The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : ARISTOPHANE, COMEDIES I (388-425)

Aristophane ne recule devant rien, n'obtempère à aucune censure, ni de goût ni de convenance. Il n'épargne rien ni personne – pas même les dieux. C'est une comédie pour gens cultivés harassés par la tragédie, en l'occurrence celle d'Euripide, bête noire d’Aristophane : « Prends garde de ne pas glisser et tomber de là-haut ; tu risques d'en rester estropié, de fournir un sujet à Euripide et de te transformer en titre de tragédie » (« La Paix », 302). Sa comédie est tellement mordante et intelligente qu'elle s'arrache au comique pour s'illustrer dans la satire, comme lorsqu'il fait des sophistes des « bourreurs de crânes dissertant sur le vide » (« Les Nuées », 166). Elle prend volontiers une tournure graveleuse, mieux désignée pour restituer l'ambiance délétère qui sévit dans une démocratie déliée qui tourne à la briganderie généralisée. Les débats politiques ne seraient qu’autant de marchandages, les négociations de paix qu’autant de tractations sur… le cours des anchois. Les convictions personnelles, si tant est qu'on en a, ne résistent pas au calcul des intérêts domestiques. Aristophane se déchaîne d’autant plus contre ce régime de la rouerie qu'il privilégie à ses dires les gredins, les incultes et les démagogues : « Pour gouverner un peuple, il ne faut pas un homme pourvu d'une bonne culture et d'une bonne éducation. Il faut un ignorant doublé d'un coquin » (« Les Cavaliers », 94). Un marchand de boudins serait encore le mieux indiqué pour gouverner : « Tu n'as qu'à tripatouiller les affaires, les boudiner toutes ensemble, et quant au peuple, pour te le concilier, il suffit que tu lui fasses une agréable petite cuisine de mots. Pour le reste, tu as ce qu'il faut pour le mener, savoir : une voix de canaille, une origine misérable, des manières de vagabond. Je te dis que tu as tout ce qu'il faut pour la politique » (« Les Cavaliers », 95). Aristophane n’épargne pas la populace démocratique, à la fois niaise, traîtresse, ingrate et malveillante, ne louant ses dirigeants que pour mieux prendre son plaisir à les humilier le jour venu : « Je n'arrête pas de les surveiller ces fripons », déclare Démos dans « Les Cavaliers », « pendant qu'ils opèrent, sans en avoir l'air, et puis je leur fais dégorger de force tout ce qu'ils m'ont volé en leur enfonçant dans la bouche l'entonnoir de l'urne » (131). On ne comprend cette satire qu’autant qu’on la resitue dans le contexte de la démocratie intimiste, pour ne pas dire incestueuse, grecque. Ses tares sont celles d'un régime où la démagogie populiste préside aux choix politiques, dans la sphère juridique autant qu’économique. Dans « Les Guêpes », Philocléon, un maniaque du barreau, ne peut se passer des larmes et lamentations des accusés. Le malheureux, atteint de « cacomatutinovagosycophantojudicomanie », passe ses journées à juger ses compatriotes et demande à être enterré « sous la barre du tribunal ». Les parodies sur ce thème prennent une tournure plastique comme dans « Les Guêpes » où Aristophane propose d’installer « un petit tribunal individuel en réduction » dans chaque habitation pour permettre aux Athéniens de régler leurs litiges domestiques à domicile. Il propose également un entonnoir en guise d'urne et un pot de chambre en guise de clepsydre.
Aristophane se pose en poète comique original. Il ne s'en prend pas aux mêmes personnages que les auteurs qui l'ont précédé ou qui lui sont contemporains ; il ne recourt pas aux mêmes procédés burlesques. Sa propension à critiquer les autres n'a d'égal que son inclination à se congratuler et à encenser sa propre comédie : « On n'y voit point de vieillard qui, en disant les vers, frappe du bâton son voisin pour dissimuler les méchantes railleries ; elle n'est point entrée sur la scène une torche à la main, elle ne crie pas : iou, iou ; elle s'est présentée confiante en elle-même et en ses vers » (« Les Nuées », 175). Il mobilise en sa faveur le chœur des railleurs : « car il est le premier, le seul, à avoir mis un terme chez ses concurrents à ces railleries continuelles à propos de loqueteux, à ces escarmouches contre des pouilleux. » Il prétend avoir débarrassé le genre de tous ces matraquages dont les personnages assommaient le public pour lui soutirer des rires et se vante de l'avoir anobli : « Notre poète s'est débarrassé de toutes ces pauvretés, de toutes ces balourdises et de toutes ces bouffonneries de bas étage pour nous bâtir une œuvre de haute tenue, de grandes pensées et de traits d'esprit qui ne courent pas les rues » (« La Paix », 327). Il se pose en champion d’une comédie sagace : « Il ne faut pas vous attendre de notre part à de la poésie transcendante, pas plus, du reste, qu'à des blagues d'importation mégarienne. Nous ne possédons pas de couples d'esclaves avec des noix plein un panier pour en bombarder les spectateurs, pas plus que d'Héraclès vorace qui voit son repas lui filer sous le nez ; pas non plus d'Euripide à mettre à mal ; et même Cléon, malgré l'éclat qu'il doit à sa veine, nous n'avons pas aujourd'hui l'intention d'en faire de la chair à pâté, mais nous avons un petit sujet pas bête, qui ne risque pas de vous casser la tête, plus intelligent tout de même qu'une vulgaire farce » (« Les Guêpes », 229).
La grande contribution d'Aristophane consiste à proposer un portrait de Socrate qui tranche avec celui que donne Platon. Il ne laisse passer aucune occasion pour pourfendre ce personnage emblématique de la philosophie, maître de tout et de rien, qu'il assimile à un sophiste dont la tête est dans les nuages. Il recourt aux métaphores scatologiques pour tourner en dérision son enseignement. En se rangeant résolument sous le Socrate de Platon, mort en martyr pour la philosophie, sans grande considération pour le Socrate d'Aristophane, ni d’ailleurs celui d’Anaximandre, la postérité philosophique a misé sur le sérieux et le drame contre la légèreté et la comédie. Peut-être devrait-on, par équité poétique, incriminer un peu plus Platon et accabler un peu moins Aristophane. Car on n'a pas été clément avec lui, lui reprochant l'alacrité avec laquelle il s'acharne contre ses victimes ; sa parodie de la démocratie ; son crime de lèse-philosophie. Même quand on loue les vertus corrosives et critiques de son rire, on n'insiste pas trop. Kierkegaard, entré dans le panthéon littéraire de l'humanité comme le prophète tourmenté et surmené de la théologie moderne, décèle une vocation morale derrière ses attaques : « Il se pourrait qu'Aristophane, se plaçant au strict point de vue moral, se fut résolu à laisser le rire juger les égarements du temps » (S. Kierkegaard, « Crainte et Tremblement », p. 179). Des deux Socrate, on ne sait pas qui est le bon, pas plus qu'on n'arrive à distinguer, malgré toutes les études, entre Socrate et les sophistes.
La comédie est un divertissement intellectuel. On ne s’amuse pas de la maladresse des personnages ou des quiproquos dans les dialogues comme de la parodie des mœurs. D’une certaine manière, la production aristophanesque est une méta-comédie. Elle ne se contente pas de donner une représentation, elle instruit un procès. Les personnages ne se moquent pas tant les uns des autres que d'eux-mêmes, en l’occurrence de leurs lubies, à l'instar de Trygée dans « La Paix » qui s'avise d'aller demander des comptes à Zeus en chevauchant un escarbot se nourrissant d'excréments ou à l'instar de Cratès qui avait « l'art de vous donner congé après vous avoir servi un petit repas de maximes délicates qu'il vous malaxait dans sa bouche pétillante » (« Les Cavaliers », 108). Pourtant, le comique d'Aristophane ne se départ pas d'une certaine balourdise et l’on se demande si celle-ci ne guette pas le genre. Il nous présente ses personnages dans des positions où ils sont ridicules à force de grandeur, comme Euripide composant ses tragédies « les jambes en l'air ». Sa comédie ne tarde pas à tourner à la querelle domestique, plutôt venimeuse, mobilisant une riche gamme d'invectives, plus vives les unes que les autres. Malgré ses réserves sur la production de ses contemporains, Aristophane ne peut s'empêcher de donner dans la vulgarité, soit que l'on pisse, soit que l'on pète : « J'ai le cœur en joie, je jubile, je lance des pets, j'éclate de rire » (« La Paix », 310). Quand l’un des personnages se vante d'avoir sévi contre la prostitution masculine, il s'entend reprocher la violence de cette « inspection des derrières ». Plus l’on se déchaîne contre ses victimes et plus l'on serait comique. On doit les assaillir, les accabler, les étriper. La maxime d’Aristophane serait dans cette phrase : « N'oublie pas de le mordre, de le diffamer, de lui manger la crête, et tu reviendras seulement quand tu lui auras dévoré le jabot » (« Les Cavaliers », 107). Son comique consisterait encore à allier le scatologique au solennel : « Allons, hue, Pégase ; en avant gaiement ; secoue joyeusement les oreilles, et fais bringuebaler avec un cliquetis les gourmettes de tes freins dorés. Que fais-tu, que fais-tu donc ? Qu'as-tu à incliner les naseaux du côté des latrines ? Quitte la terre dans un essor audacieux, déploie ton aile rapide, et dirige-toi tout droit vers le palais de Zeus en détournant le nez des étrons et de toutes nourritures terrestres. Hé, l'homme, que fais-tu donc ? Oui, toi qui es en train de chier contre le mur du bordel ? Tu veux ma mort, tu veux donc ma mort ? Veux-tu bien l'enfouir, ton ordure, et la recouvrir d'un gros tas de terre, et semer dessus du serpolet, et l'arroser de parfums ? » (« La Paix », 303).
Le comique serait devenu plus subtil avec les siècles – plus humoristique ? – et ne séduirait qu'autant que sa crudité cacherait un trait d'esprit. De nos jours, on aurait cloué Aristophane au pilori du politiquement correct.

