinq cents ans plus tard, ils lui imprimeraient ses envolées et sa verve prophétiques, malgré cette protestation qu’il met dans la bouche de l’un de ses personnages : « Qu’irai-je chercher à Jérusalem ? J’irai expirer entre des prophètes bavants et des illuminés messianiques tonitruants. » Il ne peut se dérober au discours religieux qui menace ruine sur Israël et qu’il dénonce par la bouche d’un Pr de Sciences politiques, se doublant d’un stratège, qui déclare sans ambages : « Ce n’est ni l’égoïsme, ni l’abjection, ni la cruauté de notre nature qui font de nous une espèce qui s’autodétruit. C’est notre faute si nous courons à notre perte (et bientôt c’est l’humanité tout entière qui va disparaître). Précisément à cause des “nobles aspirations” que nous portons en nous. C’est la maladie de la Religion qui en est responsable. Le désir impérieux d’être “sauvé”. L’obsession de la Délivrance. »
« La Boite noire » se compose d’un échange de lettres entre lesquelles l’auteur s’insinue pour préparer le lecteur à une thèse qui pèche par son schématisme : « Entre le fanatique altruiste et le fanatique homicide, il y a bien sûr une différence de degré moral, mais pas de différence essentielle. Le meurtre et le sacrifice de soi sont les deux faces d’une même pièce... » L’exaspération de Oz prend pour cible Michel Sommo, représentant l’odieuse secte religieuse orientale qui a fait main basse sur la belle et voluptueuse terre d’Israël abandonnée par ses maîtres légitimes. Sommo présente tous les vices que l’élite intellectuelle prête aux Orientaux depuis que ces derniers ont porté Begin au pouvoir. Plutôt petit et chétif, l’anti-sabra par excellence, il cumule les vices. Il est lâche, borné, rancunier, vindicatif, etc. Il vient d’Algérie via la France où il a fait de vagues études qu’il n’a jamais terminées. Son passage par ce pays civilisé n’atténue en rien son primitivisme : « Le vernis parisien a disparu et la colère nord-africaine a éclaté. » C’est bien sûr un extrémiste, membre du Bétar dans sa jeunesse, puis militant dans une organisation d’extrême droite. Oz ne répugne à aucun procédé pour noircir et caricaturer son personnage. Il l’entoure de toute une smala qui n’hésite pas à se mobiliser pour le soutenir dans ses démêlés domestiques : « Son frère et ses cousins étaient sur le point d’y aller et de prendre des mesures inconsidérées [...]. J’ai eu toutes les peines du monde à les en dissuader. » Sa religion est primaire, tellement viciée qu’elle dégénère en transactions immobilières menées sous une bannière messianique. Sa manie homilétique surtout irrite, sa manière de se revendiquer de l’Ecriture et des textes rabbiniques pour administrer des prêches moralisateurs « d’une voix douce et égale, avec cette préciosité didactique et souriante ». Il en devient inhumain, sourd aux implorations d’une mère, Ilana, qu’il prive de leur fille commune, pour la punir de le délaisser en faveur de son ex-mari, Guideon, qui se meurt d’un cancer.
Guideon et Ilana ne se seraient pas résignés à leur divorce qui aura laissé une plaie en guise de souvenir commun : « Même quand je mets dans mon lit une admiratrice », écrit Guideon, « une étudiante, une secrétaire ou une journaliste, c’est toi qui surgis et te glisses entre nous. S’il est arrivé que tu oublies d’apparaître, alors ma partenaire n’avait plus qu’à se satisfaire elle-même ou se contenter d’une soirée de réflexions intellectuelles. » Guideon l’Ashkénaze ; Ilana la Patrie ; Sommo l’Oriental. La liaison entre les deux premiers est, malgré les malentendus, les trahisons et les éclats, naturelle ; celle entre les deux derniers perverse et pervertie, contre-culture, dénuée de toute romance et de toute vocation, malgré l’attirance sexuelle qu’ils ont l’un pour l’autre. Les tares de Sommo minent la grande et belle réalisation du sionisme et déboulonnent ses légendaires personnages. Le père de Guideon, le Vieux Volodya, terrible, « le premier Juif à avoir troussé des jupons en Palestine depuis les temps bibliques », se retrouve dans un asile où il accable Dostoïevski de son mépris : « Il crucifiait le Christ au moins deux fois par page et c’est nous qu’il accusait. » Volodya a baisé, s’est saoulé et, terrassé par la vieillesse, il se met à distribuer ses biens. La solennité de sa vieillesse prend l’allure de funérailles : « Faites-moi une seule faveur », exhorte-t-il sa bru, « vivez et espérez. C’est tout. Contemplez la splendeur des feuilles qui tombent dans la forêt avant la neige. » La première génération, les légendaires sabras, nés en Israël, ne se souvient plus de Dostoïevski. Elle s’illustre dans la guerre et échoue, à l’instar de Guideon, dans une université américaine. La deuxième génération ne saurait, elle, ni lire ni écrire, incarnée par une grande et belle bête, poilue et broussailleuse, entourée d’une basse-cour de gourgandines en quête de sensations, avec lesquelles il couche sans s’émouvoir et sans se vanter. Le sexe même aurait perdu de sa saveur. A la fois violente et désabusée, cette génération ne se retrouve pas plus qu’elle ne se cherche. Elle scrute les étoiles et cultive son jardin. Sans vocation ; sans entrain ; sans avenir.
Le temps de l’aventure sioniste est peut-être terminé, il ne resterait plus qu’à l’écrire. Dans cette reconstitution, Sommo, lui, n’est qu’un intrus, assimilé à un bouffon, tant par Ilana que par Guideon. Celui-ci ne peut tolérer sa présence, son odieuse substitution à lui, son sermon religieux. Il l’écraserait volontiers s’il n’était atteint d’un cancer : « Sans sermon bondieusard, espèce de petit hypocrite que vous êtes et qui ose se vanter de n’avoir jamais versé une goutte de sang. De n’avoir jamais touché un cheveu d’un Arabe. De racheter la Terre sainte en la léchant. D’en chasser tous les étrangers par des incantations et des sortilèges pétris avec mon argent. De purger l’héritage de nos pères avec de l’huile d’olive pure. Vous qui baisez ma femme, héritez de ma maison, sauvez mon fils, investissez ma fortune tout en m’inondant de votre indignation biblique à cause de ma moralité déficiente. Vous me fatiguez. Vous me tapez sur les nerfs, un vrai moustique. Vous n’avez rien de neuf à m’apprendre. J’ai depuis quelque temps épuisé l’étude de vos semblables pour me pencher sur des cas plus subtils. Prenez donc l’argent et disparaissez. » Malgré son remariage avec Sommo, Ilana ne s’est pas départie non plus de son allergie anti-orientale : « Quand j’étais une petite fille, une enfant d’immigrants qui luttait avec les restes de son accent ridicule et ses façons ridicules, je tombai sous le charme des vieilles chansons de pionniers […]. Des mélodies qui éveillaient en moi de vagues nostalgies, une attente secrète de femme bien avant d’en devenir une. [...] Un bouffon masqué s’est introduit ici à notre insu et nous a poussés à abhorrer ce que nous avions conquis. » En définitive, Ilana retournera à Guideon, pour le conduire à sa tombe, et le livre de Oz se termine par un obscur psaume de Sommo : « Car autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sa grâce l’emporte pour ceux qui le craignent ; autant l’Orient est éloigné de l’Occident, autant il éloigne de nous nos transgressions. »
Sur le fond, Oz serait dans le vrai : l’obscurantisme religieux, tant intégriste qu’orthodoxe, dévoie l’aventure sioniste et la mène à sa perte. Je ne lui tiens rigueur ni pour sa protestation ni pour son ironie. Les derniers grands personnages des débuts du sionisme se consumeraient dans les asiles de vieillards situés dans les vestiges des dernières communes. Ils diraient leur grandeur et leur désarroi, leur bouillonnement et leur détresse, leur jeunesse et leur vieillesse. De sombres et incultes rabbins, les barbes noires, membres de la Société mortuaire, guetteraient leur mort pour ensevelir leur œuvre. Si ce n’est que les Leibl ashkénazes sont aussi nombreux, menaçants et obscurantistes que les Sommo orientaux. La ruine annoncée du rêve sioniste est peut-être désolante et regrettable. Pourquoi en incriminer les Orientaux ? voire les religieux ? pourquoi les Orientaux religieux ? Pourquoi ne pas pointer l’aberration inhérente au messianisme sioniste, son colonialisme, la régression politique qu’il accuse dans un judaïsme qui reste de bout en bout diasporique ? Sans religion, la souveraineté juive se déliterait ; avec elle, il s’exacerberait et éclaterait. Les causes qui provoqueront, à brève ou longue échéance, le démantèlement de l’État hébreu sont plus complexes et pernicieux que l’intrusion de l’Oriental dans le rêve russo-polonais que caressaient les premières vagues d’immigrants pour cette contrée. L’émigration, partout, véhicule davantage de promesses de régénération que de menaces de déliquescence. Dans une contrée qui se bâtit de vagues d’émigration, comme Israël, les dénigreurs les plus bornés et les plus haineux de l’émigration se recrutent parmi les parvenus de la précédente vague qui ne se reconnaissent pas en les irréductibles de celle qui suit. Les précédents émigrés reprochent à ceux qui les suivent de peiner à s’acclimater, à composer avec leur déchéance, place, à répondre aux attentes qu’on a d’eux alors qu’ils ne peuvent que récuser les sommations de se soumettre pour mieux s’acquitter de leur propre contribution et trouver leur place dans le chevauchement des vagues d’émigration.
Oz ne manque peut-être pas de talent. Ses premiers récits, où les chacals hurlaient leur détresse et leur hébétude parmi les sables, ne connaissent pas l’Oriental. Dans ce livre, il met dans sa bouche une parole virulente pour tenter d’en exorciser une terre qu’il menace de pervertir. Le sabra, création du sionisme, qui se chargeait de rédimer le Juif de sa déchéance matérielle et spirituelle, morale et politique, n’aura résisté au sable, aux chacals et aux Arabes que pour succomber au levantinisme oriental : « Caïn va mourir, constate Alex, et c’est Abel qui aura l’héritage. » L’endurance des pionniers, leur « passion pour l’ordre », leur génie militaire, leur témérité n’enraieront pas cette régression, somme toute banale, dans le destin judaïque. La poétique sioniste préconisant de s’arracher aux textes pour « faire un peu attention aux étoiles » se termine par un cancer, dans un asile, dans une commune dénuée de toute vocation. Les Livres sacrés menacent de rétablir cette décadence religieuse quasi ghettoïque qui perle dans les mielleux boniments des rabbins.
Les autres livres de Oz étaient plus recherchés que celui-ci, mieux travaillés. Déjà dans « Mon Michaël », Oz s’insinuait, maladroitement, dans le personnage d’une femme. Dans « Un Juste Repos », il tentait d’abord de s’évader avec une femme pour se rabattre vite sur un homme. Dans ce livre aussi, je le soupçonne de se nicher dans le personnage d’une femme, qui symbolise la terre d’Israël, excessive et lascive, jamais exaucée, mère indolente trouvant son exutoire dans de sourdes étreintes dénuées d’amour. Plutôt réservée, retorse néanmoins, d’une obstination sans vocation, tournant volontiers à la hargne – qui perle dans l’écriture de Oz. Il remue ses mots dans des plaies qu’il ne se résout pas à laisser se cicatriser. Il les rouvrirait pour assouvir ce besoin morbide – judaïque ? – de se tourmenter sinon se torturer. Oz succombe à la cécité qu’il reproche à Sommo, son incapacité à faire des distinctions. La méchanceté, contrairement à ce que prétend Guideon, « ne s’en est pas allée » ; elle suinte de la plume de Oz qui ne consent pas à distinguer entre Michel et Marcel du moment que l’un et l’autre prénom désignent le même épouvantail oriental. La classe intellectuelle devra s’expliquer un jour sur les lauriers dont elle entoure l’une des œuvres les plus douteuses de la littérature hébraïque.
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Cette note de lecture, publiée il y a 30 ans, m’avait aliéné les lecteurs de Oz. Je ne savais alors ce qui me rebutait chez lui. Peut-être cette imposture à laquelle seraient acculés tous les grands auteurs à succès qui cèdent à la cour autour d’eux et finissent par incarner le personnage quasi prophétique qu’on leur taille. Je veux croire que Sommo se serait montré plus clément avec la fille de Guideon que Oz avec sa propre fille…

