The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : E. ZOLA, NANA (1880)

Nana, le neuvième volume des Rougeon-Macquart, retrace les péripéties d’une fille des ruisseaux qui se soumet Paris. Elle est d’abord actrice. Dans le rôle de Vénus. On ne sait si elle grasse, cambrée, mince. On l’imagine volontiers en blonde pulpeuse. Elle a « ce quelque chose qui remplace tout ». On ne sait et ne saura quoi. « Une peau ». Un galbe. Du chien. Du charisme sensuel. Un nom. La gouaille d’une prostituée qui accède aux planches pourries de Paris. Une tête somme toute creuse pour qu’à ses moments d’exaltation elle s’acharne contre ses amants et sitôt que ceux-ci se retrouvent dans la dèche à cause d’elle, se donne bonne conscience : « Sans eux, mon cher, sans ce qu’ils ont fait de moi, je serais dans un couvent à prier le bon Dieu, car j’ai toujours eu la religion… » Le directeur du théâtre n’est rien moins qu’un « montreur de femmes qui les traitait en garde-chiourme ». Un souteneur plus qu’un directeur artistique et son théâtre est davantage un bordel autour duquel butineraient des critiques dramatiques : « Dans le couloir, la suffocation augmentait encore ; des aigreurs d’eaux de toilette, des parfums de savons, descendus des loges, y coupaient par instants l’empoisonnement des haleines. »
Dans cette première partie, Zola se révèle dessinateur de théâtre comme l’on dit dessinateur de prétoire. Un théâtre de boulevard où le public, plus intéressé par l’ambiance que par la représentation, dit son enchantement ou son désenchantement, son émerveillement ou sa révulsion. Un théâtre parodique où rien ne serait épargné. C’était l’époque satirique de Paris alors que « la fièvre de l’irrévérence gagnait le monde lettré des premières représentations ». L’époque aussi où le public se pâmait pour une prostituée accoutrée en Vénus. Le siècle amoureux ou le siècle grivois. Les actrices n’étaient qu’autant de prostituées reconverties dans la tragédie, les hommes qu’autant de loques, girouettes de leurs passions. Les lorettes étaient maîtresses de leurs clients et quand ceux-ci leur résistaient, elles redoublaient d’ingénuité pour les reconquérir et les dominer.
Nana rechute – par amour ! – dans la prostitution de trottoir. On voit et entend Les filles battre le pavé sur les Boulevards et du côté de la rue Notre-Dame-des-Lorettes. Par ces soirées humides et charnelles où les clients se lançaient à la recherche d’une fille parmi ces passantes inconnues et éternelles, très tôt averties que les plus pervers des racoleurs se recrutent encore parmi les plus « comme il faut » : « Tout le vernis craquait, la bête se montrait, exigeante dans ses goûts monstrueux, raffinant sa perversion. » La police s’acharne contre les prostituées, épargne les clients, dans les hôtels autant que sur les Boulevards. Dans la prostitution on s’exhiberait en toute « sincérité », dans sa vilénie et dans sa bassesse, donnant libre cours à ses manies et à ses perversions, de part et d’autre. Nana ne s’attarde pas sur le trottoir et Zola salue son retour sur le devant de la scène en ces termes : « Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs. » Elle ne domine pas seulement la scène, elle domine le tout Paris, « en fille du pavé… ayant d’instinct toutes les élégances ». C’est désormais une machine d’extorsions, prostituée de classe, prenant des amants pour combler son loisir d’être et de paraître, programmant soigneusement leurs visites : « C’était machiné comme un théâtre, réglé comme une grande administration ». Après être passée par le trottoir, la lorette devient courtisane. Quand elle consent à prendre un amant en plus de son protecteur, c’est par tendresse et pour lui permettre de « ramasser les miettes de sa beauté ».
La prostituée pervertit un univers marital qui ne demanderait qu’à s’encanailler dans « un bris de cristal », en l’occurrence l’univers marital. La courtisane s’autorise ce qu’elle interdit aux femmes honnêtes et se scandalise de les voir s’encanailler à leur tour. Elle se situe hors de la morale, elle n’en attend pas moins des autres de se comporter avec moralité. Nana étend sa révulsion – morale – à son amant sitôt qu’elle découvre qu’il est cocu : « Moi, ça m’a toujours dégoûtée, un cocu. » Quand elle est débordée par l’insistance du comte auquel elle dévoile les trahisons de sa femme, elle se récrie d’être éclaboussée par ses larmes : « Elle avait mis tous les ménagements possibles pour l’instruire, par gentillesse. Et l’on voulait lui faire payer les pots cassés !... Elle avait bon cœur, mais pas tant que ça. » Nana a alors cette phrase qui distinguerait la lorette d’une vulgaire prostituée : « J’aime les hommes qui donnent sans qu’on demande… » L’ascendant qu’elle acquiert sur ses amants relève de la toute-puissance. La prostituée accède au rang d’une déesse. On lui rend un culte quasi divin. Elle rabroue ses amants, ils se plient : « Les yeux sur la table, tous quatre maintenant se faisaient petits, tandis qu’elle les tenait sous ses anciennes savates boueuses de la rue de la Goutte-d’Or, avec l’emportement de sa toute-puissance. » Nana et sa petite amie, prostituée comme elle, « régnaient, avec le tranquille abus de leur sexe et leur mépris avoué de l’homme ». Elles règnent par leur beauté à laquelle on ne se dérobe pas et ne sont évincées que par la maladie, la vieillesse, la laideur, la misère. C’est alors la pire déchéance : « Une reine tombée dans la crotte ! »
La prostituée dilapide l’argent de ses amants. Elle ne voit pas à la dépense, elle se dépense. Tout lui plaît, tout lui est dû. Elle ne touche à rien qui ne se dissolve entre ses mains. C’est un agent de dissolution : « Elle ne pouvait voir quelque chose de très cher sans en avoir envie, elle faisait ainsi autour d’elle un continuel désastre de fleurs, de bibelots précieux. » Elle n’extorque pas ses amants, elle les pressure, elle cause leur ruine. Parce qu’elle s’achemine elle-même à sa ruine. Elle ne s’enrichit pas aux dépens de ses amants, elle leur vide les poches pour mieux se venger de les voir aussi bêtes dans leur passion pour elle. Elle mesure l’amour qu’on lui porte au prix qu’on met pour l’avoir et la conserver. On ne lui résiste pas, on ne le peut : « Un regard de Nana le transfigurait, dans une sorte d’extase sensuelle. » Zola démonise Nana alors même qu’il la divinise. Elle sème le mal et le cultive, elle détruit la société, elle ruine les foyers : « Nana, invisible, épandue au-dessus du bal avec ses membres souples, décomposait ce monde, le pénétrait du ferment de son odeur flottant dans l’air chaud, sur le rythme canaille de la musique. » Nana ne s’en pose pas moins en victime des malheurs qu’elle provoque autour d’elle. C’est son innocence qui la perd, c’est son innocence aussi qui relève ses charmes. Elle a cette phrase de prostituée à l’égard de son principal amant qu’elle a saigné : « Est-ce que tu t’imagines que je t’aime pour tes formes ? Quand on a une gueule comme la tienne, on paie les femmes qui veulent bien vous tolérer… »
Bientôt, Nana est prise dans l’engrenage de la prostitution. Elle ne la sauve plus, elle la perd. Elle en oublie ses intérêts, elle est inconsciente. La débauche lui colle à la peau, dans tous les sens, sur tous les lieux, pour toutes les licences : elle devient une bête licencieuse, avec « un troupeau d’hommes galopant au travers de (son) alcôve ». Elle entraîne ses amants dans sa déchéance, en deçà de la honte et du ridicule : « Un homme ruiné tombait de ses mains comme un fruit mûr, pour se pourrir à terre, de lui-même. » C’est une suceuse d’homme, une écumeuse de l’humanité parisienne. Elle passe de l’un à l’autre, ne s’encombrant pas des destins qu’elle détruit. Elle bascule enfin dans la violence et se met à tourmenter les hommes, à s’acharner contre eux, à les battre. Elle se soumet tant un chambellan qu’elle l’oblige à se présenter en costume officiel : « Riant toujours, emportée par l’irrespect des grandeurs, par la joie de l’avilir sous la pompe officielle de ce costume, elle le secoua, le pinça, en lui jetant des : « Eh ! va donc, chambellan ! » qu’elle accompagna enfin de longs coups de pied dans le derrière ; et, ces coups de pied, elle les allongeait de si bon cœur dans les Tuileries, dans la majesté de la cour impériale, trônant au sommet, sur la peur et l’aplatissement de tous. »
On ne peut s’empêcher d’être fasciné et sidéré par l’ascendant du sexe et par la puissance dont il peut investir la courtisane qui se donne à sa manière une cour sinon un empire : « … c’était avec ce rien honteux et si puissant, dont la force soulevait le monde, que toute seule, sans ouvriers, sans machines inventées par des ingénieurs, elle venait d’ébranler Paris et de bâtir cette fortune où dormaient des cadavres. » Dans le portrait que brosse l’un des personnages de Nana dans Le Figaro, il énonce une thèse intéressante. La prostituée serait une justicière, elle vengerait les masses populaires dont elle est issue en contaminant l’aristocratie : « Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien ; et grande, belle, de chair superbe ainsi qu’une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu’on laissait fermenter dans le peuple remontait et pourrissait l’aristocratie. Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait. » Il assimile la courtisane à une mouche d’or, « une mouche couleur de soleil, envolée de l’ordure, une mouche qui prenait la mort sur les charognes tolérées le long des chemins, et qui, bourdonnante, dansante, jetant un éclat de pierreries, empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux, dans les palais où elle entrait. »
Chez Zola, c’est le journalisme qui se donne une envergure littéraire. On ne serait plus capable de cette narration, on sème désormais ses mots, on ne les plante presque plus, surtout n’en construit plus grand-chose. Zola se révèle un virtuose dans la transition narrative. Il passe sans encombre d’une scène à l’autre et d’un lieu à l’autre ; il s’insinue dans les personnages sans les délester ou les lester. Nana reste légère, George, son jeune amant, puéril, le comte, possédé par sa passion, une piteuse marionnette entre Dieu et Diable… et le lecteur est comme entraîné dans un reportage romancé sur la prostitution dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
Photo : Nana (1877), Edouard Manet.

