NOTE DE LECTURE : D. DIDEROT, LE NEVEU DE RAMEAU

8 Apr 2019 NOTE DE LECTURE : D. DIDEROT, LE NEVEU DE RAMEAU
Posted by Author Ami Bouganim

C’est peut-être le portrait du premier clochard intellectuel des lettres modernes, errant d’un gite à l’autre, d’une table à l’autre, au jour le jour, tour à tour seigneur et mendiant. C’est un fou du monde, comme l’on dit fou du roi, un extravagant dont on rit des vérités davantage qu’on ne s’en scandalise, s’en indigne ou cherche à les récuser. Un fou de l’esprit qui en aurait tant qu’il amuse la galerie des gens d’esprit et raille leurs prétentions : « Il n’y a pas de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. » Ce cabotin reste intouchable et son manège est même recherché tant qu’il amuse la galerie et ne montre pas ce « sens commun » qui ridiculise les précieuses prétentions des uns et des autres. Mais sitôt qu’il se départ du rôle qui lui est concédé, il est exclu de « la dégustation et la digestation » qui restent, derrière les mondanités et les intellectualités, le principal commerce de l’humanité. Ce neveu de Rameau – peut-être Rameau lui-même dans sa phase grinçante, peut-être Voltaire dans sa phase acrimonieuse – est si dominé par les besoins – raffinés – de son ventre qu’il dénonce l’injustice dans la répartition des nourritures terrestres : « Quelle diable d’économie ! des hommes qui ont un estomac importun comme eux, une faim reversante comme eux, n’ont pas de quoi mettre sous la dent. » Diderot parle de « son » neveu – pour se protéger contre la gent intellectuelle qui serait en définitive la plus venimeuse au monde – comme d’un original : « Comment se fait-il que dans ta mauvaise tête il se trouve des idées si justes pêle-mêle avec tant d’extravagances ? » C’est en définitive un dépravé qui ne cache pas – tout à son mérite – ses turpitudes : « J’ai un diable de ramage saugrenu, moitié des gens du monde et de lettres, moitié de la Halle. »

Ce neveu de Rameau, pédagogue et intellectuel désabusé, ne recule devant aucune bassesse pour « calmer la tribulation de ses intestins » passablement excités par les philosophes de bas étage (Lesquels ? – Comment savoir ? ils sont tous au panthéon de l’oubli !), « dont les bassesses ne peuvent s’excuser pour le borborygme d’un estomac qui souffre ». Il se double d’un comédien qui donne des représentations de ses critiques, reproches et attaques. Il brosse un portrait désopilant de sa regrettée épouse qui le servait visiblement comme racoleuse sinon comme prostituée : « … des jambes de cerf, des cuisses et des fesses à modeler. » C’est le côté plastique du personnage qui séduit le plus. Il chante, danse, mime ; il se livre à toutes sortes de pitreries que Diderot restitue à merveille. C’est l’homme multi-talents qui désespère du talent, tant intelligent que l’intellectuel patenté, somme toute borné, l’assomme, tant doué qu’il ne sait à quel don se vouer : il « se frappait la tête du poing à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait : « Il me semble qu’il y a pourtant là quelque chose ; mais j’ai beau frapper, secouer, il n’en sort rien… » » C’est un texte qui mérite assurément d’être « musiqué », ce pourrait devenir un opéra à la fois expressionniste et bouffant. Il culminerait dans une doctrine sinon une philosophie de la pantomime excellant dans la déclinaison et l’illustration « des différentes pantomimes de l’espèce humaine ». Selon cette philosophie – du cabotinage – chacun prendrait une posture – « une position » –, calquée sur un prélat, un ministre ou un musicien. Il n’est pas jusqu’au souverain qui ne prenne une posture qui recouvre une imposture, devant Dieu sinon devant sa maîtresse ou le contraire. Diderot a cette magistrale phrase : « La pantomime des gueux est le grand branle de la terre. » Quand Diderot suggère que seul le philosophe serait dispensé de pantomime « parce qu’il n’a rien et qu’il ne demande rien », il s’entend rétorquer par le neveu : « Et où est cet animal-là ? » Diderot invoque Diogène qui allait nu et vivait de sa cueillette et de sa pêche. Sans convaincre.

Diderot ne pouvait se dispenser de se livrer à une satire de l’emballage et du déballage de l’esprit. Il fait dire à son cabotin ce que lui-même n’oserait dire, que les intellectuels sont des bavards invétérés, qu’ils n’arrêtent pas de se répéter et qu’ils écrivent impunément le même livre : « Après un certain nombre de découvertes, on est obligé de se répéter, l’esprit et l’art ont leurs limites ; il n’y a que Dieu et quelques génies rares pour qui la carrière s’étend à mesure qu’ils s’y avancent. » Ce texte est un monologue davantage qu’un dialogue. Ca traite de théâtre, d’antisémitisme, de musique, d’éducation. Dans une conversation somme toute déliée, l’esprit de parodie s’alliant à l’esprit de satire pour donner libre cours à un sarcasme ne s’encombrant d’un grand souci de rédaction. Il dirait l’irritation de l’intelligence débordée par un cirque intellectuel qu’elle domine du haut de son intelligence entravée par les mœurs intellectuelles. Toutes les disciplines en prennent pour leur grade : « Cette poésie-là n’est qu’un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage barbare des habitants de la tour de Babel. » On est, quoiqu’on dise et écrive, ridicule, alors autant en être conscient pour mieux contrôler son ridicule et se garder de l’être à son insu. On comprend vite le principe. On est conquis par le personnage. On sourit et si on ne rit pas, c’est parce qu’on sait Diderot trop subtil pour être comique. Mais ça se répète tant que ça traîne. Depuis que je lis sur une liseuse, que je ne mesure ni la distance parcourue ni celle qui reste à parcourir, je trouve que tout traîne.

Diderot pousse la pensée au-delà du sérieux pour en situer la pertinence dans l’impertinence. On devrait le pasticher en permanence et se gausser du fils ou du neveu d’une telle ou d’un tel, mimer le manège des mains d’un académicien enfroqué dans sa crapulerie ou la démarche d’un autre croulant sous ses armoiries, et s’amuser à leurs dépens pour illustrer leur ridicule. La civilisation n’est pas en danger parce que la science la mène à un cul-de-sac, parce que les populismes menacent de perturber les mascarades démocratiques et les intégrismes de les étrangler, mais parce que les prophètes du désastre des civilisations se prennent dramatiquement au sérieux entre deux repas copieux et deux cérémonies de remise de médailles. Les civilisations recouvrent promesses et désastres et l’on doit sortir sa lyre et en jouer à l’écoute des cohortes de prophètes géo-climato-économico-politiciens qui nous assomment avec leurs prédictions de malheur alors que nous savons pertinemment que nous sommes tous voués à la vermine et que l’avenir de la terre sera martien ou… lunaire.

Mais autant mettre en garde quiconque prendrait au sérieux cette recension du « Neveu de Rameau ». Gare à qui dénoncerait les postures et impostures des poseurs intellectuels, le dandysme des uns, la démence des autres. La négriture littéraire et intellectuelle, le cabotinage médiatique. La sophistrerie politique, la casuitrerie religieuse… la néologerie humoresque. On serait accusé de philistinisme ou, pire, de mauvais goût, de racisme, de sexisme… d’antisémitisme. Pourtant ce serait un véritable cirque que toute cette ménagerie intellectuelle se livrant à la promotion de sa production. Aujourd’hui on traiterait ce Rameau – celui de Diderot bien sûr – de vile… provocateur. C’est probablement l’un des textes les plus datés et les plus immortels des lettres européennes et Goethe n’a pas manqué de le voir, lui qui l’a traduit en allemand pour restituer le meilleur de l’esprit cynique-caustique français.