NOTE DE LECTURE : ANDRE GIDE, LES CAVES DU VATICAN (1914)

7 Jul 2020 NOTE DE LECTURE : ANDRE GIDE, LES CAVES DU VATICAN (1914)
Posted by Author Ami Bouganim

« Les Caves du Vatican » est le récit d’une vaste escroquerie, tellement farfelue et rocambolesque que Gide prend soin de préciser : « Il y a le roman et il y a l’histoire. D’avisés critiques ont considéré le roman comme de l’histoire qui aurait pu être, l’histoire comme un roman qui avait eu lieu. Il faut bien reconnaître, en effet, que l’art du romancier souvent emporte la créance, comme l’événement parfois la défie. Hélas ! certains sceptiques esprits nient le fait dès qu’il tranche sur l’ordinaire. Ce n’est pas pour eux que j’écris. » Gide range son texte sous la catégorie de sotie, saugrenue, décousue, parodique, recourant à l’humour noir pour dédramatiser une vie qui ne mériterait pas qu’on lui consacre un roman parce que celui-ci conserve d’irréductibles doses de niaiserie : « Farce de caractère satirique jouée par des acteurs en costume de bouffon, représentant différents personnages d’un imaginaire « peuple sot », allégorie de la société du temps. »

Les personnages dans ce livre se divisent en deux groupes : « les subtils », aventuriers sans scrupules, et « les crustacés », engoncés par une bourgeoisie débilitée par la religion, la littérature et la recherche, au point de devenir des bouffons à la merci des subtils. Cette division serait régie par deux principes : « 1. Les subtils se reconnaissent entre eux. 2. Les crustacés ne reconnaissent pas les subtils. » Portos, subtil accompli, qui doit son nom à ce qu’il était premier en grec, se fait passer pour un chanoine éploré dans le but de soutirer aux bourgeois dévots et crédules les fonds nécessaires à la libération du pape, enlevé et séquestré dans le plus grand secret par les francs-maçons qui le retiennent prisonnier dans les caves du Vatican. Portos s’attache Lafcadio, le fils naturel du comte Juste-Agénor de Baraglioul, diplomate de passage à Bucarest, et d'une femme entretenue. Il bascule à son tour dans l’immoralisme pour tromper l’ennui, ressenti comme une honte, où le plonge une existence désœuvrée : « Tout paraissait insuffisant à son désir. » Il décide de commettre un crime gratuit : « Un crime immotivé, continuait Lafcadio, quel embarras pour la police ! » Or ce crime compromet les manigances de Portos, révélant l’amateurisme de Lafcadio, pourtant disposé par sa bâtardise à l’imposture : « Celui dont l’être est le produit d’une incartade, d’un crochet dans la droite ligne. »

Les bourgeois n’en tombent pas moins dans le panneau de Portos et de ses complices. Parmi eux, Amédée Fleurissoire, quinquagénaire falot, crustacé fini, marié à Arnica née Péterat, qu’il se garde de dépuceler par amitié pour Balaphas, un ami malheureux, amoureux d’Arnica. Il décide de se rendre à Rome pour tenter d’élucider le mystère de l’enlèvement du pape. Son voyage prend la tournure d’une croisade de quatre nuits pendant lesquelles il doit affronter les assauts successifs des punaises, des puces, des moustiques et, suprême épreuve, d’une prostituée. Il est pris en charge par les escrocs qui déploient toute leur ingéniosité – et l’ingéniosité est souvent davantage du côté du crime que du talent – pour l’empêcher de découvrir le pot-aux-roses et l’associer, à son insu, à leurs manigances.

On a longuement disserté sur l’immoralisme de Gide et sur « la mystique de l'acte gratuit » de Lafcadio. L’immoralisme, invoquant l’arbitraire et l’absurde, se veut une révolte contre les convenances sociales contrefaites par l’hypocrisie ; l'acte gratuit se pose en bravade extrême, contre Dieu et contre le monde. Sinon la distinction entre liberté et libre-arbitre a fait couler l’encre de générations de… d’apprentis philosophes.

Ce ne serait donc pas un roman – pour lequel Gide ne se sentait visiblement pas la patience ; ce ne serait pas pour autant un agencement de nouvelles – pour lesquelles il était doué. Ce serait une sotie rocambolesque au goût burlesque de ces années de pré-guerre où les lettres françaises se cherchaient pour se perdre en définitive avec Proust « à la recherche du temps perdu », émettre de premiers râles avec Céline, se livrer au « deuxième sexe » avec Simone de Beauvoir. On ne lirait l’ouvrage que pour découvrir les talents de... scénariste de Gide qui séduisent malgré sa prédilection pour les longs dialogues : alors qu’un personnage remarque : « Mais vous n’avez que faire de tous ces détails », son interlocuteur l’encourage à poursuivre d’un pâle : « Si, si ». Cette sotie aurait perdu de son intérêt avec la décantation des louanges surréalistes qu’elle s’est attirées et des remous catholiques qu’elle a suscités, et surtout avec les changements dans les programmes de philosophie dans les classes de terminales…