The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : A. CAMUS, NOCES

Ce recueil de textes se présente comme un manifeste poétique de la Méditerranée dont la chaleur mêle les arômes qui se dégagent des plantes : « Au bout de quelques pas, les absinthes nous prennent à la gorge. […] Leur essence fermente sous la chaleur, et de la terre au soleil monte sur toute l’étendue du monde un alcool généreux qui fait vaciller le ciel. Nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. » On ne se prétend pas méditerranéen si l’on ne connaît d’une connaissance sensuelle les arbres, les herbes et les fleurs qui bordent le pourtour de la mer. La végétation serait son premier texte, plutôt colorié, qu’on lirait de ses sens pour embaumer sa vie de sens. Le Méditerranéen ne triche pas avec son cœur ou son esprit, il ne triche pas davantage avec Dieu. Il croit ou ne croit pas ; il n’a pas de patience pour la théologie. Dieu le comble ou/et le déserte. Il mène une vie étoilée, ne goûtant que du pollen. Il se contente de voir et de sentir, peut-être aussi de nommer. Sans s’interroger sur les dessous ou les dessus des choses. Il ne connaît d’autre baptême que celui de la mer. Il donne autant que possible à sa vie l’allure d’un hymne. Pour cela, il s’accorde à la nature dont il lui est donné de constater la présence dans la sienne. Chaque jour serait de noces ; avec la terre, la mer et le vent ; avec l’absinthe et la menthe ; avec le monde. Et ces noces se concluent dans la présence et se dénouent dans l’absence. Sans témoins. Camus a cette phrase : « Bien pauvres sont ceux qui ont besoin de mythes. » « Noces » constitue comme une réponse à l’Ecclésiaste ou à Sisyphe.
C’est le manifeste, hachuré, comme écrit derrière des persiennes, d’une puérilité adolescente probe et délibérée. Le bonheur consiste à être ce que l’on est et à en être exaucé, dans la coïncidence avec soi, sans altercations, sans toute cette agitation que l’Occident souhaite promouvoir comme ressort de l’on ne sait quelle foi ou quelle responsabilité : « Il y a un sentiment que connaissent les acteurs lorsqu’ils ont conscience d’avoir bien rempli leur rôle, c’est-à-dire au sens le plus précis, d’avoir fait coïncider leurs gestes et ceux du personnage idéal qu’ils incarnent, d’être entrés en quelque sorte dans un dessin fait à l’avance et qu’ils ont d’un coup fait vivre et abattre avec leur propre cœur » (« Noces »). Se secouant de tout espoir, création de l’esprit pour perpétuer l’esprit, Camus privilégie le présent où se démène le corps. Il n’a pas d’âme, il n’en veut pas. Elle a été inventée pour garantir un au-delà de la mort. Or c’est d’assumer sa mort qu’il est question. Mort du corps, de ses organes, de ses sens. Il ne se berce d’autre éternité que de celle qui lui survivra.
Les questions seraient souvent de trop. Camus ne demande pas de prendre de recul ou de distance par rapport à la réalité, mais de s’y intégrer en la respirant. De trouver son accomplissement dans cette sollicitude pour la nature. Dieu est absent, l’homme bientôt absent. Camus pratique la philosophie en poète, dans son style et dans ses métaphores, et les textes de « Noces » se révèlent autant d’essais. Il pense avec ses sens davantage qu’avec son cerveau – il le prétend, il le souhaite. Parlant de la grâce sensuelle qui se dégage des paysages italiens, il assure qu’« elle est d’abord prodigue de poésie pour mieux cacher sa vérité ». Pourtant, cette fébrilité poético-philosophique ne nourrit ni la pensée ni le cœur. Ce serait comme une vague qui nous traverse sans rien laisser. Ni embruns ni sels. Mais peut-être était-ce qu’il recherchait. Ce n’est pas ésotérique, ce n’en berce pas moins le lecteur…
Photo : Tipasa.

