NOTE DE LECTURE : CHARLES BAUDELAIRE, DE L’ESSENCE DU RIRE (1868)

4 Apr 2024 NOTE DE LECTURE : CHARLES BAUDELAIRE, DE L’ESSENCE DU RIRE (1868)
Posted by Author Ami Bouganim

Dans un article intitulé « De l'essence du rire », Baudelaire se propose de traiter « du comique dans les arts plastiques ». Il prend un ton à la fois docte et railleur pour parler sérieusement d’un thème qui prête à rire. Son style reste convenu, même lorsqu’il s’avise de fustiger la gravité professorale : « Faut-il répondre par une démonstration en règle à une espèce de question préalable que voudraient sans doute soulever certains professeurs jurés de sérieux, charlatans de la gravité, cadavres pédantesques sortis des froids hypogées de l'Institut, et revenus sur la terre des vivants, comme certains fantômes avares, pour arracher quelques sous à de complaisants ministères ? » (C. Baudelaire, « De l'essence du rire », La Pléiade, Vol. II, p. 526). Il déplore que la gravité ait empêché les chercheurs et les experts de se pencher sur un phénomène par trop négligé sur lequel on ne sait presque rien – et ce ne serait pas faute de rire. Baudelaire invoque cette formule de Bossuet, « Le Sage ne rit qu'en tremblant », pour restituer le poids de sérieux qui pèse sur le chercheur et le dissuade d'étudier le rire pour ne point parler d’en rire.

Baudelaire incrimine le christianisme dans le discrédit qui pèse sur le rire, « un des plus clairs signes sataniques de l'homme et un des nombreux pépins contenus dans la pomme symbolique » (530). On ne peut être chrétien et rire impunément ; on ne s'abandonne pas au rire davantage qu'au péché. On peut se mettre en colère ou pleurer, on ne saurait rire. Le rire serait « l'apanage des fous », impliquant « toujours plus ou moins d'ignorance et de faiblesse » (527). Pour le christianisme, il serait satanique, son satanisme lui venant de son caractère contradictoire, à la fois expression de la supériorité de l'homme et de sa misère : « …misère infinie relativement à l'Etre absolu dont il possède la conception, grandeur infinie relativement aux animaux. C'est du choc perpétuel de ces deux infinis que se dégage le rire » (532). Plus généralement, le rire naît de la dissonance, entre le sérieux et le ridicule, l'éternel et l'éphémère, l'important et le dérisoire. L'homme ne rit qu'autant qu'il se surprend ou surprend les autres en pleine contradiction, que ce soit avec son ou leur personnage intime ou avec les attentes qu’on a de soi ou des autres, au point de considérer le rire comme un éclat de contradiction. On se trahit volontiers dans le rire, qui serait un symptôme, un diagnostic, une expression, de la déchéance humaine, avec son orgueil blessé, qui serait comique, du moins tant qu'elle ne bascule pas dans la tristesse. On ne rit jamais autant qu'au spectacle de la faiblesse d'autrui, qu’elle soit morale ou physique : « Quel signe plus marquant de débilité qu'une convulsion nerveuse, un spasme involontaire comparable à l'éternuement, et causé par la vue du malheur d'autrui ? » (530) Quand un homme glisse sur le pavé, on tend à éclater de rire plutôt qu’à se porter à son secours : « Qu'y a-t-il de si réjouissant dans le spectacle d'un homme qui […] trébuche au bout d'un trottoir, pour que la face de son frère en Jésus-Christ se contracte d'une façon désordonnée ? » (C. Baudelaire, « Théophile Gautier I », La Pléiade, Vol. II, p. 124) Le rire ne s'encombre pas de considérations charitables, encore moins religieuses, il part comme un ressort.

Le rire guette jusqu’à l'art : en certaines circonstances, on ne sait s’il faut s'émerveiller, se recueillir ou rire – et l’on doit convenir que ces circonstances se multiplient avec le déliement de l’art qui recouvre souvent son délitement. Baudelaire raconte cet incident : « Un jour je vis au Salon de l'exposition annuelle deux soldats en contemplation perplexe devant un intérieur de cuisine : « Mais où donc est Napoléon ? » disait l'un (le livret s'était trompé de numéro, et la cuisine était marquée du chiffre appartenant légitimement à une bataille célèbre). « Imbécile ! dit l'autre, ne vois-tu pas qu'on prépare la soupe pour son retour ? » Et ils s'en allèrent contents du peintre et contents d'eux-mêmes. » La caricature serait au demeurant la marque d'une « civilisation perspicace et ennuyée ».