NOTE DE LECTURE : DANTE ALIGHERI, LA DIVINE COMEDIE (1303-1321)

9 Aug 2023 NOTE DE LECTURE : DANTE ALIGHERI, LA DIVINE COMEDIE (1303-1321)
Posted by Author Ami Bouganim

Je dois commencer par reconnaître mon accablante cécité. Je n’ai pas compris grand-chose, je n’ai presque rien retenu. Sinon que les grands noms de l’Antiquité qui n’ont pas connu le baptême résident dans les Limbes, les damnés en Enfer, les pénitents au Purgatoire et les bienheureux au Paradis. Je n’avais pas la culture mythologique et théologique requises pour descendre en Enfer, me racheter au Purgatoire et accéder au Paradis. Ni la culture historique pour démêler les luttes entre Gibelins et Guelfes qui secouaient Florence et courent le texte de Dante. Pourtant, je n’en suis pas à ma première lecture, je n’ai cessé d’abandonner le texte et de le reprendre. On ne se résout pas à l’écarter, on ne dit pas sa perplexité sans se discréditer, on ne s’insurge pas contre sept siècles de bon goût. On se sent obligé d’encenser le prestigieux poète, sommé de s’incliner devant les louanges des plus grandes sommités, sous la pression de la communauté des chercheurs. On ne dit pas de mal de « La Divine Comédie », on endure stoïquement l’enfer de sa lecture, jusqu’à ce que, s’en berçant à la troisième ou cinquième lecture, on accède enfin au paradis de ses lecteurs inconditionnels. Quiconque dit le contraire vous priverait d’une initiation… poético-religieuse. Cela dit, la lecture de Dante ne trouble pas moins que celle de Homère et de Goethe. Ce sont des poètes, ils ne disent pas grand-chose au lecteur insensible à la poésie et en particulier à celle qui se dégage du mythe et qui a mérité d’être promue au rang d’un mythe universel. Sa parler de sa langue qui activa le creuset de l’italien.

« La Divine Comédie » a pour elle les vertus des textes abscons qu’on ne se lasse pas de commenter pour combler les trous dans sa compréhension. C’est Virgile qui guide Dante en Enfer et au Purgatoire, habilité à remplir ce rôle pour avoir précédemment guidé Enée dans le royaume des morts dans son « Enéide ». Considéré par les commentateurs chrétiens médiévaux comme un précurseur du christianisme, il assure comme une liaison entre l’Antiquité et la chrétienté. En revanche, on ne sait quel rôle Dante réserve à Béatrice. C’est le nom d’une fillette de neuf ans, morte jeune autour de 26 ans. Elle pointait peut-être un premier amour non consommé, à tout jamais entier, sans altération charnelle, présentant les grâces des nonnes qui ont su conserver leur virginité morale, symbolisant la théologie sinon la Vierge sur laquelle pesait un devoir de réserve ou de représentation : « D’ici en haut je vais pour cesser d’être aveugle : là est une Dame qui m’en a obtenu la grâce ; ce pourquoi par votre monde je porte ce que j’ai de mortel » (II, 26, 21). Les mœurs poétiques voulaient qu’on se donne « une dame de (l’)intelligence », telles Laure de Pétrarque ou La Fiametta de Boccace après Dante. La première rencontre de ce dernier avec Béatrice dans le texte se calquerait du reste sur celle entre Enée et Didon – sans ses charmes bucoliques.

Ce n’est pas tant à un voyage initiatique, de l’Enfer au Paradis, que Dante nous invite, auquel on se prête, en pressant la lecture ou en traînant, qu’à un pèlerinage de son panthéon poétique, philosophique, politique, religieux. Dante convoque les sommités de toutes les nations, religions, cultures pour les insérer – les citer pour le meilleur et pour le pire ? – dans son poème. Il s’acquitte de cette mission en poète se rangeant parmi les six meilleurs : Homère, Horace, Ovide, Lucain, Virgile et… « le sixième parmi ces grandes intelligences ». C’est sur la mémoire collective de l’humanité qu’il trame son texte ne s’encombrant pas de savoir si le lecteur la partage ou non. C’est Virgile qui serait, là encore, son modèle : de même qu’on continue de célébrer celui-ci plus d’un millénaire plus tard on continuerait de le lire dans un millénaire. D’une certaine manière, Virgile relayait Homère pour donner un mythe fondateur à l’Empire latin et l’on peut penser que Dante relaie Virgile pour se poser en poète de l’Empire chrétien-italien. Ce serait une manière de rivaliser avec lui ou de le compléter. Mais si Virgile était épicurien et sage, Dante se révèle plutôt grincheux et sarcastique et l’on ne sait à ce jour s’il était plus dominicain que franciscain, plutôt thomiste qu’augustinien, du parti des Gibelins que des Guelfes.

Dante écrit pour vider ses contentieux avec ses contemporains, casant les uns en Enfer, les autres au Purgatoire, aux côtés des grands héros criminels de l’Antiquité. Son texte en prend l’allure d’un pamphlet politique, l’un des plus hallucinants des lettres universelles. Sa rancune devait être telle qu’elle lui permettait de tresser les mythologies grecques et romaines et de les attirer du côté de la théologie chrétienne pour mieux resserrer le tressage de ses procès. On en est à se demander comment il travaillait. Seul ? Quelle bibliothèque ? Quels manuels ? Quels entrains ? – Un illuminé ? Un visionnaire ? Un pénitent ? Un peintre ? – On n’en sait rien, on peine à trouver des allusions dans le texte. C’est juste s’il met dans la bouche de son père le destin littéraire qu’il caressait : « Ce que de mes destins vous racontez, je l’écris et le réserve » (I, 15, 30). Sinon on doit attendre le chant III, 24, 3-4 : « Le mensonge écarté, publie la vision, et où est la gale laisse gratter / Que si ta voix est âpre, au premier goût, digérée elle laissera ensuite une nourriture vitale. » C’est laborieux et l’on devine que l’écriture était pour lui une… peine. On voit en maints endroits des incitations à ne pas céder à la paresse, qu’elle soit dans la bouche de Dante ou de Virgile : « Maintenant il convient, dit le Maître, que tu te secoues de toute paresse : ce n’est point couché sur la plume, ni sous la couverture, qu’on acquiert la renommée / Sans laquelle celui qui consume sa vie, laisse de de soi, sur la terre, le même vestige que la fumée dans l’air et l’écume dans l’eau » (I, 24, 16-17).

Dante écrit comme l’on gratterait les cordes d’une cithare pour l’auditeur cultivé chez qui le texte éveillerait des réminiscences de lecture. Ca prend à la longue une tournure litanique et comme il ne se remarque pas par sa pertinence philosophique ça reste de bribes. C’est tellement grevé de références mythologiques et historiques, tellement empêtré dans une cosmologie qu’on ne connaît plus, qu’on peine à comprendre le texte malgré les notes et n’en retient, en définitive, que la très plastique descente en Enfer où l’on rencontre la pire engeance humaine que Dante condamne aux supplices perpétuels. Bien sûr ce ne sont que des ombres, mais jamais nous n’avons eu – ni n'aurons – ballet d’ombres plus concrètes, visibles et rembourrées. Ce qui est sûr c’est que Dante devait avoir l’imagination infernale pour concevoir toutes ces créatures, ces rencontres, ces supplices : « Si maintenant, lecteur, tu es long à croire ce que je dirai, ce ne sera merveille, puisqu’à peine le crois-je, moi qui le vis. / Comme fixement je les regardais, un serpent à six pattes s’élança sur l’un d’eux, et tout entier s’attachant à lui, / avec les pattes du milieu il lui lia le ventre, et avec celles du devant il saisit ses bras, puis enfonça les dents dans l’une et l’autre joue ; / il étendit les pattes de derrière sur les cuisses, entre lesquelles il darda la queue, la ramenant par derrière en haut sur les reins. […] Puis ils collèrent comme s’ils eussent été de cire fondue, et leurs couleurs se mélangèrent : déjà de l’un et de l’autre l’apparence était étincelant : / Comme, exposé au feu, le papier prend en-dessus une teinte brune ; il n’est pas noir encore, et le blanc meurt » (I, 25, 16-22).

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L’Enfer se présente comme un abîme en forme d'entonnoir, creusé par Lucifer dans sa chute sous la ville de Jérusalem. Les damnés se retrouvent selon leurs péchés dans l'un des neuf cercles infernaux : plus leur faute est grave, plus ils sont en bas et leur châtiment est… spectaculaire. C’est la surenchère dans la recherche littéraire des supplices – « la rage du prurit devenu insupportable ». Face à l’énumération des damnés, on a l’impression que ce serait l’humanité entière qui serait convoquée à l’Enfer. Dante ne se montre indulgent qu’à l’égard des résidents des Limbes, recrutés parmi les gens d’esprit de l’Antiquité, accordant comme une remise de peine à ses grands noms, privés à tout jamais de béatitude divine, tels Homère, Ovide, Aristote, Platon et bien sûr Virgile. Sinon ce ne sont que luxurieux, gourmands, avares et prodigues, coléreux et indifférents, pécheurs, épicuriens, hérétiques, violents, suicidés, blasphémateurs, gaspilleurs, usuriers, sodomites, fraudeurs, ruffians, séducteurs, adulateurs, flatteurs, simoniaques, devins et ensorceleurs, concussionnaires, hypocrites, voleurs, conseillers fourbes, semeurs de scandale et de schisme, faussaires… et toutes sortes de traîtres. Les condamnés sont si bien catalogués, divisés en catégories, logés par sections, soumis à des tourments conçus avec un art si consommé du châtiment, précieusement informé par les sources grecques, latines et chrétiennes sur leurs visions respectives de l’enfer, qu’on soupçonne un prodigieux inquisiteur derrière Dante. On ne peut s’empêcher avec cela d’être amusé par ses trouvailles. On comprend que n’échappent à son Jugement que ceux qui se montrent vertueux et courtois à l’égard du monde.

On sent dans les deux premiers cantiques, traitant de l’Enfer et du Purgatoire, plus de rancune et de ressentiment politiques que de remontrance religieuse ou morale. C’est volontiers revanchard : « Combien là-haut s’estiment de grands rois, qui seront ici comme des porcs dans la tourbe, laissant de soi d’horribles mépris » (I, 8, 17). Un exutoire davantage qu’une création, un réquisitoire davantage qu’un plaidoyer : « Ce n’est pas la première fois que je rencontre celui-ci. » Il donne l’air de s’amuser comme au spectacle des flatteurs « plongés dans une mare d’excréments » (I, 18, 38). On décèle du reste de la délectation dans cette représentation interminable des supplices, et elle ne serait pas sans annoncer celle d’un Sade sous un tout autre registre. En définitive, je retiens pour mon compte que l’Enfer serait le temps qui s’écoulerait en vain, attente pour l’attente, « le temps [qui] compense le temps ».

Le Purgatoire est moins bousculé que l’Enfer, moins mythologique et plus historique. Aux cris et aux plaintes de celui-ci succèdent des mélodies et des cantiques dont le chant biblique de Miriam : « In exitu Israël de Aegypto ». Chaque pécheur rumine son péché tandis qu'on invoque pour lui un caractère qui s’est illustré dans la vertu contraire à son vice. Les orgueilleux ploient sous leur charge, posée sur les épaules, les envieux ont les yeux cousus de fil de fer, les coléreux sont plongés dans une fumée âcre et opaque, les paresseux marchent sans marquer de pauses, les avares vont face contre terre, les gourmands sont soumis au supplice de Tantale, les luxurieux doivent se blanchir aux flammes. A mesure qu'ils expient leurs fautes, les pénitents gravissent la montagne, jusqu'à ce qu'ils parviennent à l'entrée du Paradis, et les prières des vivants contribuent alors à leur en ouvrir les portes. Le Purgatoire serait la principale contribution de Dante au christianisme pour sortir les âmes de l’Enfer sinon des Limbes, leur permettre de se racheter et accéder au Paradis. Les personnages se côtoient dans son esprit exalté. Le caractère pédagogique de « La Divine Comédie » se précise avec l’ascension pénitentielle : Dante parle de l’âme, de ses qualités innées, des écueils qui la détournent de la béatitude, de ses aptitudes à les surmonter.

Parvenu au Paradis, Virgile laisse Dante et c’est Béatrice qui vient le chercher pour lui servir de guide et le « sortir vers les étoiles ». Même là, leur rencontre est de courte durée et c'est saint Bernard de Clairvaux qui prend la relève de Béatrice. Au Paradis on ne goûte ni « libations » ni « jouissances » mais « fatigues » ; on s’illumine tant qu’on ne comprend pas grand-chose. Même Dieu ne parle pas et l’on se demande ce que Dante y ferait privé de sa… plume. On ne trouve d’intérêt qu’à son réquisitoire contre Rome, ses papes et ses cardinaux : le Vatican où sévit l’adultère est « le cimetière de la milice qui suivit saint Pierre » (III, 9, 47). En fin de parcours les apôtres interrogent Dante qui, répondant justement à leurs questions, passe au dixième ciel ou Empyrée. Bernard de Clairvaux adresse une prière à la Sainte Vierge et Dante s'éteint complètement en Dieu, l'« Amour qui meut le ciel et les étoiles ». On ne médit pas du Paradis, situé dans l’œil de Dieu, pour accueillir illuminés pollinisées sinon pétalisés, encore moins de Dante. C’est « un ris de l’univers » qui parlerait à tous les sens (III, 27, 2), une louange à Dieu, une « haute Théodie ».

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« La Divine Comédie » est une illustration poético-graphique de l’après-mort, un bottin poétique de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis. Dante ne se pose pas tant en artiste qu’en prophète justicier qui statue sur le sort des humains. Il envoie les uns en Enfer, les autres au Purgatoire. Cette croisée mythologique des Grecs, des Latins et des Italiens est une belle trouvaille, même si on aurait préféré une descente aux Enfers plus prosaïque. Florence n’est devenue ni Athènes ni Rome pour que ses personnages puissent prétendre au rang de héros universels sinon de dieux. Ce n’est ni Homère ni Virgile, ce n’est que Dante qui reconnaît : « Si j’avais des rimes, âpres et rauques, comme il conviendrait à l’affreux sur lequel s’appuient tous les autres cercles, plus pleinement j’exprimerais le suc de ma pensée ; mais n’en ayant pas, non sans crainte je me hasarde dans mon récit » (I, 32, 1-2). La recherche de la gloire en ce bas monde se perpétue chez ses damnés qui conservent la nostalgie pour la terre : « Si tu sors de ces sombres lieux et revois encore les beaux astres, quand joyeux tu diras : Je fus là / « Fais qu’en ton discours nous soyons… » » (I, 16, 28-29). Même dans l’autre monde, les morts seraient soucieux de leur renommée dans celui-ci : « Et si l’un de vous retourne dans le monde, qu’il relève ma mémoire, encore abattue du coup que lui porta l’envie » (I, 13, 26).

Toute l’originalité de Dante, dans le royaume des ombres, est d’être vivant parmi des morts. Son succès ne tient pas peu de la plasticité de sa veine narrative. Il rencontre des âmes, il voit des corps. Il ne décrit les supplices qu’autant qu’il se les représente. Ce serait la marque de son talent poétique. Il écrit des tableaux, déploie des scènes, ébauche des opéras, comme pour le ballet des Prodigues et des Avares : « … séparés en deux bandes, ils poussaient en hurlant les fardeaux avec la poitrine / Ils se heurtaient à leur rencontre, puis retournaient en arrière, criant : « Pourquoi amasses-tu ? » et « Pourquoi dissipes-tu ? »» (I, 7, 9-10). Dante produit son texte en le dessinant et il dessine ce qu’il imagine. Sinon il n’aurait pas sollicité les muses de la sorte : « Eclaire-moi de ta lumière, afin que j’épèle leurs figures comme je me les représente : que ta puissance paraisse en ces brefs vers ! » (III, 18, 29). Il se livre à une topographie morale et politique, une topologie mystique du Paradis aussi. L’Enfer et le Purgatoire lui permettent de condamner les grands et les méchants aux supplices perpétuels, de prendre sa revanche contre eux, et lui gagnent la gloire d’entrer dans l’histoire des lettres comme leur architecte littéraire, leur décoriste, leur scénariste et leur plasticien verbal. La représentation est médiévale, la place de l’homme aussi. Ce n’est pas un hasard si les meilleurs interprètes de Dante se recrutent parmi les illustrateurs et les peintres, que ce soit Gustave Doré, Botticelli ou Delacroix.

Dante mobilise mythes et légendes, chroniques et histoires, et l’on ne sait s’il se livre à un tressage, qui participerait à la fois de l’épopée et de l’odyssée ou d’un étalage davantage nourri par la rancune que par l’inspiration. C’est si imbriqué dans l’histoire qu’on se perd dans sa galerie de noms et à moins d’avoir son érudition, on s’empêtre dans son poème davantage qu’on n’en sort sauvé. Sa théologie, quoique partagée entre le rôle de l’intellect et de l’affect, entre le libre-arbitre et la grâce, sous l’aiguillage de la raison et le déraillement de la volonté, serait des plus communes. Il ne soulève ni questions ni dilemmes et à la longue, on a un prêche poétique sur l’après-mort. C’est si laborieux que son grand mérite réside dans les labours qu’il a dû accomplir dans les grands textes du passé pour planter son propre texte. C’est néanmoins d’une vigueur littéraire incommensurable, de ces productions qui éreintent le lecteur et l’exténuent. On doit attendre l’« Ulysse » de Joyce pour rivaliser avec lui. La Recherche de Proust peut-être aussi. On ne se plait pas à la lecture de Dante, on l’endure. De même pour Joyce, voire Proust. On n’aurait lu que la première partie, les plus valeureux poussant au Purgatoire. Rares sont ceux qui seraient entrés au Paradis, ils ne le méritaient pas. Se seraient-ils risqués qu’ils ne seraient pas même tombés amoureux de Béatrice dont on ne distingue pas les traits.

Ca n’en reste pas moins le monument le plus ardent d’un Moyen Age qui a abondé en controverses scolastiques. Il n’ouvrait pas tant une nouvelle ère qu’il clôturait l’ancienne. Dante n’était ni gibelin, acquis à l’ordre de l’Empire, ni des Guelfes, acquis à l’ordre de l’Eglise ; il l’était tour à tour ou en même temps. Platon s’était politiquement compromis comme philosophe – Dante comme poète. On ne voit pas le présent ; en revanche, on voit l’avenir. Mais sitôt qu’on en approche, on ne le voit plus. Ce serait le lot de prophètes dont on ne cesse de cerner, de siècle en siècle, les prophéties : « Quand elles (les choses) approchent, ou sont déjà, toute notre intelligence s’évanouit ; et si quelque autre ne vient ici nous en instruire, nous ne savons rien de notre état humain » (I, 10, 35).

Dante semble par endroits plus satirique et sardonique que dramatique. Pourtant on ne voit trop quelle gloire il tirait de sa reconstitution par trop fantasmagorique. J’ai du mal à l’imaginer prendre la plume, la laisser, la reprendre. Sinon pour vider sa rancune. Il montre plus de sarcasme que d’humour comme lorsqu’il s’interroge : « Fût-il jamais gens si vains que ceux de Sienne ? Certes à beaucoup près, ne le sont autant les Français » (I, 29, 41). On le soupçonnerait d’être satirique sinon comique si l’on ne savait les circonstances politiques et religieuses de son écriture. Mais peut-être son texte mériterait-il mieux d’être lu comme un traité de psychologie châtimentielle : au châtiment on devinerait le crime. L’Enfer donnerait à ses damnés les traits de leur passion ou de leur vice. Ses portraits réclamaient une poétique de la damnation et comme des réminiscences politiques se glissent dans le choix de ses damnés on se prend à soupçonner une veine satirique à ce texte destiné peut-être à circuler sous le manteau qu’à être sacré par la littérature universelle. Ce sont les grandes familles de Florence qui seraient condamnées pour usure, avec des bourses aux couleurs de leurs armoiries autour du cou.

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Ce sont les visions d’un halluciné, des gradins de l’Enfer aux cieux du Paradis en passant par les corniches du Purgatoire. Le manifeste d’une hargne qui ne serait pas tant poétique et mystique que politique. Un traité des passions, un traité des péchés, un traité politique, un traité théologique, un traité mystique, un traité de linguistique. Bien sûr on trouve le tout mêlé à l’on ne sait quel amour. Rien de ce qu’on ne trouverait pour l’amour dans la « Vie nouvelle », pour la science dans le « Convito », pour la politique dans le « De Monarchia ». Dante aura coulé tout cela dans la vision tour à tour illuminée et hargneuse d’un poète qui ne savait sous quel parti se ranger. On n’arrête pas de célébrer le génie du gibelin-guelfin pour n’en rien dire. On ferait mieux de lire son texte comme le document psychédélique d’un tonitruant exilé exclu de partout qui s’est retrouvé, en définitive, sur le trône des lettres italiennes.

Je n’ai pas trouvé de charme à ce texte parce que Florence ne me proposait pas de résidence pour mener des recherches sur lui, ni Ravenne ni Sienne, je n’ai pas retenu grand-chose parce que je ne voulais pas prendre le temps de reconstituer la théologie de Dante ni enquêter sur ses positions politiques, encore moins reconstituer le casier poétique ou politique des personnages qu’il envoie en Enfer, au Purgatoire et au Paradis. Son pamphlet pour l’éviction du pape et l’instauration d’un empire se coule dans une initiation mystique des Limbes au Paradis se doublant d’une ascension philosophique platonicienne. Je n’étais pas des bienheureux qui ne lui trouvent que des vertus. Je dois vraiment être insensible à cette poésie qui n’imprime pas d’extases ni ne laisse des entailles. Je dois sûrement le relire. Je le prendrai avec moi au purgatoire des mauvais lecteurs pour me servir de guide. La littérature est une forêt où l’on se perd parce que l’on ne distingue pas entre les bons et les mauvais textes et que les chercheurs mettent des bandeaux sur les yeux des lecteurs les plus incrédules. Surtout quand il s’agit de les enterrer dans des éloges funèbres du genre de ceux qui ont accompagné Philippe Sollers et Milan Kundera à leur dernier oubli.

Photo : Delacroix