NOTE DE LECTURE : CHARLES DICKENS, LE MAGASIN D’ANTIQUITES (1841)

15 Mar 2023 NOTE DE LECTURE : CHARLES DICKENS, LE MAGASIN D’ANTIQUITES (1841)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est l’odyssée d’une enfant et de son grand-père, par les rues et les routes vers nulle part, poursuivis dans un premier temps par un monstrueux nain, recherchés dans une deuxième partie par un mystérieux gentilhomme. Ils rencontrent toutes sortes de personnages dont des forains, des gens du spectacle, des bateliers, et c’est l’occasion pour Dickens d’exceller comme chroniqueur de rue et de cirque. On voit des marionnettistes, des clowns, des équilibristes. Dickens s’attache également aux bêtes et nous attache à elles, à l’instar de ce poney d’un vieux couple de rentiers qui va son trot comme il l’entend, totalement détaché de toute… narration. Son esprit ne tolérerait pas jusqu’aux sous-entendus le concernant. Dickens n’avait pas de plan préétabli pour son livre. On aurait une allusion au dessein originel de l’ouvrage quand le narrateur, s’inquiétant pour l’enfant, ne se résout pas à la savoir dans l’étrange décor d’un magasin de curiosités : « Dans ce cadre, elle formait pour moi une sorte d’allégorie, et avec tout ce qui l’entourait, elle excitait si puissamment mon intérêt que, malgré tous mes efforts, je ne pouvais la chasser de ma mémoire et de ma pensée. » Il suivrait son manège parmi les vieilleries, les armures et les cottes de mailles – « et seule au milieu de ces antiquités, de ces ruines, de cette laideur du passé, la belle enfant dans son doux sommeil, souriant au sein de ses rêves légers et radieux ». Mais son talent le rabat dans les ornières de sa narration habituelle, à l’instar des grands auteurs comme des débiteurs de livres policiers. S’autorisant tous les chevauchements, longueurs, empiètements, raccordements qui caractérisent l’écriture feuilletonniste. Le narrateur-auteur gambade à l’aveuglette, misant sur sa popularité pour s’attacher les lecteurs. Dickens entame un conte sur une enfant et son grand-père, il ne trouve rien de mieux à faire pour le conclure que de s’en débarrasser en les faisant mourir – sans autre raison que les envoyer au ciel. Son talent littéraire était assurément celui d’un présentateur de cirque.

Soucieux d’assurer l’avenir de sa petite-fille, le vieil homme veut lui laisser un héritage substantiel. Il s’essaie au jeu où il se ruine et ruine sa santé. C’est l’occasion pour son débiteur, un nain parmi les plus terribles des lettres universelles, de s’accaparer ses biens. L’enfant fait l’objet de toutes les convoitises, du grand-père dont on ne cerne pas les troubles sentiments, du nain qui ne connaît pas la décence, de son frère qui envisage de la marier à son ami pour hériter des trésors qu’elle hériterait du grand-père. Elle-même ne se soucie que du vieil homme, si attachée à lui qu’elle n’épargne rien pour le garder contre sa passion du jeu : « Nous ne nous séparerions pas l’un de l’autre, quand on nous donnerait à nous partager toutes les richesses du monde. » D’un côté, des méchants, incarnés par le nain Quilp qui ne recule devant rien pour terroriser ses proches et parvenir à ses fins ; de l’autre, des gentils, incarnés par Nelly (Nelle) et par son amoureux Dick (dont Dickens oublie les sentiments au cours du livre…). Les premiers sont comblés par le sort grâce à leur rouerie, les seconds désarmés par les mauvais tours du diable : « Grâce à Dieu, les temples où habitent ces nobles cœurs ne sont pas l’œuvre de la main des hommes, et souvent ils sont plus dignement parés de leurs pauvres haillons que s’ils étaient décorés de pourpre et de dentelles. » Le personnage le mieux dessiné et le plus immoral reste encore Quilp. Un monument de méchanceté et de vilénie. Il n’est pas un trait pervers que Dickens ne lui prête. Il n’a pas de conscience, il ne penserait pas, il s’acharne malicieusement contre ses victimes, que ce soit Nelly et son grand-père, son épouse et sa mère, son domestique, ses représentants. Il convoite la jeune Nelly, dont on ne sait si c’est une enfant ou une adolescente (quatorze ans), à laquelle il propose de devenir sa « seconde mistress Quilp ». Il menace tout ce qui bouge autour de lui, il nargue les chiens, il triche au jeu, il tient tous les alcools, il tend tous les pièges et personne ne serait immunisé contre ses manigances. C’est le malin par excellence, d’autant plus repoussant qu’il allie la turpitude morale à la hideur physique et ne connaît pas le remords. Il exerce sa méchanceté sans chercher à se donner raison, avec un arbitraire qui fait de lui un monstre : « Quel parti prendrai-je ? voici une paire de balances, je la ferai pencher du côté que je voudrai. » Il mime ses travers, il en est l’illustration. Ses plans, pour improvisés qu’ils paraissent, sont démoniaques. Il n’aurait de sincère que les grimaces. Il est partout, il surgit toujours au moment où on l’attend le moins, comme doué de pouvoirs extraordinaires pour se transporter d’un lieu à l’autre : « On aurait dit un mauvais génie des caves sorti des dessous de la terre pour se livrer à quelque œuvre malfaisante. » Quilp est si grandiose dans sa petitesse, ses gesticulations et ses colères, ses violences et ses imprécations, qu’on le suit volontiers pour connaître le sort que lui réservera Dickens.

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Dickens s’attache notre lecture par la tendresse avec laquelle il traite ses personnages les plus innocents, et c’est l’enfant en chacun de nous qui le lit, à croire que la lecture est d’abord enfantine et l’écriture d’abord infantile. Ce n’est que là-bas, du côté de l’enfance, que le rêve est encore légitime et décent, l’écriture encore permise, la lecture encore prometteuse : « Le poney prit un élan en décrivant un angle aigu pour examiner de près un lampadaire de l’autre côté de la rue, puis il revint par la tangente, de l’autre côté, vers un autre lampadaire qu’il voulait sans doute comparer avec le premier. Ayant satisfait sa curiosité et observé que les deux réverbères étaient de même modèle et de même matière, il fit un temps d’arrêt, sans doute pour se livrer à la méditation qui l’absorbait. » C’est du dessin littéraire, d’un style clair, soigné et précis, soulevé par-ci par-là de petites merveilles, sans fioritures d’auteur : « Réveiller avec sa voix les échos enroués par un long silence. » C’est de la littérature animée : prendrait-on un crayon qu’on tracerait les planches de la bande dessinée, sans rien omettre, presque rien. Dickens croque ses personnages, même s’il n’est pas doué pour les visages, et qu’ils restent sans traits. Ce ne serait pas désolant si cela ne concernait pas ses personnages principaux – l’enfant et son grand-père – qui nous restent inconnus comparés au nain. Son intérêt pour les enfants donne des allures puériles à son écriture même quand il traite d’adultes. Comme si ceux-ci étaient des personnages chez lesquels l’enfance se serait caricaturée, basculant dans le ridicule – portés à la pantomime pour laquelle Dickens ne cache pas sa prédilection. Quilp reste un personnage de cirque.

Souvent le conte de fées relaie le récit cauchemardesque de l’horreur et de la misère, de la mendicité et de la calamité, qui sacre Dickens poète de la misère. C’est le monde accablant de fumée et de cendres, avec des êtres d’autant plus cléments qu’ils sont dénudés, d’autant plus roués qu’ils sont comblés. C’est l’Angleterre d’en bas, des industries qui seraient autant de moloch réclamant leur tribut en victimes du travail, gardiens du feu qui passent leur vie à « lire de nouvelles histoires dans le feu de la fournaise ». Dickens prend le parti des pauvres, en tout, s’attache à eux, et les plus vulnérables et innocents sont encore leurs enfants : « Si le dévouement et l’affection domestique sont toujours une chose charmante, nulle part ils n’offrent plus de charme que chez les pauvres gens, les liens terrestres qui attachent à leur famille les riches et les orgueilleux sont trop souvent de mauvais aloi ; mais ceux qui attachent le pauvre à son humble foyer sont de bon métal, et portent l’estampille du ciel. » Ce sont les vrais patriotes, davantage que les propriétaires qui accordent leur amour patriotique à la richesse de leurs biens. Dickens est de la rue, des bâtisses délabrées, de la chaleur des dénudés, des frustes chapelles. Il se double encore d’un caricaturiste des petites classes moyennes, double sa plume d’une saillie caricaturiste et ne cache pas le plaisir qu’elle lui procure et qu’il réussit à communiquer au lecteur.

Le narrateur, dont on ne sait rien, est présent sur les lieux de sa narration. Il s’invite à son histoire, ne raconte que ce à quoi il assiste. Il s’assume comme auteur – et c’est à mon sens la plus grande marque d’honnêteté littéraire que l’on est en droit d’attendre d’un auteur. Il sait qu’il écrit, il ne s’oublie pas, et souvent il intervient pour s’expliquer sur ses détours et ses retours. Il suit ses personnages à la trace sur leurs scènes respectives, passant de l’un à l’autre, l’annonçant au lecteur : « Il faut maintenant nous élancer rapidement sur les traces de la mère de Kit et du gentleman, de peur qu’on n’adresse à cette histoire le reproche de manquer de suite et de laisser les personnages dans des situations douteuses et incertaines. » A la fin du troisième chapitre il reconnaît : « Et maintenant que j’ai conduit jusqu’ici cette histoire en y jouant un rôle ; maintenant que j’ai présenté au lecteur les figures avec lesquelles il a déjà fait connaissance, je crois qu’il convient que je disparaisse personnellement de la suite du récit, pour laisser parler et agir eux-mêmes les personnages qui prendront à l’action une part nécessaire et importante. » Il ne disparaitra pas, intervenant ici et là pour accentuer son absence-présence : « Il serait superflu et fatigant de suivre cette conversation par tous ses détours pleins d’artifice, et de montrer comment. » Il décrit les liens, il ne les dissèque pas. Il laisse au lecteur le soin – l’incertitude – de s’interroger sur leur nature. Ce ne sont pas tant des liens psychologiques que moraux. Dickens est si enchanté des miracles littéraires qu’il réalise qu’il ne s’encombre pas de leur plausibilité, comme l’intervention de cet instituteur providentiel qui paraît juste au moment où Nelly s’écroule d’inanition ou l’apparition de l’étrange gentilhomme, au milieu du livre, qui lui permet de donner un nouveau twist à son intrigue. On ne sait rien de lui – pas même son nom – sinon qu’il est riche et qu’il est à la recherche de Nelly et de son grand-père. On en est à se demander s’il n’est pas mandaté par Quilp pour retrouver leurs traces. Sans le conte Dickens s’embourberait dans sa narration.

Dickens était un feuilletonniste et chez lui comme chez l’ensemble de ses collègues les digressions sont plutôt hasardeuses, ne présentant pas de grand intérêt pour l’intelligence de l’action, d’autant qu’elles s’allongent et se creusent indûment comme cette étude de l’on ne sait quel procureur et de sa sœur qui sous-louent une chambre à l’étrange personnage s’engouant pour le théâtre de Polichinelle et qui s’acharnent contre une enfant – une double de Nelle – qu’ils martyrisent dans une cave-cuisine où elle est retenue prisonnière. Dickens s’engage dans des sous-récits dont la longueur entame l’intérêt du récit principal. C’est un architecte littéraire qui ne poursuit pas un étage semainier qu’il bâtit un autre étage pour mieux consolider son monument littéraire. Ce serait autant de courts récits qui n’avaient pas besoin d’être inclus dans le récit du vieillard et de la jeune Nelly. Leur escapade, s’éloignant de Londres pour fuir leurs misères, est trop longue et le lecteur a du mal à les suivre. Sur des chapitres sans que rien ne se produise ni qu’on ne sache où cela se terminera. On assiste stoïquement à la lente et irrémédiable altération du vieillard : « Un véritable enfant, une pauvre créature sans idée, sans ressort, un bon vieillard sans fiel, ayant une tendresse pleine d’égards, pour sa petite-fille, pouvant éprouver des impressions, soit agréables, soit pénibles, mais mort à tout le reste. » Nelly en est triste, elle ne peut rien, elle ne se résout pas pour autant. Ce n’est donc pas tant une odyssée qu’une anthologie de récits raccordés les uns aux autres. Seule l’exubérance du nain retient encore le lecteur. On devine l’usurier, on ne le voit pas à l’œuvre. On devine la plaie, on ne la voit pas puruler. L’édifice de Dickens reposerait d’ailleurs sur cette créature que, toute à ses manigances et à ses diableries, on ne voit pas travailler. Dickens se prend tant à son conte qu’il se sent obligé de nous dévoiler le sort de tous les personnages dans ses dernières phrases : « … c’est ainsi que tout se passe comme une histoire qu’on raconte. »

Le style de Dickens reste celui d’un gai luron qui recourt volontiers aux polissonneries les plus éculées comme « verser sur la tête des assistants de l’eau sale avec un pot inaperçu ». Il s’amuse à écrire car quoi qu’il écrive il s’adresse à l’enfant en le lecteur. Les scènes conservent une touche espiègle. Les décors aussi, « une pendule hebdomadaire, qui depuis dix-huit ans au moins n’avait pas marché, et dont une aiguille avait été arrachée pour servir de cure-dent ». Je ne sais si c’est de l’humour ou du comique, parfois c’est si burlesque que ça en devient lourd. Surtout les manigances du nain : « Il plia la lettre, la déposa près de lui, mordit les ongles de ses dix doigts avec une sorte de voracité, reprit vivement la lettre et la relut. » Il ne se départ de son ton mutin que pour donner des banalités morales convenues. On devra attendre Dostoïevski pour donner à Dickens une envergure métaphysique.