NOTE DE LECTURE : CARLOS DE NESRY, LE JUIF DE TANGER ET LE MAROC (1956)

2 May 2021 NOTE DE LECTURE : CARLOS DE NESRY, LE JUIF DE TANGER ET LE MAROC (1956)
Posted by Author Ami Bouganim

Je ne sais pas qui était Carlos de Nesry. Sûrement un personnage des mille et un incidents diplomatiques de la Tanger internationale à l’époque – qui a duré un quart de siècle ! – où elle était sous la tutelle des grandes puissances et était gérée civilement par la France et l’Espagne. Une enclave internationale – mondialiste avant l’heure – dans une enclave coloniale espagnole située elle-même dans une enclave coloniale française. C’était tout un ballet de consuls, d’agents de change, de réfugiés, d’artistes, de bohémiens. C’était avant que Jean Kerouac n’y marque une pause sur sa longue road, que Mohamed Choukri ne se mette à nu dans son « Pain nu », que William Burroughs ne procède au montage supra-surréaliste de son « Festin nu », que Paul Bowles n’y pose ses pénates pour abattre ses « Mémoires d’un nomade ». C’était également avant la proclamation de l’indépendance du Maroc et avant que la ville ne se vide de ses Juifs – privés, à en croire ledit Nesry, pardon « de » Nesry, de ce paradis où ils se complurent à décliner les civilisations, de la phénicienne à la française en passant par l’hispanique, les titres consulaires, les devises et les nourritures charnelles.

Nesry, alias Nezri, était fils de rabbin, attiré par les silènes qui hantaient le Socco et les sirènes qui s’exhibaient sur la baie. Il traversait volontiers le détroit pour aller s’encanailler dans les bordels de Séville et de Malaga et entre deux virées sur cette deuxième terre promise des exilés invétérés de Tanger, il sillonnait les terrasses et les tavernes, moustache dalinienne et cape sur l’épaule, pour recueillir les signatures sur une pétition qui réclamait de l’Académie suédoise de lui accorder le Nobel de littérature. J’ai longuement cherché la pétition non tant pour la verser au mythe de Tanger, si cher à Nesry, que pour la corriger, demandant en l’occurrence à l’Académie suédoise de lui accorder exceptionnellement son prix à titre posthume. J’ai également cherché ses ouvrages. Plus dramatique, je n’ai pas trouvé grand-chose. Son œuvre, si tant est qu’il en eût une, se serait perdue et l’on ne trouve que des articles, de lui et sur lui, et l’ouvrage que j’ai le délice de présenter. C’est qu’il marque une rupture avec les rituels essais, plus larmoyants et boursouflés que convaincants, sur la condition juive. A Tanger, pendant toute son histoire consulaire, le Juif a connu la plénitude et le bonheur.

Le texte de Nesry, gaillard et savoureux, d’un style court et précis, s émaille de formules heureuses. On ne sait si c’est un essai, un manifeste ou un pamphlet. Ce texte tranche par sa légèreté. Rien de la dramaturgie philosophique et politique qui caractérise les essais qui se relaient ces dernières années sur les écrans. Le bonheur ne ferait visiblement plus recette. Ce serait du Cioran sans railleries, rages et râles. Tanger baigne dans le mythe dont Nesry est un grand partisan. On ne s’en passe pas, on s’en berce. Le Juif serait prédisposé à y succomber, celui-là ou un autre, lui qui a contribué à l’humanité le plus persistant de ses mythes : « Or, à force de fréquenter le mythe, le Juif de Tanger a fini par devenir un peu mythique lui-même. Il n’est pas tel qu’on le croit, tel qu’il se croit, tel qu’il devrait être et tel qu’il pourrait être. […] Il est vrai que la cohabitation avec les mythes n’est jamais sans danger. Tout comme les dieux, ils nous paient en retour et nous façonnent à notre insu. » Dans cette concaténation des mythes qui était le lot de sa ville, Nesry plaiderait pour un nouvel « honnête Juif », alliant l’humanisme au déisme : « Prier Dieu comme si tout dépendait de Dieu n’empêche pas d’agir comme si tout dépendait de l’homme. » Il serait « à l’aise entre les ombres et les arcanes, spéculant avec une égale virtuosité avec le problème de l’être, les causes premières et ses épures professionnelles, en équilibre commode entre le ciel et la terre, l’ontologie et l’architecture, il alterne opportunément action et contemplation, immanence et transcendance. »

L’enthousiasme que montre Nesry pour son héritage espagnol séduit tout Séfarade qui ne s’est pas laissé gagner par son assimilation à l’Orient. Il était pour reprendre le poète médiéval Judah Halévi du « bout de l’Occident », il resta de cet entre-deux méditerranéen. Son Juif hispanique « est lyrique et galant, exubérant et bénévole. Il n’est jamais sordide ni mesquin, et sait s’élever au-dessus des contingences. Il est hospitalier et généreux. Il possède au plus haut point le goût du raffinement et le sentiment du prestige. Son humour est espagnol et il connaît la mélancolie latine. Il combine la noblesse et la malice, l’optimisme et l’indifférence, la fierté et le désintéressement, la piété et le plaisir… » Sans se départir de la colonisation espagnole qui ragaillardit sa nostalgie pour Cordoue et Tolède dont il fut chassé en 1492 par l’Inquisition, il bascula dans la colonisation française, et plutôt que de répudier l’une pour l’autre, il donna des accents cornéliens à Don quichotte : « Si l’Espagne fut en nous le sens du chevaleresque et une certaine fierté, la France a été la spéculation de l’esprit, la distinction, et une certaine subtilité. » Wakha, comme disent les Marocains du Souss.

Nesry ne cache pas sa fascination pour l’Emancipation des Juifs tangérois qui ne laissèrent de civilisation de laquelle ils ne ramenèrent un butin de culture et de nationalité qu’ils n’acquirent. Bien sûr Paris, Madrid et Rome : « Celui de Heidelberg rapporta un hégélianisme édulcoré et des lunettes transcendantes. » Ces braves gens avaient le don d’accumuler les cultures avec les exils, les passeports avec les migrations. Nesry brosse un tel portrait du Juif, qui aurait le secret pour concilier ses contradictions et antinomies, qu’il en fait « une préfiguration du citoyen de l’Europe unie ». Jamais on n’aura célébré le Juif alluvionnaire, particulièrement fertile, recueillant en lui les alluvions des siècles et des civilisations, sans recourir à des sophismes, quoique ceux-ci ne seraient pas inutiles pour débiter les balivernes que réclamerait tant l’essai imprégné d’embruns méditerranéens, sans violenter sa raison, quoique celle-ci s’accommoderait volontiers de son viol, sans rien perdre de sa flamboyance cervantine. Nesry s’amuse, il rivalise précocement avec Albert Cohen, sinon qu’il est plus cultivé que lui – un doctorat de philosophie en plus de sa formation juridique – et qu’il célèbre, sans détours, un Juif plus cosmopolite que francophile. Il se moque de lui, il se moque de soi : « Tout cela forma une intelligentsia multicolore. Elle fut, comme il se doit, idéaliste et méconnue. Il est des villes qui ne sont pas faites pour l’intelligence. Tanger en est une. C’est un beau désert où la culture ne trouve pas son climat. » On assista même à une parodie de renaissance, une insurrection de jeunes et pétulants intellectuels contre la Junta qui dirigeait la communauté juive, « tentatives touchantes vers l’esprit, dans une ville où l’esprit ne souffle pas ».

Les deux colonisations se soldèrent par une certaine déjudaïsation et une certaine démarocanisation se présentant, toutes deux, comme une glorieuse européanisation qui aurait donné congé aux dieux : « C’est l’interrègne insouciant entre la fin d’un monde et la genèse d’un nouveau. » Montrant une rare lucidité tant sur les coulisses chrétiennes de la laïcité que sur les tentations de la société occidentale, Nesry ne rue pas dans les brancards talmudiques et kabbalistiques du judaïsme, il ne propose pas non plus de retour à un judaïsme étriqué. Il se montre plutôt rude sur le sionisme, ce messianisme somme toute politique, sans pousser pour autant sa critique à l’exaspération d’un Amram Edmond Elmaleh qui n’aurait pas su, malgré sa générosité communiste et sa verve hadaouie, modérer sa condamnation. Nesry constate que le sionisme ne convient pas à Tanger. Il dénonce sa politisation des mœurs et les vaines divisions qu’il y introduit, l’esprit de parti aussi : « Il ne pouvait être ici que ce qu’il a été : une flambée, un flirt éphémère. Pour s’incorporer Israël et vibrer à son rythme, il faut de la douleur et le sens du tragique. Sion ne peut être que le prix de la souffrance. Et Tanger n’a jamais souffert. » Il n’en prend pas moins acte de l’existence d’Israël et réclame comme un droit à la double allégeance, l’une nationale au Maroc, l’autre spirituelle à Israël : Jérusalem serait au Juif ce que le Vatican est au catholique et la Mecque au musulman. Le sionisme serait, pour le dire en termes tangérois, un philanthropisme.

Les circonstances ont bien sûr changé, pour le meilleur et pour le pire. Le Maroc a retrouvé son indépendance ; Israël sonne le rassemblement des exilés, sans distinction d’exil ; les « Juifs de l’intérieur », longuement considérés par les gens de Tanger et de ses environs, comme de vulgaires « forasteros » se sont mis à briller et à s’européaniser… Surtout Tanger a perdu son Statut international et avec elle c’est son Juif qui ne sait plus s’il doit se mettre à l’hébreu ou à l’arabe, s’israéliser ou se marocaniser, rentrer à Cordoue, Jérusalem ou se tourner vers Rabat. Nesry mise sur la marocanisation. En Juif de Tanger, qui pratique volontiers la nonchalance intellectuelle des longues siestas, il consent, sans contorsions intellectuelles, à accomplir son « repentir » et à se re-marocaniser. Il ne sait pas pour autant ce qu’il en sera : « Il ne restera au Juif de Tanger que ces impondérables qui demeurent l’apanage des anciennes noblesses : un je ne sais quoi de subtil et de raffiné dû à la patine du temps, une distinction naturelle façonnée pendant des siècles et qu’on ne saurait improviser en quelques décades. »

C’est peut-être l’essai sur la condition juive marocaine le plus honnête qu’on ait écrit dans les années cinquante, à cette croisée des chemins où se trouva le Juif du Maroc dont la présence dans cette région du monde remonte… à la période phénicienne. C’est un homme de Tanger qui l’écrit, ce n’est pas un étranger, qu’il soit « forastero » ou plus prosaïquement ethnologue. Il n’est ni chercheur ni philanthrope. Je ne connais pas texte sur la condition juive marocaine moins biaisé, que ce soit par le communisme, le panarabisme, le sionisme, le slavisme russe ou l’existentialisme parisien. Pendant ces années, le Juif du Maroc n’a pas beaucoup parlé, il reste la parole de Nesry. On peut aimer ou ne pas aimer, on ne peut lui contester une certaine authenticité. Nesry corrige son portrait du Juif de Tanger pour le mettre aux nouvelles conditions géopolitiques. Certains ont fait de lui le Memmi marocain. Celui-ci était sage, celui-là valeureux. On sent la bonne humeur de sa plume, la tolérance de sa vision, le regret aussi de voir son mythe s’écrouler avec le Statut international de ses illusions. Le Juif de Tanger connaîtrait désormais un nouvel exil – celui de la ville qui avait fait de lui le champion de l’internationalisme cosmopolite. Nesry est peut-être oublié, il persiste dans son mythe : « Demain est partout un mythe, et demain toujours un pari. » J’aime à ressusciter ces personnages assez conscients de la vanité des choses pour se montrer extravagants…