NOTE DE LECTURE : A. CAMUS, LA PESTE (1947)

18 Oct 2019 NOTE DE LECTURE : A. CAMUS, LA PESTE (1947)
Posted by Author Ami Bouganim

Les rats, messagers et porteurs de la peste, se déclarent dans une ville neutre, « sans pigeons, sans arbres, sans jardins, où l’on ne rencontre ni battements d’ailes ni froissements de feuilles ». Son trait dominant serait encore d’avoir son monument aux morts « sur le seul endroit d’où l’on peut apercevoir la mer ». Le mot « neutre » est peut-être emprunté au discours colonial qui occultait la distinction entre Arabes et Français. On disait « mariages neutres » au lieu de « mariages mixtes », « lieux neutres » pour désigner ceux où les Arabes se mêlaient aux colons. Le colonialisme, que ce soit les variétés actuelles ou classiques, se pose volontiers en régime de la neutralité. D’ailleurs l’Arabe est étrangement absent de cette chronique et la femme n’est vraiment présente qu’en la personne de la mère du médecin qui a envoyé son épouse souffrant de la tuberculose se rétablir à la montagne. On trouve ce beau mot de Jean Tarrou, voisin et compagnon du médecin, sur sa propre mère : « Il y a huit ans, je ne peux pas dire qu’elle soit morte. Elle s’est seulement effacée un peu plus que d’habitude et, quand je me suis retourné, elle n’était plus là. »

Un beau jour, on voit des rats courir les paliers et crever sous les yeux consternés ou indignés des locataires. De jour en jour plus nombreux, dans les cages d’escaliers, les caves et les greniers, en dépit de tout bon sens, comme « une invasion répugnante » : « Ils montaient en longues files titubantes pour venir vaciller dans la lumière, tourner sur eux-mêmes et mourir près des humains. » Le ton du chroniqueur, derrière lequel on a du mal à concevoir le docteur Bernard Rieux tant Camus pèse de tout le poids de « L’Homme révolté » sur sa narration, participe à la fois de celui de Kafka et de Dostoïevski. Il livre sa chronique en historien amateur, plus narquois que passionné, rassurant le lecteur sur son témoignage et sur ses sources. Il s’aide du journal de Tarrou, le héros courageux et malheureux du récit, pour retracer le déploiement – littéraire – de la peste, dans toutes ses phases, sous tous les angles, avec son cortège de morts et l’industrie de leur sépulture et de leur incinération.

Sitôt que la peste est attestée, la ville est mise sous quarantaine. Personne n’entre, personne ne sort. C’est la séparation des proches, ne pouvant plus se retrouver, qui pèse le plus. On est retenu chez soi, acculé à soi, dans un périmètre infranchissable, privé de la liberté de circuler et de communiquer : « Ils flottaient plutôt qu’ils ne vivaient, abandonnés à des jours sans direction et à des souvenirs stériles, ombres errantes qui n’auraient pu prendre force qu’en acceptant de s’enraciner dans la terre de leur douleur. » Une existence incarcérée où tout serait exacerbé par une menace, des regrets, des remords, dilués dans une vie s’embourbant dans des ornières pestilentielles. On n’a d’autre choix que de s’incliner devant une injustice criante, d’endurer des tourments gratuits, d’être plongé dans l’indétermination la plus complète. Dans cette mise en situation extrême, certains s’engagent d’un cœur résolu, d’autres se dérobent, d’autres encore, échaudés, se ressaisissent. Le lecteur doit choisir son héros : Rieux se dévoue sans compter ; Tarrou, patient et déterminé, se porte volontaire et engage les autres ; le journaliste Rambert tente de sortir de la ville pestiférée. C’est un vétéran de la guerre d’Espagne, du côté des vaincus : « Je ne crois pas à l’héroïsme, je sais que c’est facile, et j’ai appris que c’était meurtrier. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on vive et qu’on meure de ce qu’on aime. » Ses démarches pour quitter les lieux, « à la recherche d’une ouverture dans les murs », ne sont pas sans évoquer celles, en sens inverse, de K. pour accéder au Château de Kafka, « le cœur désemparé à l’idée de toutes les démarches qu’il faudrait reprendre ». Ce peut être aussi le père Paneloux qui commence par tenir un sermon appelant à l’on ne sait quel repentir et par décréter « une semaine de prières collectives » se concluant le dimanche « par une messe solennelle placée sous l’invocation de saint Roche, le saint pestiféré ». Lui aussi comprendra qu’il n’a d’autre choix que de s’impliquer concrètement au service de ses compatriotes et en mourra.

Le mal est d’autant plus désespérant qu’il n’arrête pas de faire des victimes, qu’on ne dispose pas des moyens nécessaires pour le combattre et qu’on n’en en voit pas la fin. Rieux s’interdit, en héros camusien, de céder au désespoir, même si son combat est « une interminable défaite », impuissance du médecin qui découvre qu’il n’est qu’un intermédiaire entre le patient et le hasard : « Sa seule tâche, en vérité, était de donner des occasions à ce hasard qui trop souvent ne se dérange que provoqué. » Ce n’est pas un tremblement de terre après lequel on compte les victimes, prend leur deuil et reprend le cours normal de la vie. La peste accède au statut d’un démiurge macabre et implacable. Rien ne lui résiste, personne ne lui échappe. Elle condamne à une vie sursitaire qui peut s’arrêter à tout moment : « Même ceux qui ne l’ont pas la portent dans leur cœur. » Elle mue, de la forme bubonique à la forme pulmonaire : « Les formes pulmonaires de l’infection qui s’étaient déjà manifestées se multipliaient maintenant aux quatre coins de la ville comme si le vent allumait et activait des incendies dans les poitrines. »

La narration mortuaire – l’extension des fosses communes surtout – renvoie le lecteur aux camps de concentration, sinon que là c’étaient des hommes qui propageaient « la peste brune » alors que chez Camus, ils la combattent. On ne sait quel rôle a tenu la Shoah dans la composition de ce récit qui traite d’un « monde insensé où le meurtre d’un homme était aussi quotidien que celui des mouches, cette sauvagerie bien définie, ce délire calculé, cet emprisonnement qui apportait avec lui une affreuse liberté à l’égard de tout ce qui n’était pas le présent, cette odeur de mort qui stupéfiait tous ceux qu’elle ne tuait pas, ils niaient enfin que nous ayons été ce peuple abasourdi dont tous les jours une partie, entassée dans la gueule d’un four, s’évaporait en fumées grasses, pendant que l’autre, chargée de chaînes de l’impuissance et de la peur, attendait son tour ». Les commentateurs s’accordent à lire ce texte, sur la recommandation de Camus, comme un récit sur la résistance contre l’expansion du nazisme. Il accentue certes la geste de la résistance, il n’en laisse pas moins deviner la déshumanisation provoquée par la désespérance : « Sans mémoire et sans espoir, ils s’installaient dans le présent… il n’y avait plus pour nous que des instants. » Nombre de passages se présentent assurément comme une troublante préface aux témoignages des déportés qui suivront plus tard : « Par la durée même, les grands malheurs sont monotones. Dans le souvenir de ceux qui les ont vécus, les journées terribles de la peste n’apparaissent pas comme de grandes flammes somptueuses et cruelles, mais plutôt comme un interminable piétinement qui écrasait tout sur son passage. »

Le choix de la peste, avec sa résurgence, toujours possible, dans des cités de plus en plus engorgées, comme thème littéraire est un choix de génie. C’est la terre qui serait prise de nausée, n’en pouvant plus de retenir ses vomis dans ses entrailles, se purgeant de ses mauvaises humeurs. Les rats, symboles animaux des bubons religieux, intellectuels, artistiques, fixeraient pour l’éternité la hideur des messagers du malheur. Insinuant par leur promiscuité le spectre d’une surpopulation galopante, se nourrissant des détritus et des excréments des hommes, ils sortiraient de leurs égouts – de leurs caves ? – pour décimer et éclaircir leurs rangs. C’était ainsi dans le passé, ce le serait dans l’avenir. Dans ce cas précis, ils rebondissent sur… les sobres pages de ce chroniqueur que le hasard a établi à Oran et qui pourrait désormais se déclarer partout ailleurs, parmi les cancérologues et les gérontologues, lorsqu’on réalisera que la peste est de cancer et de démence, voire de névrose, épidémie psychique s’étendant aux âmes, qui n’existent certainement pas, quoi qu’elles succombent aux élancements du non-sens et aux langueurs d’un désir anémié. « La Peste » est une œuvre indépassable, parce qu’elle s’est accaparé une place symbolique de laquelle personne ne l’en déboulonnera sans encourir le ridicule, ne laissant au critique d’autre choix que de broder dans son sillage, prenant soin de ne pas en déterminer le symbole. On ne saurait prédire du reste d’où la prochaine « peste » viendra et quels en seront les réels ou présumés agents de propagation, l’air de plus en plus pollué, le sexe de plus en plus vicié, les migrants de plus en plus mêlés, les Juifs de plus en plus incompréhensibles… les idées de plus en plus réactionnaires et nocives. Plus certainement des… rats.

Bien sûr, Camus a eu des précurseurs ; bien sûr, il aura des imitateurs. Mais on continuera de lire son texte, parce que c’est un brouillon de prophétie qui reparaîtra chaque fois qu’elle se réalisera derrière le dos des hommes, que ce soit à Oran ou à Orléans : « Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. » On n’est pas porté à croire que les fléaux se reproduiront un jour et encore moins qu’on en serait victime : « Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. » A l’issue de la disparition de la peste, aussi inattendue que son apparition, saluée par le soulagement des survivants, Rieux « savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur de l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse ». La prochaine peste serait une nouvelle variété de grippe, de mal vénérien, de troubles mentalement transmissibles. L’intolérance religieuse, le totalitarisme… le nouvel-isme. Elle rétablirait l’exil et la séparation, provoquerait un déchaînement d’injustices qui résilierait la justice. Ca reviendra, ça repartira, laissant sa moisson de victimes inconnues, mortes à la croisée du hasard et du fléau.

C’est le manifeste, sans cesse répété, d’un auteur démêlant sa pensée dans une situation extrême pour tenter de débroussailler la Pensée. Entre l’honnêteté et l’amour, l’héroïsme et la lâcheté, Camus s’escrime avec des idées que Rambert trouve par trop abstraites, dont on ne se lasse jamais ni ne cesse de se lasser. Chacun des personnages est mené par l’une d’elles, à l’instar de Rieux qui trouve dans le dévouement médical une illustration de la vocation humaniste : « Puisque l’ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu’on ne croie pas en lui et qu’on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers ce ciel où il se tait. » La propension que montre Camus à philosopher est atténuée par sa veine poétique : « … ils nourrissaient alors de signes impondérables et de messages déconcertants comme un vol d’hirondelle, une rosée du couchant, ou ces rayons bizarres que le soleil abandonne parfois dans les rues désertes ». Ce n’est pas seulement son talent littéraire qui séduit, ce ne sont pas seulement les sentiments et les émotions qu’il éveille chez le lecteur qui arriment à son texte, c’est sa manière de couler l’humain dans les mots qui fascine : « … que ce monde sans amour était comme un monde mort et qu’il vient toujours une heure où on se lasse des prisons, du travail et du courage pour réclamer le visage d’un être et le cœur émerveillé de la tendresse. »

L’acharnement, concis et précis, que Camus met dans sa narration restitue celui de la peste. On sent le bagnard des lettres qui traîne ses chaînes d’une phrase à l’autre, comme engagé, lui et d’abord lui, dans la lutte contre le fléau. Ce n’est ni « L’Etranger » ni les courts et lumineux textes de « Noces » et de « La Chute », encore moins les dissertations de « L’Homme révolté », c’est l’œuvre de l’homme qui choisit les mots comme armes pour mener son combat contre lui-même ne sait trop quoi, à la croisée des vents et des saisons, sous les voûtes étoilées et les cieux tour à tour empoussiérés et ramonés. C’est une narration plastique, sans incursions psychologiques, menée sur le rythme d’un manège. Sans cesse en mouvement, d’un lieu à l’autre, à pied ou en voiture, narration en allers et venues, dans le sillage des personnages, se rencontrant et se séparant, flanqués du narrateur qui les suit pour consigner leurs échanges. L’anomie générale, le non-engagement politique et moral, le compagnonnage avec la peine de mort dans un intérieur cossu… les souffrances et la mort d’un enfant dont Camus s’enhardit à restituer l’agonie. Le narrateur décrit ce qu’il voit dans l’œil du lecteur, grave ce qu’il entend dans son oreille, imprime ce qu’il sent à ses narines. Il coule son écriture dans un style où se réverbèrent les traits des personnages, les humeurs du climat, les résonances de l’action : « Un petit homme, perdu dans un long tablier bleu, sortit du fond, salua Cottard du plus loin qu’il le vit, avança en écartant le coq d’un vigoureux coup de pied et demanda, au milieu des gloussements du volatile, ce qu’il fallait servir à ces messieurs. »

Au moment où l’on croit que la peste est passée et que le cauchemar est terminé, elle s’offre sous la plume de Camus sa macabre apothéose avec l’agonie de Tarrou. On sait qu’il va mourir, puisque le narrateur nous annoncé l’interruption de son journal, on veut pourtant croire. Camus se serait ravisé, nous aurait abusés, se laisserait tenter par un dénouement heureux. Mais Camus résiste. Tarrou succombe, le dernier, à la peste, et peu après, un télégramme annonce à Rieux le décès de sa femme. En définitive, c’est peut-être le vieil asthmatique, malade chronique, assis dans son lit à transvaser des pois, auquel Rieux rend visite tous les soirs, qui aurait le dernier mot : « Mais qu’est-ce que ça veut dire, la peste ? C’est la vie, et voilà tout. »

Photo : Montée de la Peste brune, Norber Lafon, 2014.